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[CRITIQUE] SWEET SIXTEEN - Ken Loach (2002)


  • Subject: [CRITIQUE] SWEET SIXTEEN - Ken Loach (2002)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: Mon, 23 Dec 2002 17:13:34 +0100
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[Mod: Ceci est la seconde publication d'un article déjà paru sur
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SWEET SIXTEEN

G-B, 2002, de Ken Loach, CL, 106'
Scénario: Paul Laverty

Avec: Martin Compston, William Ruane, Annmarie Fulton, Michelle Coulter,
Gary Maitland, Gary McCormack, William Ruane


"Fucking Hell !", qu'il ne fait vraiment pas bon naître et vivre en
Ecosse au sein des classes les plus défavorisées d'une région
économiquement sinistrée. Comme Liam par exemple, 15 ans, bientôt 16 et
sa mère en prison on ne sait trop pourquoi (une histoire de dope,
probablement, on s'en fiche un peu, quelle importance ?) Pas de père. A
sa place, un sale type nommé Stan, sans doute pas pour rien dans le
plongeon de la mère. Entre lui et le grand-père d'une part et Liam de
l'autre, la guerre fait rage. Pas une simple hostilité, une vraie haine.
Stan va jusqu'à forcer (en vain) Liam à cacher des doses de drogue dans
sa bouche lors de la visite à la prison afin de les refourguer à sa mère
qui les revendra à ses co-détenues...

Liam sèche l'école depuis neuf mois et fait avec ses copains les 400
coups à l'allure faussement badine. Derrière cette apparence, ils
pratiquent un trafic de cigarettes qui doit leur permettre, à lui et à
son copain le rouquin Pinball, de "s'en sortir". Mais à ce rythme là,
ils en ont pour des siècles. Or, Liam n'a qu'une idée dans sa tête de
bois: acheter une caravane (de style mobile-home) à sa mère dont la
sortie est prévue dans quelques semaines, la veille de son seizième
anniversaire, et la soustraire ainsi à l'influence néfaste de Stan.
L'adolescent rêve même de réconcilier sa mère et sa s?ur aînée,
Chantelle, qui vit seule avec son petit garçon Calum et chez qui Liam a
emménagé après l'embrouille consécutive à son refus de livrer la drogue
à sa mère en prison...
Alors, l'idée germe: détourner la came dealée par ce bâtard de Stan et
revendre tout ça en douceur. Mais ce milieu ne connaît pas la douceur et
les deux amis vont vite l'apprendre à leurs dépens. C'est qu'ils
marchent sur les plate-bandes d'un gros caïd local entourés de
cerbères-correcteurs aux méthodes brutales. Chantelle, elle, en a un peu
marre de passer son temps à cautériser les plaies sanglantes de son
jeune frère aussi rêveur que bagarreur. La caravane qui devra assurer
les beaux jours d'une famille réunifiée coûtant 6000 livres [environ 60
000 Frs / 9146 Euros], Liam accepte de travailler, le couteau sous la
gorge, pour le caïd qu'il avait commencé à arnaquer...

Les histoires en milieu prolo constituent, on le sait, un genre
cinématographique britannique à part entière dont les meilleurs
représentants se nomment Ken Loach et Mike Leigh. Deux habitués des
Festivals et des récompenses diverses. Au militantisme assumé du premier
répond l'absurdité noire du second. Différents mais se rejoignant sur
plusieurs points: une toile de fond toujours désespérée voire sordide et
dont le passage de la Grande-Bretagne de la facho Thatcher à celle du
"nouveau travailliste" Blair ne semble pas avoir changé grand-chose: des
régions industrielles sinistrées et des pauvres toujours plus pauvres...
Ensuite, des personnages plus vrais que nature, à l'accent à couper au
couteau (critère de classe incontournable outre-Manche) et ici carrément
dialecte, qui passent leur temps à galérer juste pour (sur)vivre et
retrouver un semblant de dignité, au moins à leurs propres yeux.
Que l'on pense à Raining Stones ou Ladybird (Ken Loach), Naked ou
Secrets et Mensonges (Mike Leigh).
Enfin, les deux cinéastes savent comme personne parsemer leurs films à
la réalité glauque d'un humour typiquement "working class"  faisant
mouche à chaque coup.

Le nouveau film de Ken Loach, ce SWEET SIXTEEN présenté en compétition
officielle au Festival de Cannes et dont le titre, ironique, trouve tout
son sens à la fin, applique à la lettre les "recettes" que je viens
d'évoquer. Mais si on rit grâce à un humour autant de situation
(l'épisode du camion et de la moto du flic, celui du dentier du
grand-père) que de langage (un langage où les "fucking" fleurissent tous
les deux mots, ce qui a valu au film une ridicule et scandaleuse
interdiction aux moins de 18 ans en Angleterre !), ce dernier disparaît
totalement dans la deuxième partie du film.
Liam a changé de monde, il est passé de celui des ados chapardeurs,
farceurs et petits trafiquants à celui des adultes sans pitié. Et là, on
ne rigole plus. L'espoir de s'en sortir se fait de plus en plus ténue,
d'improbable il glisse lentement vers l'impossible. L'émotion, souvent
présente, arrive naturellement et jamais de façon mélodramatique. Ainsi
de cette belle scène où Liam enregistre sur son radio-cassette un
message pour sa mère et une chanson qu'elle aime: le superbe "I'll Stand
By You" des Pretenders et de leur chanteuse à la voix si sensuelle,
Chrissie Hynde...
Les quelques - courtes - scènes de violence surgissent avec sécheresse,
âpreté, mais sont souvent suivies d'un geste, un mot, un gag qui opère
comme une soupape chez le spectateur: le tabassage de Liam par Stan et
son grand-père se termine par l'aïeul se coinçant les parties intimes
sur une clôture...

Comme toujours, l'interprétation est en tout point parfaite et pourtant
Ken Loach n'a fait appel cette fois qu'à un seul acteur professionnel,
Gary McCormack (Stan). Quel naturel pourtant chez ses interprètes avec
mention spéciale pour l'étonnant Martin Compston, footballeur de son
état hors écran, qui impulse une énergie, une sympathie et une humanité
magnifique au personnage de Liam sous un physique presque poupon. A ses
côtés, qu'il s'agisse de Michelle Coulter (Jean), aide aux toxicomanes
dans le civil, Annmarie Fulton (Chantelle) ou William Ruane (Pinball),
tous jouent incroyablement juste.

Si SWEET SIXTEEN n'est pas "le" meilleur film de Ken Loach à mes yeux,
je le considère cependant comme un excellent cru, assez déprimant
peut-être mais supportant très facilement la comparaison avec ses
meilleurs et qui restera dans les mémoires de ceux qui l'ont vu. 

Philippe Serve

-- 
"Ce siècle doit être celui des différences, et c'est sur elles que
doivent se reconstruire non seulement des nations mais tout un monde.
Rêver ne nous attriste pas." (Sous-commandant Marcos, porte-parole de
l'Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), Mexique, 08/01/2001,
La Jornada)
Mon site sur le cinema: Ecrans pour nuits blanches
(http://ecrans-pour-nuits-blanches.org)

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