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[CRITIQUE] A ma soeur - Catherine Breillat (2000)


  • Subject: [CRITIQUE] A ma soeur - Catherine Breillat (2000)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: 30 Mar 2003 19:15:04 GMT
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A MA S¼UR !

FRA, 2000, de Catherine Breillat, CL, 93'

Avec: Anaïs Reboux, Roxane Mesquida, Arsinée Khanjian, Romain Goupil


Romance de quat' sous

"Ce qui m'ennuie de 10 à 6, ce qui m'ennuie de 6 à 10..."  chante l'une
des deux frangines de A MA S¼UR ! Le spectateur a un peu plus de chance
puisque son ennui personnel ne dure qu'un peu plus d'une heure et
demie...

Après "Romance", Catherine Breillat continue à tracer son obsessionnel
sillon sur la sexualité en remontant un peu plus tôt dans le temps
puisque cette fois les protagonistes appartiennent à l'adolescence.
"L'enveloppe scénaristique" aurait pu être intéressante: la naissance du
désir sexuel, la recherche de sa satisfaction, la trahison amoureuse et
surtout les rapports entre deux s½urs, l'une de 15 ans et canon
(Héléna), l'autre de 13 et obèse (Anaïs). Reste à remplir l'enveloppe
avec suffisamment d'éléments pour éveiller puis maintenir l'intérêt du
spectateur jusqu'au bout du film.

"Romance"  souffrait d'une surcharge de prétention intellectuelle
doublée d'une obsession désormais classique chez la réalisatrice (et
sujet de son film suivant "Sex is Comedy"): la représentation de l'acte
sexuel à l'écran. A MA S¼UR ! pêche par une vacuité scénaristique enflée
de cette permanente volonté de prouver  quelque chose, d'illustrer une
thèse. Non pas que le discours que tient Catherine Breillat soit
forcément inutile ou stupide, loin de là. Mais il flirte trop souvent
avec la caricature et l'excès. En gros, les hommes sont tous des salauds
machos et sexistes, tandis que les femmes sont toujours décrites comme
victimes d'une société qui les empêche de vivre une sexualité libérée
(notons en passant que, de toutes façons, l'acte sexuel chez la
réalisatrice n'est jamais synonyme de plaisir mais seulement réalisation
d'un fantasme...). Même s'il reste beaucoup à faire dans ce domaine,
informer Catherine Breillat que cette sorte de féminisme là, agressif et
donneur de leçons est un peu ringard ne serait peut-être pas de trop.
Hélas, la critique "qui compte"  (Le Monde, Libé, Les Inrocks, les
Cahiers et même pour une fois Positif) a décidé de faire de la
réalisatrice une de ces icônes intellectuelles auxquelles on ne saurait
que tresser des lauriers, quoi qu'elle fasse, puisque c'est du "cinéma
d'auteur". S'il est vrai que ce cinéma doit être défendu et votre
serviteur ne sera jamais le dernier à le faire, les choix de mon site le
prouvent, il paraît stupide d'applaudir systématiquement des deux mains
sous le seul prétexte que le film en question relève de ce genre...

La forme générale de A MA S¼UR ! se veut plus légère, plus sitcom  que
celle de "Romance". A vrai dire, on dirait presque du Rohmer qui en
aurait eu (enfin !) assez de parler de séduction amoureuse sans jamais
faire passer ses personnages à l'acte et qui, du coup ne penserait plus
"qu'à ça" ! On arrête de discourir et on baise... Même milieu bourgeois
et friqué (Catherine Breillat considère bizarrement que son film n'est
pas "situé socialement" !) avec parents riches, villa de rêve avec
piscine et grosse Mercedes, jeune bellâtre italien de 20 ans roulant en
Porsche décapotable (amusant cette fascination très cliché de la
réalisatrice pour les amants transalpins, Fernando succédant ici au
personnage joué par Rocco Siffredi, fantasme absolu de Catherine
Breillat, dans "Romance"). Même fraîche jeune fille que chez Rohmer
(Héléna y serait à sa place), la logorrhée verbale et littéraire en
moins. Car ici, il faut bien le dire, les dialogues sont au contraire
d'une pauvreté affligeante...

Les critiques qui avaient loué le film s'étaient beaucoup appesantis sur
la longue scène du dépucelage de Héléna, la jolie s½ur, sous les yeux de
Anaïs, la boulotte, présentée comme quasiment d'anthologie, en tout cas
scène centrale du film. Las, tout ça ne dégage guère d'intérêt et traîne
en longueur, même si elle bénéficie d'une certaine crédibilité. Un peu
juste...

Pour bien enfoncer le clou de son point de vue, la réalisatrice ne
recule pas devant la caricature. Les parents, par exemple, sont
ignobles. Des parents ignobles il y en a, mais là le trait est trop
appuyé et surtout "tombe" trop bien. Quant à la caricature des hommes
déjà évoquée, égoïstes, lâches et menteurs, elle est si systématique
dans les films de la cinéaste qu'elle en perd toute sa force.
Quelques moments pourtant sont réussis, fugitifs, et ont tous un étroit
rapport avec Anaïs, la petite s½ur, personnage auquel on aurait aimé
s'intéresser si elle avait été traitée avec un peu plus de finesse.
L'excellente performance d'actrice de son interprète, Anaïs Reboux, y
est pour beaucoup. Mais telle Caroline Ducey dans "Romance", elle ne
suffit pas pour sauver le film à elle seule, impossible tâche. Elle en
sort seulement vainqueur à un niveau personnel.

Un mot sur l'épilogue du film. Sans le révéler pour celles et ceux qui
souhaiteraient le voir, je dirai juste qu'il m'a paru d'un artifice
désolant (bien qu'inspiré à la réalisatrice par un fait divers qu'elle a
soigneusement réarrangé du reste), d'un réel grotesque et surtout trop
ambiguë et contestable d'un point de vue moral. Même si, comme Catherine
Breillat, je n'ai guère de sympathie pour "la morale" et encore moins
pour la judéo-chrétienne, il existe des limites que la réalisatrice
refuse de connaître par simple souci de provocation d'une part, et afin
sans doute de satisfaire à une autre de ses obsessions récurrentes, le
viol (encore une fois dépeint de façon trop complaisante). 
Catherine Breillat veut faire désormais du symbolisme plutôt que du
réalisme, soit ! Mais elle ne produit avec ce film que de l'ennui que
renforce la multiplication des thèmes enfilés les uns derrière les
autres sans le moindre "liant" .

Tant pis si ce n'est ni politiquement ni intellectuellement correct de
le penser et de l'écrire, mais la surmédiatisée Catherine Breillat
devrait se trouver de nouvelles obsessions à mettre en image car là,
elle tourne franchement en rond. Un bien mauvais rond. En est-elle
capable ?

Philippe Serve

-- 
"Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à
chanter." (Samuel Beckett)
Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches
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