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[CRITIQUE] FAILAN - Song Hae-sung (Coree du sud -- 2001)


  • Subject: [CRITIQUE] FAILAN - Song Hae-sung (Coree du sud -- 2001)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: Mon, 23 Dec 2002 17:13:46 +0100
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[ATTENTION ! REVELATIONS !]

FAILAN

Corée du sud, 2001, de Song Hae-sung, CL, 116'

Scénario Song Hae-sung, Ahn Sang-hoon et Kim Hae-gon, adapté du roman
"Lettre d'amour" du japonais Jiro Asada
Directeur de la photographie Kim Yong-chui
Musique Lee Jae-jin

Avec Choi Min-shik, Cécilia Cheung, Sohn Byung-ho, Gong Hyung-jin

RESUME

Incheon (Corée du sud). Kang-jae (Choi Min-shik), petit truand de
troisième zone, sort de  dix jours de prison pour avoir vendu des vidéos
pornos à des mineurs. Tout en essayant de jouer au dur, il se fait
humilier et tabasser par son patron et pourtant ami d'enfance Yong-sik
ainsi que par les autres membres du gang. Lorsque son boss, après avoir
pété les plombs une fois de plus, tue un chef de bande adverse, Kang-jae
se voit "proposer"  par celui-ci de prendre sa place en prison (pour 10
ans) en échange d'une somme d'argent qui lui permettrait de réaliser son
rêve: acheter un bateau de pêche, retourner dans sa ville natale et,
ainsi, changer de vie...
La nouvelle de la mort de sa "femme" pour cause de maladie lui parvient
alors et il doit partir identifier le corps à l'autre bout du pays.
Cette femme, il ne l'a jamais rencontrée. Failan (Cecilia Cheung), jeune
Chinoise ayant quitté son pays après la mort de ses parents, avait
débarqué en Corée le 3 décembre 1999 croyant y trouver une tante
entre-temps émigrée au Canada. Seule possibilité pour rester dans le
pays: contracter un mariage "blanc". Elle l'obtint via une agence
dirigée par Yong-sik. Kang-jae ayant besoin d'argent, il avait accepté
de servir de "mari" et tout s'était fait par intermédiaire, sans
rencontre. Kang-jae avait été jusqu'à oublier son existence.
Aujourd'hui, Failan morte, il prend le train, découvre le beau et doux
visage de la jeune femme sur une photo et repasse dans sa tête le film
des événements. La découverte d'une lettre qu'elle lui avait écrite sans
jamais l'envoyer va profondément perturber Kang-jae... C'est que Failan
s'était mise en tête que son mari viendrait la chercher et avait
développé pour lui un sentiment de reconnaissance et, finalement,
d'amour...


MON OPINION

On ne le dira jamais assez, le cinéma coréen est aujourd'hui le plus
excitant et le plus novateur du continent asiatique. Il doit
principalement son impact à son incroyable diversité scénaristique qui
autorise des films aussi différents que Le chant de la fidèle Chunhyang,
Fantasmes, L'Île, Shiri, Christmas in August, La 6e victime, Memento
Mori, Sur la trace du serpent, La vierge mise à nue par ses prétendants,
J.S.A., Musa, etc... Sans oublier le dernier chef d'?uvre de Im
Kwon-taek "Ivre de femmes et de peinture" (Chihwaseon), prix de la mise
en scène au dernier Festival de Cannes (2002).

Et ce FAILAN ne déroge pas à la règle. Commençant comme une oeuvre de
genre plutôt classique, le film décolle soudain lorsque Kang-jae part
pour les funérailles de Failan. L'émotion s'instille alors avant de tout
envahir, en même temps qu'elle perturbe de plus en plus le gangster qui
découvre une réalité qu'il ne soupçonnait pas. Lui, le rejeté, l'humilié
qui ne vivait que dans un monde de violence secoué par la guerre des
gangs (violence incarnée à merveille par Yong-sik, vrai psychopathe,
dont l'interprète n'est pas sans rappeler un jeune Albert Finney)
entrevoit une autre facette de la vie. Car Failan, qui l'a vu comme son
sauveur, n'a cessé de louer sa bonté dans cette lettre qu'il lit dans le
train qui mène à sa dépouille, se mettant à l'aimer à travers une simple
photo (qu'elle encadre pour ne plus la quitter des yeux) et une écharpe
rouge, "cadeau de mariage" donné par l'intermédiaire.

La vision toute fantasmatique qu'elle a de Kang-jae est "a priori" à
mille lieux de la réalité. Sur la photo, l'homme est souriant, presque
séduisant, à l'inverse du type mal rasé, mal fagoté, un peu gras du
bide, au visage souvent tuméfié ou couturé et aux réactions peureuses.
"Vous êtes le plus gentil de tous. Merci de m'avoir épousé", lui
écrit-elle. Kang-jae sera "secoué" par ces mots que personne, jamais, ne
lui a tenus, à lui le bon à rien. 
"Dois-je continuer à vivre avec ce corps mort ?" demande un Kang-jae
ivre à la sortie de la morgue où il a veillé le cadavre de Failan. Alors
que c'est son image idéalisée qui a permis à Failan de vivre quelques
mois heureuse, lui ne peut supporter de garder en tête la vision réelle
d'une jeune femme morte et qui s'était mise à l'aimer. Bouleversant
renversement de perspective.
Cette histoire d'amour qui aurait pu advenir entre ces deux êtres
finalement aussi seuls l'un que l'autre arrive trop tard. Si le film est
bel et bien dramatique et fortement teinté de fatalité, il ne sombre pas
pour autant dans le mélo et garde tout du long une grande finesse, une
délicatesse et une tendresse qui force l'admiration.

Composé essentiellement autour d'un retour en arrière (de l'arrivée en
Corée de Failan à sa mort) enserré entre un très long début (plus de 37
minutes avant que Failan n'apparaisse vraiment) et une fin assez brutale
et déchirante, le film doit être loué non seulement pour son très beau
scénario mais aussi pour sa construction, la partie centrale étant
elle-même subtilement montée en parallèle avec le voyage de Kang-jae.
Le personnage de Kang-jae écrase le film puisque tout est vu par lui et
qu'il bénéficie de surcroît d'une extraordinaire performance d'acteur de
Choi Min-shik.
D'antipathique au début (brutal et ivrogne, il accumule tous les mauvais
points possibles et imaginables jusqu'à pisser dans l'évier de la
cuisine), il évolue peu à peu et dégage une humanité dont on le croyait
dépourvu, même si certains indices comme ses rêveries devant des
peintures de bateaux pouvaient mettre la puce à l'oreille. C'est lui
qui, à la fin, tire les larmes du spectateur à deux reprises. Tout
d'abord dans une scène magnifique et d'une puissance émotionnelle
vraiment très grande où il fond littéralement en larmes à la lecture
d'une seconde lettre écrite par Failan sur son lit d'hôpital. Puis
lorsqu'il visionne une vidéo montrant Failan sur une plage, filmée par
son colocataire et intermédiaire. La caméra reste en plan fixe sur son
visage traversé de toute la gamme des émotions, jusqu'à une chute aussi
brutale que fatale...
Comme je viens de l'écrire, Choi Min-sik est fabuleux dans le rôle. Déjà
grosse vedette dans son pays natal (il est l'acteur principal de
"Shiri", l'un des plus gros succès populaires en Corée de ces dernières
années), c'est lui que l'immense Im Kwon-taek choisit pour incarner son
homme "Ivre de femmes et de peinture". 

La jeune Failan, elle, constitue, un parfait contre-point à Kang-jae.
Face (façon de parler vu qu'ils ne partagent aucune scène... ou presque)
au côté ours et brute du gangster, elle montre une douceur et une
fragilité très bien mises en exergue par la finesse et la beauté de
Cecilia Cheung. Le jeu de celle-ci repose d'ailleurs presque entièrement
sur son visage aux traits post-adolescents véhiculant une émotion
toujours à fleur de peau. L'actrice cantonaise (et tout autant
chanteuse, comme sa grande rivale, Faye Wong, à qui elle a d'ailleurs
"piqué" son compagnon !) ne parle pas beaucoup et se contente
d'illuminer l'écran de sa seule présence gracile. Ses instants passés à
rêver de son "époux" tout en travaillant dur dans une laverie où elle
essaie d'apprendre la langue locale sont de très beaux moments,
oscillant entre gravité et légèreté.
Les derniers plans du film (dont le Noir et Blanc renvoie aux premiers)
nous la montrent en vidéo sur l'écran de télévision au bord de la plage,
chantant avec une timidité extrême pour Kang-jae, le visage éclairé d'un
large sourire sur lequel se fige l'image avant le générique de fin. Une
image qui restera longtemps dans la mémoire du spectateur.

Au début du film, on voit Yong-sik casser des verres et asséner à ses
hommes de main: "L'un d'entre vous peut-il recoller les morceaux ?
Personne ne peut. Une fois cassé, c'est trop tard."  Le message pourrait
servir de vérité au film tout entier et c'est bien la prise de
conscience de celle-ci qui plonge Kang-jae dans la plus profonde douleur
et le spectateur de ce superbe FAILAN dans une grande mélancolie.

Le film a remporté de nombreux prix un peu partout dont 4 Lotus de
cristal au Festival de cinéma asiatique de Deauville 2002 (Meilleur
film, meilleur réalisateur, meilleur acteur (Choi Min-shik), prix du
public).

Après avoir terminé en 1989 des études de cinéma à l'université de
Hanyang, le réalisateur Song Hae-sung est devenu assistant-réalisateur
en 1994 sur "Rules of the Game", puis en 1996  assistant-réalisateur et
scénariste de "Born to Kill"  (également scénariste) avant de voler de
ses propres ailes en 1999 avec "Kara".


Philippe Serve

-- 
"Ce siècle doit être celui des différences, et c'est sur elles que
doivent se reconstruire non seulement des nations mais tout un monde.
Rêver ne nous attriste pas." (Sous-commandant Marcos, porte-parole de
l'Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), Mexique, 08/01/2001,
La Jornada)
Mon site sur le cinema: Ecrans pour nuits blanches
(http://ecrans-pour-nuits-blanches.org)

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