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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Les Anges du Boulevard (Yuan Muzhi, 1937)
LES ANGES DU BOULEVARD
(Malu Tiansi)
Chine, 1937, de Yuan Muzhi, NB, 100'
Scénario: Yuan Mushi
Musique: He Luting
Avec: Zhao Dan, Zhou Xuan, Wei Heling, Zhao Huishen
RESUME
Xiao Chen (Zhao Dan), jeune trompettiste pauvre vivant avec ses amis,
est amoureux de la jolie Xiao Hong (Zhou Yuan) qui le lui rend bien.
Celle-ci, venue de Mandchourie occupée par les Japonais, sert à boire et
chante dans un bordel où "travaille" sa soeur aînée, Xiao Yun (Huishen
Zao). Les patrons du bordel désirant vendre la jeune fille à un chef de
gang local, les deux amoureux s'enfuient en compagnie de l'ami de Xiao
Chen, Lao Wang (Heling Wei), vendeur de journaux, qui lui "en pince"
pour Xiao Yun... Mais les truands retrouvent leur trace et Xiao Yun
décide de se sacrifier pour sa soeur...
MON OPINION
"Je suis le fil cousu sur ton vêtement / Nous ne pourrons nous séparer"
(chanson "Dans tout l'univers")
"L'amour né dans le malheur est éternel." (id.)
Les années 30 constituent l'âge d'or du cinéma chinois et plus
particulièrement shanghaien. Le parlant commence tout juste à chasser
les films muets de l'écran dont la star incontestée, la charismatique
Ruan Lingyu, vient de se suicider à seulement 25 ans. La guerre avec le
Japon (qui occupe déjà la Mandchourie rebaptisée Mandchukuo depuis 6
ans), éclate et Shanghai s'apprête à tomber entre les mains de
l'envahisseur nippon, chassant aux quatre coins du pays ses meilleurs
cinéastes.
LES ANGES DU BOULEVARD est à la fois le dernier et le plus brillant des
films tournés avant la sanglante guerre de 8 ans à laquelle succèdera
une reprise de la guerre civile entre le Guomintang de Chang Kai-chek et
le Parti Communiste de Mao Zedong. Il relève directement des films de
genre en vogue à l'époque, ces mélodrames sociaux qui annoncent avec
près de dix ans d'avance le "Néo-réalisme" italien...
Pourtant, malgré le fond sordide de l'histoire, la première demi-heure
est entièrement bâtie sur les principes de la comédie. Le ton est léger,
les gags abondent et le film bénéficie de l'enthousiasme juvénile de ses
deux acteurs principaux, Zhao Dan (que l'on compara par la suite à un
Gérard Philipe) et Zhou Yuan, magnifique d'espièglerie et de fraîcheur
(l'actrice n'avait que 17 ans).
L'histoire se déroule dans les bas-fonds de Shanghai et nous montre les
"petites gens" vivre dans des conditions très difficiles pour ne pas
dire misérables. Malgré le poids du quotidien, ils font preuve d'une
bonne humeur symbolisée par la trompette de Xiao Chen. Les chansons
d'amour de Xiao Hong (son interprète, Zhou Xuan allait devenir la grande
star de la chanson chinoise) apportent un très joli complément à cette
ambiance de comédie dramatique qui ne s'avoue pas encore mélo. Les
chansons - textes écrits par Tian Han, par ailleurs auteur de l'hymne
national chinois - sont illustrées comme des "clips" avant l'heure avec
paroles s'affichant et petite boule suivant chaque caractère au fur à
mesure de l'interprétation, lui donnant par la même occasion son statut
de... premier (?) karaoké de l'Histoire !
La proximité du cinéma muet pèse encore lourdement sur le film. Les
dialogues sont rares et certaines séquences entre protagonistes se
déroulent sans le moindre échange verbal. Le personnage de Xiao Yun, la
soeur de Xiao Hong, par exemple, de doit pas murmurer plus de 5 ou 6
phrases de tout le film. D'où l'importance du jeu physique et facial.
Ici, Zhou Xuan emporte facilement la mise grâce à un visage étonnamment
expressif et un jeu de mimiques très accompli.
La première demi-heure passée et la fuite des jeunes amoureux
découverte, le film change radicalement de ton et plonge dans le drame.
On retrouve alors le schéma classique de ce genre de films avec sa fin
très morale : la prostituée au grand coeur qui n'hésite pas à se
sacrifier afin de permettre à la jeune innocente d'échapper au destin
que des vilains sans scrupules lui promettaient. Mais cette conclusion,
bien menée, ne gâche en rien la qualité de cette très belle oeuvre.
LES ANGES DU BOULEVARD constituèrent comme un point d'orgue à la
fastueuse période du cinéma chinois, son réalisateur, Yuan Muzhui,
réussissant tout juste à finir le film avant de fuir la ville. Il
faudrait désormais attendre une dizaine d'années avant de retrouver des
oeuvres de cette valeur ("Les Larmes du Yangzi" de Cai Chusheng et Zheng
Junli, 1947; "Le printemps d'une petite ville", Fei Mu, 1948; "Corbeaux
et Moineaux" de Zheng Junli, 1949).
Comme dit précédemment, Zhou Xuan allait devenir une grande star en
Chine après ce film. Née en 1920, élevée par des parents adoptifs, elle
monta sur scène à 13 ans au sein de la troupe de chanteurs Mingyue, y
trouvant son nom d'artiste (le véritable étant Su Pu). Elle débuta à
l'écran en 1935. Les deux chansons qu'elle interprète dans LES ANGES DU
BOULEVARD ("La chanson des quatre saisons" et "Dans tout l'univers")
resteront des classiques qui ne cesseront d'être repris, notamment par
la toute aussi mythique Teresa Teng. La guerre n'empêcha pas Zhou Xuan
de poursuivre sa brillante carrière et en 1949 elle avait déjà
enregistré plus de 200 chansons tout en ayant joué dans de nombreux
films. Mais la dépression s'abattit sur elle au début des années 50,
suite à des problèmes familiaux et à un échec sentimental. Sa carrière
prit fin alors qu'elle sombrait lentement dans la folie (elle tourne son
neuvième et dernier film en 1950), mourant le 22 septembre 1957 à
seulement 37 ans (notons que son "héritière", Teresa Teng, mourut elle
aussi de maladie en 1995 à l'âge de 42 ans).
On peut écouter Zhou Xuan chanter ici :
La chanson des 4 saisons (chanson du film) :
http://goa.cet.middlebury.edu/Smitheram/ZhouXuan/seasons.html
Rainbow Skirt Troupe :
http://goa.cet.middlebury.edu/Smitheram/ZhouXuan/rainBow.html
NOTES:
- Synopsis complet du film (en anglais, avec illustrations et chansons
en Real One Player) :
http://deall.ohio-state.edu/denton.2/mclc/angel/default.htm
- Yuan Muzhi :
Né en 1909 à Ningbo (Zhejiang), également connu sous le nom de Yuan
Jialai, il fut acteur, scénariste et réalisateur. Il débute au théâtre
pendant les années 20 avant de rejoindre en 1930 la "Ligue des écrivains
de gauche" pour laquelle il joue et écrit. Il entre dans l'industrie
cinématographique en intégrant la compagnie Diantong en 1934. Ecrivant,
jouant et réalisant tout à la fois, il change de maison en 1936, passant
à la compagnie Mingxing (L'Etoile). En 1937, il écrit et met en scène
"Les Anges du Boulevard" puis, une fois la guerre éclatée avec le Japon,
va travailler au sein de la "Première troupe théâtrale pour la
sauvegarde nationale" . En 1938 il se rend au Yan'an où il participe à
la création d'un groupe cinématographique et tourne le premier
documentaire des zones libérées "Yan'an et l'Armée de la 8ème route".
Il part en inspection en URSS en 1940 où il reste six ans. A son retour
en 1946 il est nommé directeur du studio cinématographique du Nord-est
puis, à la "Libération", directeur du Bureau Central du Cinéma (qui gère
la censure). Il meurt en 1979.
[critique + photos:
http://perso.club-internet.fr/pserve/Les_Anges_du_Boulevard.html#anges_du_boulevard]
Philippe Serve
13/03/2003
©Philippe Serve 2003
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