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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] THE MAGDALENE SISTERS - Peter Mullan (2002)
THE MAGDALENE SISTERS
GB-Irlande, 2001, de Peter Mullan, CL, 120'
Scénario: Peter Mullan
Musique: Craig Armstrong
Photo: Nigel Willoughby
Montage: Colin Monie
Avec: Anne-Marie Duff, Nora-Jane Noone, Dorothy Duffy, Geraldine
MacEwan, Sean Colgan, Peter Mullan
Lion d'Or, Festival de Venise 2002
[Attention, détails révélés]
VOYAGE AU FOND DE L'ENFER
Au 19e siècle furent fondés en Irlande (pas encore indépendante et à une
écrasante majorité catholique) les "Magdalene Homes", sortes de maisons
de redressements où furent envoyé au moins 30 000 jeunes femmes ayant
"fauté" selon des critères religieux. Les établissements devinrent
rapidement des couvents-laveries dont la mission resta cependant
identique à ce qu'elle était au départ. Les Sœurs de la Miséricorde
gérèrent le tout, exploitant les filles (10 heures de travail non payées
par jour, sept jour sur sept avec obligation de prier en continuité)
grâce à une discipline digne des pires prisons. THE MAGDALENE SISTERS
montre un moment de la vie de l'un de ces établissements dans le comté
de Dublin en 1964.
Soyons clairs d'entrée et éliminons les faux et mauvais arguments qui
pourraient venir sanctionner ces "Sœurs Madeleine" : il s'agirait d'une
exagération, d'une caricature ou d'un "simple" problème de société,
déconnecté de toute idéologie particulière, voire d'un simple problème
typiquement irlandais.
Mais voilà. Non seulement nous ne sommes pas en présence d'une fiction
(même si le personnage de Crispina relève de ce domaine) mais d'une
oeuvre directement inspirée de la réalité la plus abjecte et née dans la
foulée d'un documentaire de la chaîne de télévision britannique Channel
Four "Sex in a cold climate", reportage qui explosa aux yeux stupéfaits
et révoltés de Peter Mullan...
Non, il ne s'agit pas d'une caricature, de nombreux témoignages
d'anciennes pensionnaires l'ont amplement démontré, de même que la
présence au générique de Phyllis McMahon, ancienne religieuse, "restée
un an chez les "Madeleine" et qui est partie quand elle s'est rendue
compte de ce qui se passait" (entretien avec Peter Mullan, Positif
n°504, février 2003) et qui interprète ici le rôle de sœur Augusta...
Non, les couvents Madeleine n'étaient pas les simples produits neutres
d'une société quelconque mais bien le pur résultat d'une idéologie
religieuse, chrétienne, catholique et apostolique. Elle aurait pu être
protestante, juive ou musulmane, le résultat aurait sans doute été le
même. Et prétendre comme l'ont fait certaines bonnes âmes sans doute un
peu gênées aux entournures que cela ne représente en rien la réalité de
l'Eglise catholique et encore moins de la religion elle-même ou que
"tout ça appartient à un autre temps", est oublier que le dernier de
ces couvents Madeleine (celui de Drumcondra à Dublin) ne ferma ses
portes qu'en 1996 ! La fureur du Vatican par l'intermédiaire de
l'Osservatore Romano (ainsi que le mépris du Figaro dans la foulée) à
la présentation puis au triomphe du film au festival de Venise (il y
remporta le Lion d'Or) sert, s'il en était encore besoin, de preuve à
charge contre ces ignobles institutions. Rappelons en passant qu'on
attend toujours les excuses de l'Eglise ainsi qu'un dédommagement
envers ses victimes... La colère de l'Eglise n'a, heureusement, pas
empêché les Irlandais de se ruer en masse aux projections du film.
Un sentiment de dégoût et de révolte mêlés ne peut qu'habiter le
spectateur tout au long de ces deux heures de film choc. Les jeunes
filles emmenées de force dans ces couvents/prisons avaient commis pour
tout crimes d'avoir été violées, d'être filles-mères, d'avoir
soit-disant "aguicher des garçons" à travers les grilles d'une cours de
récréation, ou, encore plus simplement, d'être trop jolies. L'enfant
naturel, nommément traité de "bâtard" par un prêtre, se retrouve confié
à une famille d'adoption. La jeune mère file au couvent avec
interdiction de jamais revoir son fils, ni même autorisation de lui
écrire. Une fois les lourdes portes du couvent refermées sur elles, les
filles découvrent l'enfer, un enfer où il est interdit de proférer la
moindre parole, de tisser le moindre lien de camaraderie, où le prénom
peut être changé (et la personnalité ainsi et très symboliquement niée),
où les brimades, humiliations et châtiments corporels pleuvent sans
discontinuer. Une religieuse oblige ainsi les pensionnaires à se mettre
nues dans la buanderie afin de déterminer qui possède les plus gros et
les plus petits seins, les plus grosses fesses ou qui possède le sexe le
plus poilu. Démonstration de sadisme trop exagérée de la part de Peter
Mullan ? Hélas, non. Cela arrivait aux couvents Madeleine. Tous les
samedi soirs. Le documentaire à l'origine du film l'a prouvé... Comme le
dit l'une des filles, "aucun péché mortel ne justifie ce lieu". Mais un
tel lieu ne peut-il pas que découler d'une pareille conception: "péché
mortel" ?
Le couvent est dirigé d'une main de fer derrière un sourire de velours
par l'inflexible sœur Bridget, remarquablement incarnée par Geraldine
McEwan (personnage "nourri" par le souvenir d'une religieuse pour
laquelle Mullan travailla quand il avait 17 ans) et pour qui le modèle
absolu reste bien entendu Marie-Madeleine, prostituée et pécheresse au
dernier degré qui sut gagner sa rédemption devant le Christ et l'insigne
honneur de lui laver les pieds. Et pour se "laver" l'âme de ses péchés,
quoi de mieux que de passer ses journées à laver... des habits ? Sur ce
postulat incroyable mais si typique d'une morale qui aime tant ce genre
de symboles (le péché est toujours associé à la saleté, à la souillure),
se construisirent ces couvents-laveries à travers le pays. Ceux qui, là
encore, accuseraient les religieuses montrées à l'écran de surfer sur la
caricature, devraient écouter les témoignages des filles qui réussirent
à en sortir de leur vivant. Des viols perpétrés par des prêtres sur les
pensionnaires profitèrent de la chape de plomb posée sur ces
établissements avec une complicité jamais démentie de l'Eglise
irlandaise, du Vatican, des autorités politiques locales et nationales
ainsi, bien sûr, que celles des familles de ces pauvres malheureuses qui
les y avaient abandonnées. Prétendre que des "saints hommes" pouvaient
avoir commis de tels crimes vous faisaient immédiatement passer pour
folles et envoyer finir vos jours à l'asile d'aliénés. Une conspiration
du silence à vous faire vomir (les habitants des environs connaissaient
tous l'existence de ces établissements et ce qui s'y tramait de la même
façon que les voisins des camps de concentration et d'extermination
nazis ne pouvaient avoir ignorer l'horreur à leur porte).
Peter Mullan prend bien soin de montrer des religieuses persuadées au
plus profond d'elles-mêmes de la justesse de leurs actions, qu'elles
mènent avec un entrain, voire une joie qui n'en glace que davantage le
sang du spectateur. Elles ne doutent jamais agir pour le mieux et pour
la plus grande gloire de Dieu. Ainsi de sœur Bridget qui s'identifie si
parfaitement à la sœur Benedict des "Cloches de Ste Mary" (The Bells of
St Mary's, Leo McCarey, 1945) incarnée avec toute la grâce nécessaire
par Ingrid Bergman (et Bing Crosby en prêtre !) que Peter Mullan dénonce
comme "une machine de propagande à échelle mondiale" (id.). L'acteur
vedette de "My Name is Joe" de Ken Loach dont il reste un des acteurs
fétiches, ne mâche pas ses mots et son sentiment de révolte s'élargit du
reste en entretien à d'autres pratiques irlandaises toutes aussi
scandaleuses. Telles les "écoles industrielles des Frères chrétiens", le
pendant masculin des couvents Madeleine et dont des "employés", jeunes
garçons en "voie de redressement" étaient utilisés comme cobayes par
des dentistes qui leur arrachaient des dents sans anesthésie après
qu'ils avaient été livrés à domicile par la police. En 1965, rappelle
Peter Mullan (id.)...
Le réalisateur, entre cinq premières et cinq dernières minutes
extérieures, enferme ses protagonistes et le spectateur avec eux à
l'intérieur du couvent (le film a été tourné en Ecosse). Là règnent des
couleurs déclinées autour du marron et du gris et dont les seules tâches
de clarté proviennent de la blancheur immaculée et amidonnée des
religieuses et du linge lavé par les "pensionnaires". Peter Mullan ne
cède qu'à très peu d'effets de mise en scène dans un film qui n'en avait
d'ailleurs guère besoin, sa force reposant avant tout sur l'histoire
racontée et l'interprétation générale en tout point remarquable et
homogène. Il tourne le dos à la sur-dramatisation, lui préférant un
regard sobre, grave et quasi-documentaire au service d'un réalisme
social. Seul effet ("en trop", reconnaît-il), l'image de sœur Bridget
dans l'œil d'une pensionnaire châtiée pour avoir tenté de s'enfuir. "Je
voulais que la religieuse soit dans sa tête", explique-t-il, avant
d'ajouter en riant: "Ken Loach haïra ce moment"...
Toutes les actrices habitent leurs rôles et participent étroitement à la
dénonciation d'une misogynie ravageuse et criminelle, basée sur la
croyance que la femme est coupable par nature car incarnant la tentation
(donc le Mal) pour l'homme...
Le film faillit ne pas aller à Venise. A la suite des tentatives du
gouvernement (très) conservateur de Silvio Berlusconi de mettre la main
sur le Festival et d'y imposer une programmation très à droite, Peter
Mullan, homme de gauche convaincu et militant, avait choisi de ne pas
s'y rendre. Qu'il y soit finalement allé et y ai remporté la plus haute
distinction accordée par un jury présidée par l'actrice chinoise Gong Li
constitue un vrai pied de nez au chef du gouvernement italien ! La
révélation au plein jour des activités des "Magdalene Sisters" venant
après celles, toujours plus nombreuses chaque jour, des crimes de
pédophilie de prêtres aux quatre coins de la planète ou de la
complaisance du Vatican envers le régime nazi pendant les années 30 et
40, ne peut laisser indifférent et force à la réflexion sur la
différence pour ne pas dire l'infranchissable fossé entre "discours" et
"pratique", magnifiquement exprimé par la pauvre Cristina hurlant en
public à 27 reprises et à l'adresse du prêtre qui l'a violée: "Vous
n'êtes pas un homme de Dieu !" ("You're not a man of God !" ) ... En
cela, ce film est aussi oeuvre d'utilité publique.
Notes:
- THE MAGDALENE SISTERS est le deuxième film réalisé par Peter Mullan
après "Orphans" (1999), un drame primé à Venise, Barcelone et Angers.
Il mit trois ans et demie pour le réaliser.
- Vanessa Redgrave avait commencé à jouer dans le film (le rôle de sœur
Bridget) mais dû quitter le tournage en raison d'un accident survenu à
sa mère.
- Le film a été tourné en Ecosse par crainte de problèmes en Irlande.
- Peter Mullan, catholique écossais d'origine irlandaise, ne considère
pas son film comme anti-catholique mais comme une oeuvre de justice.
- Il se prépare à jouer Macbeth face à Courtney Love dans le rôle de
Lady Macbeth et jure qu'il n'ira jamais tourner un film à Hollywood.
[critique + affiches + photos:
http://perso.club-internet.fr/pserve/Magdalene_Sisters.html#Magdalene_Sisters]
Philippe Serve
23/02/2003
©Philippe Serve2003
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