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[Avis] La 25e heure de Spike Lee


  • Subject: [Avis] La 25e heure de Spike Lee
  • From: Alexandre Tylski <a.tylski@cadrage.net>
  • Date: Mon, 31 Mar 2003 18:49:46 +0200
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection,fr.rec.cinema.discussion
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  • Xref: ghanima.dyndns.org fr.rec.cinema.selection:77 fr.rec.cinema.discussion:15439

[Mod: Ce document contient quelques RÉVÉLATIONS. -- DE.]

Que restera-t-il après minuit ?

Adaptation du roman de David Beniof (« 24 heures avant la nuit »,
2001), le nouveau film de Spike Lee est politique, nécessairement,
mais il ne s'agirait pas d'oublier au fond, le talent inestimable de
Spike Lee-cinéaste, créateur d'ambiances sonores et d'images,
directeurs d'acteurs hors pair. La 25EME HEURE est un film magnifique.

Spike Lee évoque souvent son amour des détails affirmant qu'ils font
selon lui toute la différence entre les bons films et les grands
films. Dans le générique d'ouverture de La 25EME HEURE, les toits des
buildings de Manhattan au loin fument imperceptiblement dans la nuit.
Un simple détail mais, pourtant, la cité de verre nous semble fumer
encore après « le passage » d'un grand et funèbre brasier. Spike Lee,
observateur-né de la Cité, scrutera alors sans cesse dans son film les
restes d'une ville (d'un monde) et de Monty (Edward Norton). Le
réalisateur new-yorkais raconte : 

« Quand on me demande de quoi parle La 25EME HEURE, je réponds
qu'Edward Norton est un dealer qui passe ses dernières 24 heures de
liberté dans le New York d'après le 11 septembre (...). Même si le
roman et le scénario ont été écrits avant le 11 septembre, nous
savions qu'il fallait inclure l'évènement dans le film. Il ne
s'agissait pas d'être démonstratifs mais d'inclure cette nouvelle
réalité dans le climat, dans le décor. Ignorer ce qui s'est passé et
ce que cela a changé dans la ville est impossible. Ne pas en tenir
compte, ne pas le présenter dans le contexte aurait été au moins une
erreur, au pire un mensonge. Nous avons intégré les conséquences de
cette tragédie au scénario, et c'est devenu un élément qui a été
incorporé à la photo et même dans le dialogue. » 

Alors que certains n'ont pas hésité à parler de « plans trop longs »
dans La 25EME HEURE, il nous a semblé au contraire que Spike Lee ne
cherchait pas le « speed » propre à la vie New Yorkaise, mais
s'attardait dans la bonne distance sur les visages marqués, inquiets,
soupesant chaque parole et chaque geste et dépeignant un monde mort
cherchant à se reconstruire. Le film démarre sur un chien blessé (que
Monty va recueillir) sur une route en chantier. Puis c'est un plan
séquence sur deux amis discutant près d'une fenêtre de l'à venir de
Monty : la caméra avancera vers la fenêtre, exécutant alors un
panoramique vers le bas dehors et « dévoilant » ground zéro, les
restes des Twin Towers. Le son est alors à son apogée, strident même.
C'est un réveil brutal, une secousse, une chute, un coup du destin
pour les spectateurs, à nouveau.

Le ground zéro semble pour Lee un lieu de mort mais aussi ce chantier
pathétique où grouillent des ouvriers au travail. Et Monty de se
demander tout le long du film comment il va organiser et reconstruire
le(s) reste(s) de sa vie une fois en prison et après la prison, après
la nuit. Protagoniste en chantier, sur la corde raide, prêt à tout
pour échapper à la douleur, encore. Spike Lee témoigne : « Je ne
choisis jamais les films que je réalise sur le caractère sympathique
ou non des protagonistes. Monty Brogan est un dealer, et bien sûr,
cela le rend antipathique aux yeux de l'immense majorité des gens.
Pourtant, les individus les moins recommandables font souvent les
meilleurs personnages, ils ont parfois des destins captivants et
tragiques. J'aime chercher ce qu'il y a de bon dans ce qui semble
mauvais. Le paradoxe de l'être humain est fascinant. »

Assis dans son appartement, le visage de Monty est associé au fond de
l'image (au fond des pensés de Monty) à l'affiche du film COOL AND
LUKE (1967) avec Paul Newman dans le rôle d'un prisonnier refusant
d'être brisé. Monty lui non plus ne veut pas être brisé, pourtant il
demandera à son meilleur ami l'impossible : il lui demandera de lui
« refaire le portrait » pour ne pas paraître trop beau en entrant en
prison. Changer de visage, d'identité, c'est la fin d'un monde, la fin
de la beauté. Et pourtant l'heure de vérités. Que restera-t-il après
minuit sinon les cicatrices béantes ? Ces chemins durs, ces lignes de
vie. La 25EME HEURE ou l'art âpre de se relever.

Alexandre Tylski.

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