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Aguirre ou le carnaval du pouvoir


  • Subject: Aguirre ou le carnaval du pouvoir
  • From: amberthoux@wanadoo.fr (Andre-Michel BERTHOUX)
  • Date: 25 Feb 2003 20:20:03 GMT
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Werner Herzog n'a pas encore trente ans lorsqu'il réalise « Aguirre,
la colère de Dieu » en 1972. Ce film marque le début d'une
collaboration fructueuse et souvent houleuse entre le cinéaste et son
acteur fétiche, Klaus Kinski.
A la fin de l'année 1560, une expédition d'aventuriers espagnols
partie des sierras péruviennes et conduite par Don Gonzalo Pizarro,
dévale les pentes abruptes de la cordillère des Andes. Parvenue aux
abords d'un fleuve en pleine forêt amazonienne, elle se heurte à une
nature sauvage et hostile qui l'oblige à s'arrêter. Pizarro charge
alors un détachement formé d'une quarantaine d'hommes de trouver des
vivres et de se renseigner sur la situation exacte de l'El Dorado
ainsi que sur la présence d'indiens en descendant la rivière en
radeaux. Il nomme Don Pedro de Ursua, accompagné par sa fiancée Dona
Inez de Atienza, commandant, et en second, Don Lope de Aguirre qui
amène sous sa garde sa fille Florès. Le moine Gaspar de Carvajal,
auteur du journal de l'expédition, aura pour mission d'évangéliser les
païens du nouveau continent, autre but des conquistadors. Don Fernando
de Guzman, preux chevalier qui donna l'assaut à la forteresse de
Saxahuaman dix ans auparavant, représentera la Maison Royale. Afin de
rendre compte de sa décision Pizarro signe un document qui sera soumis
au Conseil des Indes pour approbation. Ce microcosme reflète la
société très hiérarchisée de l'époque. Toutes les institutions sont
présentes : l'armée, le roi, l'église. Chacune symbolisant les valeurs
essentielles de la civilisation conquérante, le devoir et
l'obéissance, la puissance et l'autorité, la foi chrétienne ; mais
toutes animées par la même soif de conquête du nouveau monde. La
signature de Pizarro donne à cette structure un aspect officiel que
rien, semble-t-il, ne peut venir déstabiliser ou compromettre.
Durant la première nuit, l'équipage d'un des radeaux pris dans un
tourbillon est tué. Ursua, malgré le danger que cela représente,
décide de les enterrer chrétiennement. Aguirre suggère alors à
Perucho, son fidèle homme de main, de détruire à coup de canon
l'embarcation afin de ne pas retarder la mission. Le lendemain, la
perte des deux autres radeaux, à la suite de la montée des eaux,
pousse Ursua à rebrousser chemin et à rejoindre Pizarro demeuré en
amont avec le reste de la troupe. Mais Aguirre, qui a déjà donné
l'ordre de construire un nouveau radeau, s'y oppose. En s'appuyant sur
l'exploit de Hernando Cortez qui conquit Mexico malgré l'ordre de
faire demi-tour, il exhorte les hommes à poursuivre la descente du
fleuve et à se rendre maître de la vallée de l'or. Perucho tire sur
Ursua et le blesse. Aussitôt la foule se range autour de leur nouveau
commandant rebelle. Nous n'assistons pourtant pas à une simple
mutinerie mais à une véritable carnavalisation de la société dans
laquelle était jusqu'ici enraciné l'ensemble de l'expédition. L'ordre
hiérarchique est renversé et laisse la place à un monde à l'envers.
Tout le rituel du préambule est tourné en ridicule, les valeurs
officielles sont profanées. Aguirre en maître de cérémonie organise un
véritable simulacre de prise du pouvoir. Il propose d'élire Guzman
comme nouveau chef, façon de faire participer, sous la contrainte, le
peuple à la constitution de cette monarchie. Lors de son
intronisation, véritable parodie de cérémonies officielles, Guzman est
déclaré empereur de l'El Dorado en lieu et place de Philippe II roi de
Castille. Ce rite rappelle la nomination bouffonne du roi carnaval.
Mikhail Bakhtine, dans son ouvrage La poétique de Dostoïevski, a
décrit longuement ce processus  :
« Au premier plan [des actes carnavalesques] figurent ici
l'intronisation bouffonne puis la destitution du roi carnaval. (...).
Il y a, à la base de l'acte rituel de l'intronisation-détronisation,
la quintessence, le noyau profond de la perception du monde
carnavalesque : le pathos de la déchéance et du remplacement, de la
mort et de la renaissance. Le carnaval est la fête du temps
destructeur et régénérateur. (...). L'in-détronisation est un rite
ambivalent, « deux en un », qui exprime le caractère inévitable et en
même temps la fécondité du changement-renouveau, la relativité joyeuse
de toute structure sociale, de tout ordre, de tout pouvoir et de toute
situation (hiérarchique). L'intronisation contient déjà l'idée de la
détronisation future : elle est ambivalente dès le départ. D'ailleurs,
on intronise le contraire d'un vrai roi, un esclave ou un bouffon, et
de fait éclaire en quelque sorte le monde à l'envers carnavalesque, en
donne la clef. Dans le rite de l'intronisation, tous les moments de la
cérémonie, les symboles du pouvoir que reçoit l'intronisé, les
vêtements dont il est paré, deviennent ambivalents, se teintent d'une
rivalité joyeuse, sont presque des accessoires du spectacle (mais des
accessoires rituels) ; leurs significations symboliques se situent sur
deux plans (alors qu'en dehors du carnaval, en tant que symboles réels
du pouvoir, ils se trouvent sur un plan unique, absolu, lourd et
monolithiquement sérieux). A travers l'intronisation on aperçoit déjà
la détronisation et cela s'applique à tous les symboles carnavalesques
: tous contiennent en perspective la négation et son contraire ».
Tout le grotesque de la situation est révélée par les propos mêmes de
Aguirre concernant le trône sur lequel Guzman rechigne à s'asseoir : «
qu'est-ce un trône sinon une planche et un peu de velours, majesté ».
Aguirre glisse ensuite, en guise de sceptre, dans la main du monarque
enfin intronisé et qui ne peut retenir ses larmes le document qui
officialise la création du nouveau royaume et décrète la rupture des
liens avec l'Espagne. Ce simulacre d'intronisation laisse toutefois
présager de la fin. En effet, une fois la liesse terminée, Guzman sera
déchu de son trône, véritable cette fois, puisqu'il sera étranglé à
côté des toilettes. Lors du jugement de Ursua le moine Gaspar de
Carvajal prononce la sentence tel un inquisiteur et déclare le
condamné, comble d'ironie, coupable de trahison. On ne peut imaginer
meilleure parodie de la société officielle. Le carnaval réfléchit tel
un miroir tous les éléments constitutifs de cette société. C'est en
quelque sorte une « vie à l'envers » selon la propre expression de
Bakhatine.
Mais naturellement, cette carnavalisation n'est pas une fête, malgré
la musique interprétée à la flûte par un indien. L'humanisme que l'on
ressent chez Pizarro et Ursua cède sa place à la cruauté de Aguirre.
C'est pourquoi on a souvent considéré ce film comme une tentative
d'analyser la folie meurtrière des conquistadors générée par la soif
de l'or symbole de pouvoir et de liberté. Mais, me semble-t-il, si
l'on demeure au niveau psychologique en expliquant le comportement de
ces hommes par la démence qui les gagnait progressivement on ne peut
pleinement comprendre l'interprétation de Kinski. En effet, Aguirre
n'est ni un fou, ni un mutin. Toute son attitude témoigne du désir
intense d'imiter son modèle, Hernando Cortez. C'est en désobéissant à
ses supérieurs que Cortez a acquis gloire et reconnaissance. La
rébellion de Aguirre s'inscrit dans cette volonté qui l'anime d'imiter
le conquérant de Mexico. Mais Aguirre est envahi par un désir encore
plus grand, puisqu'il veut détrôner Philippe II, le puissant roi de
Castille, avoir une emprise totale sur le Destin et sur la nature,
devenir ainsi Dieu lui-même. Il demeure insensible aux choses qui
touchent les humains : la faim, les flèches, la mort. Ses propos ne
sont pas le fruit du délire, mais symbolisent la démesure de son désir
mimétique. En tant que Dieu, il ne peut concevoir d'unions charnelles
qu'avec sa fille. Mais il n'est pas dupe de son illusion. « Nous
mettrons en scène l'histoire comme d'autres mettent en scène des
pièces de théâtre », déclare-t-il. Dans la séquence finale, pure
merveille cinématographique, toute l'intensité dramatique de son
monologue n'a d'équivalent que le grotesque de la situation dans
laquelle il se trouve. Dernier survivant et entouré de singes, il est
devenu, mais pour peu de temps, bouffon à son tour.


André-Michel BERTHOUX
Février 2003

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