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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Femmes en miroir - Yoshida Kiju (2002)
FEMMES EN MIROIR (KAGAMI NO ONNATACHI)
Japon, 2002, de YOSHIDA Kiju, Cl, 129'
Scénario et dialogues: Yoshida Kiju
Avec: Okada Mariko, Tanaka Yoshiko, Issiki Sae, Murota Hideo
[Attention, cette critique apporte quelques REVELATIONS]
Les dames du miroir aux âmes irradiées
Tokyo. Une femme sort de chez elle. Protégée par une ombrelle blanche,
son visage nous reste dissimulé. Nous suivons ses pas, lents mais
réguliers, jusqu'à un arrêt de bus tandis qu'une voiture dont
l'occupant(e) demeure invisible semble la surveiller et la filer...
Dès la première séquence du film, le ton est donné et le style mis en
place: mystère, lenteur, fluidité, élégance, dissimulation.
La femme à l'ombrelle se nomme Kawase Aï (Okada Mariko). Septuagénaire
et veuve, elle vient d'apprendre par la police qu'on a peut-être
retrouvé sa fille Miwa, disparue il y a 24 ans après l'accouchement de
celle-ci et l'abandon de son bébé, Natsuki. La femme en question se
nomme Masako (Tanaka Yoshiko) et souffre d'amnésie totale. Etrangement,
elle kidnappe une enfant au jardin chaque 11 du mois sans pouvoir
expliquer son geste. Aï prévient aussitôt son ami le bon monsieur Guo
(Murota Hideo) et sa petite fille Natsuki (Issiki Sae) qui poursuit des
études sur le génome humain aux USA et va se dépêcher de rentrer au
Japon.
Aï rencontre Masako et se persuade qu'il s'agit bien de Miwa. Une
certaine ressemblance ; un geste répétitif de Aï (elle essuie
machinalement du pouce la marque de rouge à lèvres sur sa tasse) que
Masako semble se rappeler associé à sa propre mère ; un miroir
identiquement brisé chez l'une comme chez l'autre, dans les deux cas
après un accès hystérique de Miwa et Masako... Natsuki elle-même,
d'abord rétive à rencontrer celle qui l'avait peut-être abandonnée,
commence à douter et à s'attacher à Masako... Cette dernière possède un
seul vrai souvenir, lié à Hiroshima: la vision, par la fenêtre d'un
hôpital, des petites îles parsemant la baie. Les trois femmes décident
alors de partir sur les lieux de la tragédie du 6 août 1945...
Malgré sa filmographie réputée (18 films depuis 1960) et son statut
d'ancien chef de file de la Nouvelle Vague japonaise - aux côtés de
Nagisa Oshima, Shohei Imamura et Masahiro Shinoda - Yoshida (69 ans)
reste assez largement inconnu en France et on doit le regretter. Celui
qui débuta en 1960 avec "Bon à rien" (Rokudenashi) où il rendait dans sa
séquence finale un hommage directe au film de Godard "A bout de
souffle", qui avouait une admiration sans borne pour le réalisateur
français mais aussi pour Resnais, Antonioni, Truffaut ou le couple
Sartre-Beauvoir qu'il avait étudié en profondeur à l'Université, cet
homme qui multiplia les expériences de déconstruction filmique au
service d'une vision très morale et politique, révolutionnant avec
Oshima les pratiques du célèbre studio Shochiku, qui paya l'échec de ses
expériences par 13 ans de silence au cinéma avant de revenir pour deux
films considérés comme superbes: "La Promesse" (Ningen no Yakusoken, 86)
sur le thème de la vieillesse et de la mort, et "Onimaru" (Arashigaoka,
88, adapté des Hauts de Hurlevents d'Emily Brontë, 88), cet auteur (au
sens de la "politique des auteurs") était donc à nouveau présent au 55e
Festival de Cannes où il présentait hors compétition son dernier film en
date ("Onimaru" y avait été vu en 88).
L'intrigue centrale du film - Masako est-elle oui ou non Miwa ? - ne
sert en fait que de prétexte, presque à la manière d'un macguffin
hitchcockien. Le véritable enjeu du film se situe ailleurs: dans la
façon dont les trois femmes sont affectées par le retour soudain d'un
passé enfoui (Aï), oublié (Masako) ou ignoré (Natsuki). Au centre de ce
passé, la catastrophe d'Hiroshima. Yoshida raconte avoir assisté à l'âge
de 12 ans au terrible bombardement de sa ville, Fukui, qui rasa en
partie la cité, juste avant que la première bombe atomique ne soit
larguée sur le Japon. La monstruosité de l'acte, l'horreur des
conséquences, les souffrances indicibles et immontrables, Yoshida les
portait en lui depuis plus d'un demi-siècle, attendant le moment propice
pour rendre hommage à toutes ces victimes sacrifiées, irradiées,
traumatisées.
Il le fait donc avec FEMMES EN MIROIR de façon à la fois directe (récit
de Aï, quelques photos d'archives) et elliptique (pas de reconstitution,
à laquelle il se refuse). Et à l'émotion dégagée par la scène des
souvenirs évoqués par Aï, on ne peut que le féliciter pour la méthode
choisie. FEMMES EN MIROIR viendra s'ajouter à quelques films
incontournables ayant traité le sujet: "Hiroshima, mon amour" (Alain
Resnais, 1958), "Pluie Noire" (Kuroi ame, Shohei Imamura, 89 avec...
Yoshiko Tanaka) "Rhapsodie en août" (Hachihatsu no rapsodi, Akira
Kurosawa, 91) pour ne citer que les trois plus célèbres.
L'amnésie et les effets produits non seulement sur celui ou celle qui en
est victime mais aussi sur son entourage, voilà un thème récurrent à
l'écran. Traité parfois de manière pesante (surtout lorsqu'une vision
psychanalytique à deux sous plombe l'oeuvre comme dans "La maison du Dr
Edwardes" (Spellbound, Alfred Hitchcock, 1945), parfois de façon plus
subtile ("Mr Arkadin", Orson Welles, 1955 ou "Mulholland Drive", David
Lynch, 2001)
Yoshida, lui, rend passionnant ce que j'appellerai l'effet ping-pong des
interrogations mutuelles circulant entre les trois femmes. Ce renvoi de
balle de l'une à l'autre permet au récit de progresser de pallier en
pallier, surprenant plus d'une fois le spectateur. Incertitude et
ambiguïté dominent les débats. A la volonté têtue d'Aï de voir en Masako
sa fille perdue Miwa, s'opposent les hésitations et reculades de Masako
peu à peu convaincue d'avoir tué et non abandonné son enfant. Son
amnésie prouverait qu'elle a jadis mal agi car Dieu l'aurait ainsi
punie. "Sinon," dit-elle "je deviendrais folle". Quant à Natsuki, ce
plongeon dans une histoire tout à la fois individuelle(s) et collective
lui offre l'occasion de "se trouver en tant que femme".
Aï et Masako multiplient les comparaisons de souvenirs ou se rendent
jusqu'à Hiroshima alors qu'un simple test d'ADN résoudrait l'intrigue,
démarche d'autant plus simple et rapide à effectuer que l'examen de
Masako attend déjà à l'hôpital. Mais Aï diffère sans cesse l'instant du
sien par une peur évidente du résultat. Elle "veut" que Masako soit Miwa
ou, à défaut, le devienne. Elle lui propose même de l'adopter
officiellement, ce que refuse Masako. Cette obsession à faire de
l'amnésique celle qu'elle n'est peut-être pas vraiment n'est pas sans
faire penser à la pièce de Luigi Pirandello "Comme tu me veux" (Come tu
mi vuoi, adaptée au cinéma par George Fitzmaurice en 1932 avec Greta
Garbo et Melvyn Douglas, "As You Desire Me").
Pour orchestrer cette partition à trois voix, Yoshida joue d'une mise en
scène d'une rare élégance qui multiplie les cadres et sous-cadres (les
personnages vus à travers les miroirs, fenêtres, portes vitrées,
rétroviseurs), alterne des harmonies de couleurs d'une beauté parfois
stupéfiante et filme à l'aide d'une caméra aussi fluide qu'"invisible"
(ce qui ne l'empêche pas de varier les angles de prises de vue avec
intelligence), le tout soutenu par une bande son où se succèdent piano
et stridences diverses, musique pour beaucoup dans l'atmosphère parfois
à la limite de l'inquiétude.
Et puis Yoshida bénéficie de trois superbes actrices, elles aussi d'une
finesse et d'une élégance extrêmes. Okada Mariko (Aï) qui fête avec
FEMMES EN MIROIR ses 50 ans de carrière au cinéma n'est autre que
l'épouse du cinéaste depuis 40 ans et leur film commun "La source
thermale d'Akitsu" (Akitsu Onsen, 1962). Son jeu, plein de retenue et
d'émotion, se marie parfaitement à celui de Tanaka Yoshiko (Masako),
tout simplement sublime dans la pudeur de ses expressions. Le trio se
complète magnifiquement avec la très fine et jolie Issiki Sae (Natsuki),
elle aussi vibrante de grâce et de classe.
Le plus paradoxal dans cette très belle oeuvre à qui je ne reprocherai
que vingt minutes de trop est de la découvrir si proche de l'univers
cinématographique d'un Yasujiro Ozu, réalisateur jadis vilipendé par le
jeune turc Yoshida pour son "classicisme"... Aujourd'hui, quel plus bel
hommage peut-on rendre à ces précieuses FEMMES EN MIROIR ?
Sur le site Ecrans pour Nuits Blanches (avec photos) :
http://perso.club-internet.fr/pserve/Femmes_en_Miroir.html#Femmes_en_Miroir
Philippe Serve
©Philippe Serve 2002-2003
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"Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à
chanter." (Samuel Beckett)
Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches
(http://perso.club-internet.fr/pserve)
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