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[Avis] Pinocchio de Roberto Benigni


  • Subject: [Avis] Pinocchio de Roberto Benigni
  • From: Alexandre Tylski <a.tylski@cadrage.net>
  • Date: 01 Apr 2003 20:25:03 GMT
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Être ou ne pas être... enthousiaste

Alors qu'en Italie, PINOCCHIO de Benigni est un triomphe commercial,
l'acteur-réalisateur italien essuie en France et aux USA de violentes
critiques (non loin parfois de l?attaque personnelle) -- unanimement
contre sa vision dite « traître » (selon certains) du mondialement
célèbre livre de Carlo Collodi. Ratage ?

Pinocchio n'est plus un petit garçon, mais un clown quinquagénaire du
nom de Roberto Benigni, il suffisait d'y penser. C?est Fellini qui
d'ailleurs y pensa le premier souhaitant réaliser PINOCCHIO avec
Benigni dans le rôle titre (Fellini surnommait affectueusement Benigni
« Pinocchieto ») mais mourut avant de pouvoir réaliser son vieux rêve.
Benigni rend ici clairement hommage à son maître -- pour qui il avait
tourné LA VOIX DE LA LUNE en 1989. Curieusement, cela rappellera à
certain(e)s l'hommage de Spielberg rendu à Kubrick qui réalisa
récemment, lui aussi, le rêve de son maître disparu Stanley Kubrick à
travers le décrié (là aussi) A.I. (2001).

Passation de pouvoir, l'élève remplace le mentor. Un rapport filial au
c½ur même de PINOCCHIO et de A.I. (par ailleurs adaptation futuriste
de Pinocchio). Mais que ce soit Spielberg ou Benigni, l'hommage au
maître n'en est pas moins l'affirmation d'un style singulier et de
l'indépendance du fils. En réalisant PINOCCHIO, Benigni n'a pas eu la
prétention et la faiblesse de donner dans l'étrangeté morbide ni dans
la folie mélancolique et ambiguë (comme on aurait pu s'y attendre avec
Fellini). A contrario, Benigni revendique haut et (très) fort sa
nature bouffonne et survoltée, ne cache pas sa joie de vivre
électrique et ne trahit pas son enthousiasme légendaire. PINOCCHIO de
Roberto Benigni, c'est du Benigni.

Certes, nous pourrons toujours préférer LES AVENTURES DE PINOCCHIO
(1971-1972) de Luigi Commencini pour sa noirceur et son intimisme
poétique, mais on ne peut reprocher à Benigni sa sincérité et son
énergie. Là où Commencini filme au-delà de l'enfance et de la candeur
joyeuse (car il filme la boue, la pauvreté, la saleté, la détresse et
l'abandon), Benigni, lui, chante surtout la vie, la Toscane (très
beaux plans de paysage) et remue ciel et terre en galopant comme un
fou sorti de sa boîte (avec un corps aussi libéré qu'au temps du
muet). Benigni n'a donc heureusement pas cherché à copier, à refaire,
à redire, mais a sorti tout ce qu'il pouvait donner de lui dans le
dé-chaînement, précisément.

Après le succès de LA VIE EST BELLE (1997), Benigni savait qu'il
aurait les moyens de financer PINOCCHIO et qu'il s'agirait peut-être
même de sa seule chance de réaliser sans contrainte sa vision du
conte. Un conte italien dont Benigni se sent très proche : « Pinocchio
est une histoire cruelle, comme toutes les histoires sur l'humanité,
elle fait pleurer, elle n'est pas triste mais cruelle, elle n'est pas
mélancolique mais bouleversante, sans le vouloir véritablement. C'est
une histoire qui réveille nos craintes d'enfant ! » On retrouve un peu
tout ça dans le film quand la baleine dans la nuit avale PINOCCHIO
d'un coup. Une séquence assez noire nuançant les scènes franchement
guimauves du film.

Quand on sait que Roberto Benigni est né en Toscane à quelques
kilomètres à peine où est né Pinocchio ; quand on voit ses clins d'½il
impertinents au Mentor, au grand menteur ; et tout cet amour à la
vérité de la Toscane, à la démence et aux possibles de l'enfance,
difficile de rester indifférent à PINOCCHIO de Benigni. Du burlesque
italien, théâtral et populaire, aux tragédies quotidiennes, Benigni
signe un film à gros budget, mais personnel et paradoxalement mature,
indépendant. Adresses et maladresses d'un des derniers clowns
(revendiqués comme tels !) de notre temps. Un clown sorti de la terre
nous invitant plus que jamais à faire l'école buissonnière, à suivre
notre ombre espiègle, et à nous écouter être enthousiaste, à nous
écouter être plus humain, à nous écouter -- être, tout simplement.

Alexandre Tylski.

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