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De Vertigo a Eyes Wide Shut : du princi pe du plaisir au grotesque carnavalesque


  • Subject: De Vertigo a Eyes Wide Shut : du princi pe du plaisir au grotesque carnavalesque
  • From: amberthoux@wanadoo.fr (Andre-Michel BERTHOUX)
  • Date: 06 Nov 2002 23:05:03 GMT
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"Et même ne vois-tu pas comme les couples,
	enchaînés par la mutuelle volupté, sont souvent
	à la torture dans leurs chaînes communes".
	Lucrèce, De la nature, (Livre IV)

	"Je interprete (dist Pantagruel) avoir et
	n'avoir femme en ceste façon que femme
	avoir est l'avoir à usaige tel que nature la créa,
	qui est pour l'ayde, esbatement et société de
	l'home; n'avoir femme est ne soy apoiltronner
	au tour d'elle (c'est ne pas s'amollir à son
	contact), pour elle ne contaminer celle unicque
	et supreme affection que doibt l'homme à
	Dieu, ne laisser les offices qu'il doibt
	naturellement à sa patrie, à la Republique, à
	ses amys, ne mettre en non chaloir (laisser de
	côté) ses estudes et negoces, pour
	continuellement à sa femme complaire.
	Prenant en ceste matiere avoir et n'avoir
	femme, je ne voids repugnance ne contradiction
	ès termes (je ne vois pas d'opposition ni de
	contradiction dans les termes).
	Rabelais, Le Tiers-Livre (ch. 35)



	Dans le dernier film  de Kubrick, Eyes Wide Shut (USA - 1999) William
Harford surnommé Bill (Tom Cruise) rencontre dans les rues de
Greenwich Village un groupe de jeunes qui l'injurient et le
bousculent. Ils remettent immédiatement en cause de façon grotesque sa
sexualité (les grossièretés proférées ainsi que la gestuelle qui les
accompagne sont à connotation sexuelles et scatologiques). C'est le
seul moment où le vocabulaire de la place publique, le langage
populaire, s'exprime véritablement sans artifice ni retenu. Cette
scène peut nous paraître choquante, gratuite et hors de propos, mais
elle fait suite à deux séquences à forte intensité dramatique : celle,
émouvante, durant laquelle Alice, sa femme (Nicole Kidman), lui avoue
qu'elle a failli le quitter pour un officier de marine rencontré lors
de leurs dernières vacances à Cap Cod et avec lequel elle n'a échangé
qu'un regard furtif, et celle qui lui succède où Marion lui révèle son
amour passionnel pour lui au chevet de son père qui vient de mourir.
La problématique du film semble dès lors posée. Kubrick a choisi pour
son ultime opus d'opter pour le sérieux et le drame. Bill désemparé et
troublé par ce qu'il lui arrive, prend soudain, une fois dehors, un
air vengeur en frappant du point la pomme de sa main. C'est alors
qu'il croise, en débouchant au coin d'une rue, la bande de jeunes. Il
y a, à ce moment, d'un point de vue scénaristique une rupture de ton
comme si le metteur en scène voulait interrompre brutalement la charge
émotionnelle qui s'installait progressivement. A la fin de cette
scène, on entend l'un d'eux crier  à Bill "Retourne à San Francisco".
L'allusion à la Sodome américaine est, dans ce contexte, évidente.
Cependant, on peut y voir en filigrane un autre sous-entendu, plus
distancié, un peu comme si cette invective ne s'adressait pas à Bill
mais à quelqu'un d'autre, un personnage absent du film et qui pourtant
en est le destinataire. Retourne à San Francisco renverrait ainsi le
spectateur au lieu d'un autre drame, dont le caractère grotesque ne
serait pas également totalement absent. Le sérieux ne peut déterminer
à lui seul la trame d'un film et Kubrick le sait. Il nous dit alors
que l'histoire qu'il est en train de nous raconter a été écrite (il
s'agit bien de l'écriture filmique et non pas romanesque), comme un
palimpseste, en en recouvrant une autre qui se déroule à l'opposé de
New York et qui pourtant en constitue le modèle, il s'agit bien sûr de
Vertigo (Hitchcock, USA - 1958).

	Hitchcock a très souvent utilisé des images à forte connotation
sexuelle dans ses films : le feu d'artifice dans "La main au collet",
le train pénétrant à grande vitesse dans un tunnel à la fin de "La
mort aux trousses". De même pour Kubrick : le ballet érotique des
vaisseaux spatiaux dans "2001, odyssée de l'espace", le major "King
Kong" enfourchant la bombe atomique dans "Dr Folamour", pour ne pas
parler de "Orange mécanique" ou de "Full metal jacket" bien sûr.  Ces
images prennent un caractère humoristique dans les comédies. Elles
sont également présentes dans les drames mais de façon plus voilées et
ne pouvant être interprétées par le spectateur que de manière sérieuse
comme si toute ambivalence était impossible. L'instinct de vie et
l'instinct de mort sont exclusifs l'un de l'autre.
	Vertigo est considéré comme l'oeuvre la plus sombre de Hitchcock.
Mais jetons-y un oeil de plus près. Scottie (James Stewart) souffre
d'acrophobie, c'est-à-dire peur des hauteurs, "acro" signifie, en
grec, extrémité. Cette phobie, dont l'origine est expliquée dans le
préambule du film, va s'avérer déterminante dans la dramatisation du
film, notamment lorsque, incapable de monter jusqu'en haut du clocher
de l'église, il ne pourra sauver Madeleine (Kim Novak) du suicide. Se
sentant coupable, il sombre alors dans une profonde mélancolie.
Arrêtons-nous un instant à cette première partie du film. Scottie
malgré son amour passionnel pour Madeleine n'a pu surmonter son
terrible handicap.  Sa libido, même à son paroxysme, n'a pas empêché
le principe de réalité de s'exercer à son encontre. Le désir le plus
bouillant n'a su le conduire à la satisfaction de son plaisir.
Pourquoi ? Cette symbolique du clocher s'étirant et s'amenuisant grâce
au procédé utilisé par Hitchcock (zoom avant et travelling arrière)
m'a rappelé après bien des pérégrinations neuronales un passage de
Gargantua. Rabelais fait dire à Frère Jean en réponse à l'un des
pèlerins (préalablement avalés puis dénichés à l'aide d'un cure-dent
par Gargantua) qui n'avait pas peur d'être cocu en son absence compte
tenu de la laideur  de sa femme : "C'est (dist le moine) bien rentré
de picques ! Elle pourroit estre aussi layde que Proserpine, elle aura
par Dieu la saccade, puis qu'il y a moynes au tour. Car un bon ouvrier
mect indifferentement toutes pieces en oeuvre. Que j'aye la verolle,
en cas que les trouviez engrossées à vostre retour, car seulement
l'ombre du clochier d'une abbaye est feconde" (Gargantua, ch. 45). Ce
passage n'a pas manqué naturellement d'être analysé par Mikhaïl
Bakhtine dans son livre "l'oeuvre de françois rabelais et la culture
populaire au moyen âge et sous la renaissance". Il reprend en fait ce
passage cité par un chercheur allemand Scheegans auteur d'une
"Histoire de la satire burlesque" pour critiquer l'analyse que fait ce
dernier du comique grotesque chez Rabelais. "Le clocher (la tour),
nous dit Bakhtine est l'image grotesque courante servant à désigner le
phallus. Tout le contexte préparant la présente image crée
l'atmosphère justifiant cette transformation grotesque". On va me
rétorquer, à juste titre,  qu'un tel contexte n'existe pas dans le
film de Hitchcock et que donc l'image aussi grotesque soit-elle, ne
peut avoir l'effet comique qu'elle revêt chez Rabelais. Il ne s'agit
pas de faire un tel anachronisme, dérive que dénonce par ailleurs
Bakhtine chez tous les commentateurs de Rabelais qu'il accuse ne pas
avoir vu le caractère ambivalent de l'image grotesque, tâche qui
constitue en l'occurrence la clef de voûte de son ouvrage. Cependant,
ne pas voir cet aspect-là dans Vertigo, c'est confiner ce film à un
univers exclusivement sérieux. Le complexe de castration nous empêche
de saisir l'image comique de ce pénis qui s'enfle et se rétrécit,
rendant impossible la satisfaction du désir sexuel éprouvé par
Scottie. L'ombre du clocher est féconde à la condition que celui-ci
reste bien raide. Le corps de Madeleine tombant du haut de la tour ne
serait-elle pas alors l'image de la semence éjaculée trop tôt. Scottie
aurait aimé être aussi ferme que ce soutien gorge qui tient tout seul
selon le principe des ponts autoporteurs. S'il ne parvient pas à
accomplir l'acte sexuel jusqu'au bout c'est que le haut symbolisé par
le clocher de l'église, l'amour sublimé qu'il voue à Madeleine ne peut
s'associer, s'unir avec le bas matériel, le corps, le sexe, la
satisfaction des pulsions sexuelles. Pour y parvenir il faudra qu'il
reconstitue, d'une façon à la limite du carnavalesque, le double de
Madeleine à l'aide de Judy. Cette entreprise morbide devient
diabolique lorsqu'il finit par se rendre compte qu'il a été victime
d'une supercherie. Mais la mort tragique de Judy s'accompagne de la
renaissance de Scottie, de sa puissance sexuelle enfin affirmée. Cette
fois il a pu grimper jusqu'au sommet de la tour en amenant de force
l'objet de son désir non plus amoureux mais sexuel. La tendance à la
répétition cesse et se termine triomphalement avec la bénédiction de
la soeur qui annonce au monde la guérison de Scottie en faisant tinter
les cloches de l'église. De bouffon, de sot, de dindon de la farce il
devient le diable qui mène la fête sans se soucier de la fin tragique
qu'elle laisse présager. L'acte est enfin accompli. Le haut a cédé sa
place au bas matériel, l'ombre du clocher est bien féconde comme nous
l'avait dit Frère Jean. Tous les éléments du grotesque sont réunis,
mais l'effet comique est totalement absent. Hitchcock nous montre
alors toute la perversité de notre société devenue sérieuse. Durant la
liesse populaire du carnaval, le bouffon est immolé symboliquement.
Toutes les images sérieuses sont tournées en ridicule. Le rire de la
foule est la catharsis la plus puissante contre l'imagerie officielle
qui veut donner du monde un caractère sérieux. Le cinéaste adresse au
monde moderne et à la psychanalyse la plus terrible des critiques. En
perdant le sens du comique tout concourt à la résurgence de cet
instinct de mort. Ne pas voir que la mort est annonciatrice du
renouveau, mais penser au contraire que la vie est un acheminement
vers la mort, c'est faire oeuvre de destruction, de pessimisme envers
l'homme et la société, chose dont tout oeuvre d'art est dépourvue.
	C'est le même constat que fait Kubrick dans son dernier film. La
fête, ou plutôt ce simulacre de fête, est devenu sérieuse. L'image la
plus grotesque a perdu définitivement tout aspect comique (je pense au
nez énorme du masque que porte l'un des participants à la soirée et
qui amène la superbe créature "salvatrice" de Bill, là où Bill ne peut
la conduire tout comme Scottie n'a pu le faire avec Madeleine, au
moment même où le maître de cérémonie le somme de se déshabiller - et
de montrer à la foule la raison de son tourment, c'est-à-dire la
longueur de son "nez"  - lors d'un simulacre de jugement qui fait écho
à celui de Scottie après le suicide de Madeleine).
	Conscient de cela Kubrick nous met en garde. Il ne se veut pourtant
pas pessimiste puisqu'il nous livre comme ultime devise le mot "fuck"
avant de se taire définitivement. C'est le sérieux qui conduit à fin
du monde. C'est pourquoi il faut rire même si ce monde doit périr par
un objet de mort que seul l'homme peut inventer. Quelle plus belle
image alors pouvait-il nous offrir que cette tombe fleurie dans
laquelle il repose près de son arbre préféré ?


André-Michel BERTHOUX

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