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[Critique : Playtime de Jacques Tati (1967)


  • Subject: [Critique : Playtime de Jacques Tati (1967)
  • From: Yannick Rolandeau <yrol@free.fr>
  • Date: 05 Apr 2003 16:35:03 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.discussion,fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Guest of ProXad - France
  • Reply-to: yrol@free.fr
  • Sender: modappbot@dspnet.fr.eu.org
  • Xref: ghanima.dyndns.org fr.rec.cinema.discussion:15725 fr.rec.cinema.selection:81

REVELATIONS

Lorsque Playtime sortit en décembre 1967, l'accueil ne fut pas des plus
enthousiastes. Economiquement du moins, Jacques Tati ne s'en relèvera pas.
Si maintenant le film est unanimement révéré (enfin c'est ce qu'on dit), y
compris dans les cocktails mondains, on peut se demander légitimement pour
quelles raisons. Il ne suffit pas de rester figé comme un amoureux transi
pour lui rendre justice ou crier au chef d'oeuvre pour s'absoudre d'une
époque qui l'a frivolement négligé en oubliant au passage le monde
contemporain qu'il critique d'une manière amusée. Ceci devrait nous
interroger en retour. Les chefs d'oeuvres ont l'élégance de ne pas être
aussi cynique que leur époque, " faiblesse " qui les rend alors d'autant
plus fragile. On a plus l'impression que cette réhabilitation tardive tient
quelque part à signifier que notre monde actuel tente de se faire passer
pour moins aveugle qu'il n'est alors qu'il semble incapable de produire de
tels films d'envergure. Voilà, nous avons fait précipitamment notre devoir
de mémoire et maintenant oublions. Au suivant. Je le redis. Il sera
difficile de faire l'impasse sur ce que Tati veut nous transmettre sur
notre époque à travers ce film. Et il est singulier que Playtime a été et
restera mutilé par un esprit du temps que le film lui-même pointe du doigt
comme nous allons le voir. En somme, pourquoi cela a-t-il eu lieu ? A-t-on
pris réellement la mesure de sa mutilation ?

heures 04) depuis la précédente, et on peut chaudement remercier tous ceux
qui ont collaboré à cette restauration. " La durée initiale lors de sa
première projection à l'Empire en décembre 1967 (2 heures 33), cette
version se rapproche des copies qui circulèrent à partir de février 1968,
qui approchaient les 2 heures 15. Les principaux ajouts concernent la
première partie. Le plan de la salle d'attente sur le portrait
photographique du président de la société (petit moustachu interprété par
Henri Piccoli, père de Michel) est beaucoup plus long et supprime une saute
des plus gênantes dans l'ancienne version. Hulot, désormais, a le temps de
traverser le plan, accompagné par son ombre. Celle-ci permet de retrouver
un effet que la version de 1979 avait perdu. L'ombre et le corps de Hulot
occultent la rosette de la légion d'honneur que porte fièrement le portrait
du " personnage important ", nous dit le numéro 497/498 juillet/août de la
revue Positif. Très bien. Heureusement, cette fois-ci, le négatif a été
sécurisé. Il était temps. Il n'empêche. Les dix minutes et/ou vingt minutes
qui nous manquent sont sans doute définitivement perdues et il est
regrettable que Playtime ne puisse pas être montré dans sa version
d'origine : il existe hélas plusieurs " faux-raccords " comme celui où
Hulot s'avance et s'arrête... pour surplomber des bureaux. Hulot est
maintenant près d'un escalator qui n'existe pas dans le plan précédent. 

S'il est presque inutile de dire qu'il faut voir un tel film en salles pour
en apprécier toute la richesse, l'emploi du 70 mm n'est pas là uniquement
pour en mettre plein la vue. Tout au contraire, Tati se sert ici de toutes
les ressources de la technique cinématographique disponible à son époque
pour offrir un film demandant un effort accru d'attention et de curiosité
de la part du spectateur. On doit oublier ici, pour ainsi dire, les
ingrédients basiques qui suscitent notre intérêt au cinéma. Contrairement
aux films habituels qui guident et accompagnent le spectateur avec des
éléments fixes et récurrents, Tati y renonce purement et simplement. Le
spectateur doit tout d'abord s'habituer à une histoire réduite au strict
minimum et à un rythme lent. Ici, pas de véritable intrigue et encore moins
de suspense. Par exemple, la mise en scène refuse constamment le plan
rapproché ou le gros plan. Ce refus indique bien que Tati ne veut pas
souligner telle ou telle réaction de personnages pour créer l'empathie ou
l'identification classique mais pour instiller une distance et nous
installer en observateur afin de ne pas téléguider nos sentiments d'une
manière factice.

C'est ce point de vue qu'installe le cinéaste qui importe. Il faut ajouter
la netteté de la profondeur de champ et la précision de la bande son qui
occupent cinq pistes différentes. Si les plans d'ensemble sur les multiples
décors accentuent l'aspect impersonnel d'un Paris de verre et d'acier, ils
permettent aussi au spectateur de suivre différentes situations que le
cadre englobe pourtant simultanément (et à fortiori le 70 mm). N'oublions
pas que si notre champ visuel fait 220°, notre acuité n'est que de 4°. En
véritable peintre, le cadre multiplie les centres d'intérêts axant aussi
bien sur le détail qu'offrant une vision d'ensemble. Autrement dit, le
macroscopique côtoie ici le microscopique. Il n'y a pas de doute que le
spectateur manquera certains gags, certains fils de l'histoire et il n'est
guère étonnant d'entendre un spectateur mentionner tel détail tandis qu'un
second va en relever d'autres dans la même scène. Plusieurs visions seront
nécessaires pour découvrir d'autres scènettes ou d'autres éléments qui
avaient échappés à notre attention la première fois afin de relier le tout
en une vision globale. Playtime se goûte et se déguste, témoin la séquence
d'ouverture dans un hall d'aéroport, où un couple d'âge mûr discute assis
au premier plan tandis que divers personnages passent dans le champ : deux
religieuses dont les cornettes s'agitent, un infirmier, un balayeur
cherchant désespérément quelque chose à ramasser dans cet univers clinique,
un officier en uniforme, une nurse, une femme perdue, une dame avec une
poussette etc.

Playtime marque indubitablement un pas décisif dans la carrière de Jacques
Tati. On se rend compte que loin d'être un cinéaste uniquement distractif,
celui-ci donne à Playtime une dimension supplémentaire par rapport à ses
précédents films. Tati s'était distingué jusqu'ici par une forme allusive,
une simplicité de ton, des gags subtiles parfois à peine perceptibles, un
goût du concret. A l'instar de 2001, l'odyssée de l'espace de Stanley
Kubrick, si Jacques Tati utilise de grands moyens techniques, c'est
précisément parce qu'elles vont lui permettre de déployer son sens aigu de
l'observation et d'orchestrer une vision du monde et ce, d'une manière
subtile et discrète et non pas en l'assénant avec moults effets comme on en
a trop l'habitude aujourd'hui. Au spectateur d'y accéder.

Soucieux de son époque, Jacques Tati sent bien que la société d'après
guerre change. Une époque est en train de disparaître ; une autre est en
train d'éclore. Si le court-métrage L'école des facteurs ne faisait
qu'ébaucher le thème de la vitesse, Jour de fête allait en reprendre le
contenu d'une manière emblématique. Les films suivants, Les Vacances de
Monsieur Hulot, et surtout Mon Oncle vont aller plus loin dans ce style de
préoccupation. Si le premier nous croque une station balnéaire à l'heure
des vacances et des loisirs organisées en troupeaux, le second voit
s'opérer la nette fracture qui s'établit entre le monde rural et le
modernisme galopant stigmatisé par la famille Arpel (disparition
progressive de l'artisanat au profit d'une logique industrielle
fonctionnaliste). Le générique s'effectue sur des panneaux de chantier
alors qu'en arrière plan, on nous montre des immeubles de béton en
construction. Aucune musique. Sur la bande son, des marteaux piqueurs. Les
couleurs chaudes du village de Saint-Maur (pierres, arbres, oiseau,
bistrot, marché--) s'opposent à celles froides de la ville nouvelle (usine
Plastac, villa des Arpel). Dans le premier, les personnages évoluent à un
rythme insouciant et restent en prise directe avec leur environnement
champêtre. Dans le second, c'est le décor avec ses cages à lapin ou la
villa ultrasophistiquée qui dicte les actions et façonne les mentalités.
Témoin par exemple de ce changement d'ère, outre la villa et l'usine, le
logo stylisé de l'école où se rend le fils des Arpel. 

Dans Playtime, cet " ancien monde ", se trouve réduit à un étal de
fleuriste que des touristes veulent photographier comme symbole
réprésentatif-- de ce qui a déjà disparu. Cela n'empêchera pourtant pas la
touriste américaine de dire " it's really Paris ! ". Il en est de même des
monuments, tels des cartes postales, que reflètent les vitres des immeubles
modernes et qui renvoient à un passé architectural archaïque n'existant
plus que comme  décorum à touristes. Les lieux de Playtime, aéroport,
bureaux, magasin, ont vampirisé tout l'espace vital pour devenir des lieux
fonctionnels et même quand on nous montre des résidences, celles-ci sont
calquées sur le même esprit utilitariste. Symptomatique, à la différence de
Mon Oncle, Hulot n'habite plus nulle part dans Playtime. Le " vieux monde "
a disparu, recouvert par un nouveau mode de vie qui n'a littéralement plus
rien d'habitable et  ne connaît même plus le sens de ce que veut dire
habiter. Plus de trente ans auparavant, Playtime a compris et vu ce que la
société contemporaine allait devenir,  suite logique  au fond de ce
qu'annonçait aussi cet autre grand film qu'est Les Temps modernes de
Charles Chaplin avec son usine dévoreuse d'ouvriers. Il faut aussi noter
que, au même moment, certains philosophes et de sociologues comme Edgar
Morin (L'esprit du temps) avaient senti que la société se réorganisait et
prenait une tournure différente pour déboucher sur ce que nous constatons
aujourd'hui : la désertion du politique, un esprit consumériste effréné,
l'essor d'un individualisme hédoniste conjugué avec un repli sur la sphère
privée, le tout modulé dans une tonalité cool, ludique et narcissique.

Ne nous méprenons pas. Tati ne se veut nullement sentimentaliste et ne
brandit pas un " C'était mieux avant. " Ce qu'il veut en tout cas nous
signaler, ce sont les dégradations successives qui affectent notre
environnement dans ces moindres détails au point de transformer nos vies en
une anorexie existentielle. Il tient avant tout à ce que nous prenions
garde au monde tel qu'il évolue et que nous restions vigilants, et ici bien
sûr, d'une façon totalement cinématographique. Le monde qui disparaissait
sous ses yeux avait encore le privilège de préserver les échanges humains
et n'était pas planifié par le modernisme galopant et les bénitiers
progressistes. Dans sa critique aussi amusante que radicale, Playtime note
que la société devient non seulement absurde, obéissant à une logique
incontrôlable, mais que la notion même de personnalité, de présence humaine
s'efface peu à peu pour se dissoudre dans l'indifférencié.

Dans son roman L'immortalité, Milan Kundera a très bien saisi par le mot
imagologie le nouvel état d'esprit de notre univers contemporain. Il écrit
que voilà "  (--) un mot qui permette de rassembler sous un seul toit des
phénomènes aux appellations si différentes : agences publicitaires ;
conseillers en communication des hommes d'Etat ; dessinateurs projetant la
ligne d'une nouvelle voiture ou l'équipement d'une salle de gymnastique ;
créateurs de mode et grands couturiers ; coiffeurs ; stars du show business
dictant les normes de la beauté physique, dont s'inspireront toutes les
branches de l'imagologie. "  . Il ajoute un peu plus loin : " Les
imagologues créent des systèmes d'idéaux et d'anti-idéaux, systèmes qui ne
dureront guère et dont chacun sera bientôt remplacé par un autre, mais qui
influent sur nos comportements, nos opinions politiques, nos goûts
esthétiques, sur la couleur des tapis du salon comme sur le choix des
livres, avec autant de force que les anciens systèmes des idéologues. "  

Effectivement, Kundera a tout à fait raison de remarquer que l'imagologie
commence là où se s'achève l'idéologie et que par conséquent l'imagologie
surgit quand l'Histoire se termine. Si l'on veut, l'imagologie, c'est
l'idéologie moins la politique, c'est l'idéologie qui est devenue aussi
invisible, clandestine, transparente que l'oxygène que nous respirons. Par
exemple, les agences de publicité sont devenues leur propre fin. Elles
vendent autant leurs produits que l'esthétique, le style de vie qui va
avec, esthétique qui, de préférence, nous permette de rentrer en parfaite
harmonie avec le monde qui nous entoure. Il importe peu que la société
devienne absurde ou inhumaine, illogique et compliquée, froide et glacée,
ce qui importe c'est que nous nous conformions avec l'image mensongère
qu'elle veut donner d'elle-même. C'est ce qu'examine Playtime avec une
étonnante acuité. Détaillons un peu.

1) Les grandes baies vitrées des immeubles abolissent la distinction entre
l'intérieur et l'extérieur, entre le privé et le public, abolition poétisée
sous le nom de transparence. Ce thème est introduit par l'arrivée d'un
homme en bleu de travail qui vient demander du feu au vieux gardien de
l'immeuble. Evidemment, l'homme ne remarque pas qu'une baie vitrée le
sépare du gardien et ce dernier est obligé de lui indiquer par un geste
qu'il doit la contourner sous peine de se cogner la tête. Comme le plan ne
cadre que cette baie vitrée, nous cachant ainsi l'entrée de l'immeuble,
l'illusion est parfaite. Mais, plus tard, ce qui doit arriver arrivera.
Giffard se payera une porte vitrée en voulant poursuivre un double de
Hulot, gag attendu mais longtemps différé.

Tout le film prend un soin inouï à jouer de cette transparence au point que
tout le monde peut surveiller tout le monde même si cela n'a aucune utilité
sinon celle d'en faire une habitude, un style de vie et surtout un mode de
pensée. Un homme d'affaire peut voir ce que fait Hulot un étage plus bas
sans rien comprendre à son comportement. L'important à saisir, me
semble-t-il, est qu'à ce moment-là, cet homme ne vient pas à une fenêtre
simplement parce que son attention a été attiré par quelque chose (un
bruit, un accident etc.) mais que, tout en étant occupé à ses affaires, la
baie vitrée lui offre une surveillance instantanée sur le monde extérieur.
Plus révélateur encore : seul le bruit de la ville, ici le ronronnement
permanent et monotone de la circulation, permet involontairement
d'effectuer encore cette distinction (on pourrait aussi parler du bruit
dans le film quand on sait par exemple qu'à Paris, le bruit est la
préoccupation principale de ses habitants, bien avant l'insécurité). Dans
la scène où Hulot se retrouve dans la salle d'attente, Tati n'hésite pas à
placer sa caméra tantôt à l'extérieur et tantôt à l'intérieur de celle-ci
pour bien nous montrer, par l'image, qu'entre le dehors et le dedans, la
différence est devenue quasi nulle mais que, par le son, elle subsiste
encore. En même temps, si on en est arrivé là, on ne peut mieux signifier
que visuellement, la transparence s'est définitivement installée dans notre
quotidienneté. Témoin encore cette scène, au-delà du simple gag, dans le
restaurant Royal Garden où personne ne se rend compte que la porte vitrée
s'est brisée : il suffit que le portier fasse semblant d'ouvrir celle-ci
(il n'en reste que la poignée) pour créer l'illusion qu'elle existe encore.
C'est dire que la porte en elle-même a perdu de son essence. 

Si dans Mon Oncle, les Arpel se recroquevillaient agressivement sur leur
nouveau mode de vie, notamment dans cette scène remarquable où placés
derrière les deux hublots de leur villa, ils transformaient celle-ci en un
visage autoritaire et sévère, plus personne ici ne s'insurge contre cette
perte d'intimité. Tout au contraire, elle est " revendiquée " dans le plus
grand silence, autrement dit, intégrée, intériorisée. Narcissisme soft.
Cette notion de transparence se prolonge donc jusque dans l'univers privé
où les grandes baies vitrées laissent apercevoir l'intimité de leurs
occupants, intimité aussi pauvre que standardisée, chacun exécutant les
mêmes actions (allumer la télévision par exemple) à heures fixes, fantasme
de visibilité du corps social où aucun de nos gestes ne doit échapper à
l'implacable surveillance. Il est même très significatif que la caméra
reste constamment à l'extérieur des appartements, démontrant s'il en était
besoin, que pénétrer dans ceux-ci est devenu inutile ou superflu. La caméra
de Tati place le spectateur en face de ces baies vitrées comme devant une
sorte de poste de surveillance. La situation est redoublée par les
occupants qui s'empressent d'allumer la télévision en rentrant chez eux
installant une promiscuité et une omniscience sur le monde extérieur. A ce
point d'ailleurs que, quand il y a un mur, c'est comme s'il n'y en avait
pas. Tati va même jusqu'à élaborer un gag savoureux : étant donné que
Giffard habite juste à côté des Schneider (un des amis de Hulot), chacun de
son côté va regarder à un moment donné la télévision encastrée dans le mur
mitoyen. Quand Giffard rentre avec un pansement sur le nez et raconte son
aventure à sa femme, la famille Schneider semble écouter et suivre avec
intérêt ce qu'il dit alors qu'elle ne regarde évidemment que la télévision.
La situation sera inversée juste après. Tati pressent la tournure que prend
la société. Tout est déjà là. L'idéologie qui soutend une émission comme
Loft Story s'est déjà introduite clandestinement dans nos consciences. 

2) Parallèlement, ce monde impeccablement lisse et rectiligne est en fait
un univers opaque et labyrinthique, fait de doubles, de leurres et de
faux-semblants. Tati nous montre son envers fantomatique par exemple dans
cette scène où Hulot croit apercevoir Giffard de l'autre côté d'une surface
vitrée. Cette séquence ne fait que traduire l'idée que si l'on peut
confondre le reflet d'une personne avec la réelle présence de celle-ci,
c'est que cette dernière est tenue pour quantité négligeable dans la façon
dont la société est conçue.

On peut affirmer, même si cela peut surprendre de prime abord, que Jacques
Tati est en quelque sorte le continuateur de Franz Kafka et que  Playtime
est un pendant contemporain du Château où les individus s'attendent
indéfiniment ou se poursuivent sans se trouver. Ce univers clinique
minutieusement quadrillé conduit les êtres humains à des comportements
aberrants : dans un remarquable plan-séquence, Giffard traverse un très
long couloir et ne fait ce trajet que pour amener Hulot... dans une salle
d'attente à deux pas de là. Un autre plan séquence nous révèle la précision
architecturale et concentrationnaire de cet univers : cherchant Giffard,
Hulot en vient à surplomber des bureaux sous forme de petites cellules. Il
est symptomatique là encore que ces bureaux sans plafond permettent à
n'importe qui (à fortiori Hulot) d'observer ce qui se passe à l'intérieur
et que dans le même temps, ils isolent et compliquent les relations entre
les individus. Tati nous rend concret tout cela en accompagnant Hulot au
moment où celui-ci descend l'escalator. Un instant auparavant, ce dernier
surplombait le tout en une vision panoramique et voilà que maintenant, il
est perdu (et nous aussi !) dans ce dédale de bureaux et de couloirs. Là
encore, le son a une importance capitale : Giffard ne cesse de parcourir
les allées permettant à Hulot de se repérer à ses pas pressés qui claquent
sur le lino... mais pour le perdre aussitôt quand il marche sur la
moquette.  Enfin, ayant vu Giffard s'introduire dans un bureau, Hulot va
l'attendre juste devant. A ce moment, la caméra nous redonne une vision
d'ensemble du lieu et nous assistons à une étrange scène :  un homme
d'affaires téléphone à Giffard pour connaître un chiffre ; ce dernier sort
de son bureau par une autre porte (Hulot ne le voit ni quitter ni retourner
à son bureau), traverse tout l'espace pour venir prendre un dossier dans un
placard à l'extérieur du bureau où se trouve l'homme d'affaires (!),
revient dans le sien et téléphone le chiffre à notre homme...  Si le film
retrace minutieusement cet étrange ballet inutile, c'est bien nous faire
comprendre qu'à grande échelle, la société est paralysée par des flux
contradictoires qui désorientent les individus et rendent leurs actions
vaines et erratiques. Tout devient inutilement complexe et vainement
transparent et nous ne comprenons plus rien au monde concret qui se déroule
sous nos yeux. Il faut même qu'il reste confus afin d'échapper aux
explications. Il faut que l'on soit dépassé par les événements. Il faut que
l'on croit que sa nature même est devenue incompréhensible et inexplicable.

3) Cette architecture déshumanisée et démesurée est faite pour tout le
monde et pour personne, prise dans l'incessant engrenage de la vitesse, de
la productibilité et de la technologie abrutissante. Cette architecture
n'est pas élaborée pour que l'homme puisse s'y épanouir ou pour qu'il en
est une vue agréable et chaleureuse mais elle n'est là que pour se
conformer à l'immédiateté imagologique de l'époque. Le vieux gardien est
obligé d'appuyer sur plusieurs boutons pour simplement parler à Giffard.
Dans la salle d'attente, Hulot, livré à lui-même, n'a prise sur aucun objet
: il manque de glisser sur le sol (même celui-ci n'est pas conçu pour qu'on
s'y tienne encore debout) et les fauteuils reprennent inlassablement leur
forme initiale sans conserver la moindre empreinte humaine. Normalement, un
objet se dégrade et subit les aléas de son utilisation. Or, ce fauteuil
design paraît éternel dans le sens où il donne l'impression qu'il restera
nouveau et neuf même après avoir été utilisé des milliers de fois. Le temps
ne semble pas avoir d'emprise sur lui. Bien sûr, ce que je dis est inexact
mais c'est encore et toujours l'image escomptée qui prime, celle de rester
éternellement jeune, nouveau et moderne. Ce fauteuil sera remplacé, non
quand il aura été simplement usé, mais quand il ne conviendra plus à l'air
du temps.

Cette architecture bâtie dans une hâte ludique autant qu'angoissée, n'est
pas faite pour durer, friabilité toujours utile pour permettre une prompte
adaptation aux mouvements de la mode. Toute la seconde partie du film avec
l'effondrement partiel du restaurant Royal Garden a des allures de
catastrophes et de fin du monde. Que l'on songe à l'opéra de la Bastille et
aux filins qui recouvrent une partie de la façade afin d'éviter que des
plaques de béton ne tombent sur les passants ! Ce que Tati perçoit à son
époque s'est amplifiée à la nôtre. Le pouls du monde va grandissant et nous
fait perdre toute mesure.

4) A cela s'ajoute l'uniformisation des villes : au lieu que nos cités se
distinguent par une quelconque singularité, elles finissent par toutes se
ressembler. Dans l'agence, les placards publicitaires vantant les voyages
dans différentes villes sont affublés d'un même immeuble en béton. Ce qui
les " distingue " comme celui de Londres par exemple, n'est qu'un bus rouge
à deux étages et un bobby londonien ! La touriste américaine n'a qu'à
mettre un pied dehors jusque après pour prendre en photo le même bâtiment
auquel on a ajouté un bus et un agent de la circulation parisien. Il en est
de même des objets de consommation. On retrouve par exemple les mêmes
fauteuils dans l'appartement de Schneider que dans le grand immeuble. On ne
cesse de susciter du différent pour ne produire que du même. De nos jours,
chacun se satisfait de la liberté d'expression des multiples chaînes de
télévision ou du grand nombre de radios mais en oubliant que tous ces
canaux de diffusion ne se distinguent en rien et ne font que répercuter les
mêmes informations simplifiées.

5) A cette uniformisation des villes correspond l'uniformisation des
individus réglés comme des automates charnels.  Rappelons-nous cet homme
d'affaire qui, dans la salle d'attente en compagnie d'Hulot, ne cesse
d'exécuter divers gestes avec une rythmique gestuelle et sonore étonnante,
complètement réglé par les tiques que lui impose sa fonction sociale. Dans
une autre scène, à la sortie des bureaux, quatre hommes habillés de la même
manière rentrent dans leur voiture identique à celle de leur voisin. A cela
s'adjoint qu'à l'échelle de la société, à heure fixe, avec une régularité
métronomique, un grand nombre de personnes font exactement la même chose au
même moment. La ville est paralysée par des embouteillages et les
transports en commun sont bondés. 

Encore ceci : à ces comportements mécaniques s'adjoint d'autres plus
policés. Un exemple en est donné par les différentes hôtesses qui parsèment
le film comme celle, dans l'aéroport qui fait une annonce avec une voix
exagérément voluptueuse. La plus emblématique est celle qui, dans sa cage
vitrée, pivote sur son siège et fait à chaque fois face à Hulot. Le ton de
voix qu'elle utilise est non seulement identique à celle d'une hôtesse de
l'air mais est totalement factice et aseptisé. A cela, Tati ne manque pas
de nous faire remarquer des conduites plus qu'étranges. Par exemple, dans
le salon, un double d'Hulot fait le tour des stands pour ne ramasser qu'une
quantité hallucinante de prospectus. Ou encore ce serveur dans le
restaurant Royal Garden qui ne cesse de remettre sa mèche en place
tellement sa propre image lui donne des soucis... Aux comportements
mécanisés se conjuguent des comportements tortueux, compulsifs ou
monomaniaques. Un reportage récent a brossé le portrait de quelques
personnes qui assistent aux jeux télévisés. Il était stupéfiant de voir à
quel point ils n'existaient plus en fonction d'eux-mêmes mais que toute
leur conscience semble avoir été vampirisée par cet univers ludique et sa
représentation télévisuelle. L'un d'entre eux n'était pas loin d'admettre
que les jeux télévisés avaient plus d'importance que sa propre épouse.

A la perte de la singularité de la présence humaine correspond un
grouillement, un fourmillement, un pullulement indifférencié et oppressant
où tout le monde ressemble à tout le monde : piétinement et pépiement de
cohorte de touristes qui, nantis de leur appareil photo, mitraillent tout
et n'importe quoi, hommes d'affaires qui emportent Hulot comme une vague
dans un ascenseur, embouteillages, bus bondé etc. Ajoutons même que ce "
tourisme " n'est pas seulement un simple agrégat de personnes mais est
d'abord un état d'esprit qui effleure les choses et les visite sans rien en
retirer. 

6) En conséquence, on assiste à un envahissement d'objets et d'inventions
aussi inutiles qu'encombrants qui, pris dans l'engrenage de la nouveauté à
tout prix, dépoétisent tout (la publicité nous ayant, hélas, habituer à ce
phénomène) : la colonne grecque transformée en poubelle, les lunettes qui
se lèvent pour se faire les cils, la balai pour éclairer les endroits
difficiles, les portes qui se claquent dans un silence d'or etc. Ce déluge
induit des comportements types de consommation du dernier objet sorti car
comme on sait, tout ce qui est nouveau est forcément intéressant. Salman
Rushdie a très bien repéré cette démesure en parlant d'une culture de
l'excès. Cette régulation et cette standardisation de notre mode de vie
convient très bien à nos amis les publicitaires qui vont pouvoir cibler les
différentes catégories de personnes devenues aisément identifiables et
transparentes pour les dessiner en style de vie. Processus créant une
publicité galopante qui va polluer notre champ visuel après avoir enlaidi
notre environnement.

7) Ce monde moderne se caractérise par une  anglophilie omniprésente (le
mot pharmacie a perdu son i et son e et se voit affubler d'un y, le
restaurant Royal Garden où l'on parle souvent en anglais) et traduit bien
qu'une langue a été mystérieusement élue à une échelle planétaire pour
devenir un standard s'insinuant dans nos consciences en plus d'être
commercialement efficace. Conséquences : le linguiste Claude Hagège,
professeur au collège de France, s'indignait récemment que vingt-cinq
langues ou dialectes disparaissaient chaque année dans le monde. " Dans un
siècle, si rien n'est fait, nous aurons perdu la moitié de notre patrimoine
linguistique, et sans doute davantage à cause de l'accélération due aux
prodigieux moyens de communication. " ajoute-il dans une interview. Bien
sûr, le titre même du film Playtime n'est pas fortuit et traduit bien non
seulement ce phénomène mais évoque un univers aussi ludique qu'aseptisé.
Cette contamination s'immisce jusque dans le langage quotidien. Schneider,
un des amis de l'armée, invitera Hulot à visiter son " home " et dira que "
Time is money ". Une passante parle de snack, des fromages sont appelés
cheeses etc. L'esprit d'une époque et son aberration est aussi sémantique
et stylisé par le langage. " Les mots savent de nous ce que nous ignorons
d'eux " écrivait le poète René Char. 

On pourrait continuer ainsi presque indéfiniment tant le film de Tati
fourmille de détails. Loin d'être une simple compilation, cette précision
hallucinante est là pour nous nous redonner un sens du réel dans ce qui
affecte tous les jours concrètement nos vies et influence nos
comportements, nos opinions politiques, nos goûts etc. L'absurdité de ce
réel est de constater que personne ou presque, au fond, ne souhaite vivre
dans une telle société mais que personne n'a rien pu empêcher et ne peut
rien empêcher une fois qu'elle est là et ne pourra rien faire si un jour
tout cela s'écroule. Notre liberté est aussi infinie qu'impuissante et
inutile. La démocratie est devenue un pays où la liberté est réelle mais où
celle-ci ne sert (presque) plus à rien. 

Si ce regard jeté par Tati est au fond impitoyable dans l'évolution que
prennent nos sociétés, on est pourtant au delà de tout optimisme et de tout
pessimisme. Son film n'est en rien politique et n'a rien d'un pamphlet ou
d'un tract dans la façon dont il orchestre tout cela. Bien au contraire,
son film est tout autant critique que drôle. Le ton distancé adopté est là
pour nous éviter de sombrer dans une diatribe en retour sans oblitérer que
le constat n'en est pas moins inquiétant. Précisément, la seconde partie du
film va venir infléchir la première et redonner à l'être humain une
certaine autonomie, ce dernier étant aussi le seul pouvant réinjecter un
peu de vie à ce cauchemar climatisé et dérégler cette absurde marche du
progrès. Illusoire ? Peut-être. Dans Mon Oncle, Hulot est retrouvé endormi
dans le salon après avoir détourné un objet de sa fonction première, un
canapé design devant un lit. Le restaurant Royal Garden va subir un sort
similaire et se voir transformé en guinguette. Là encore, je ne crois pas
que cela soit par nostalgie (la vieille France) mais de redonner une
singularité, une intimité et une fantaisie à ce monde glacé. D'ailleurs, ce
n'est pas un français qui va animer la soirée mais un sympathique
américain.

L'épisode du restaurant mériterait là aussi un long développement tant Tati
est d'une incroyable méticulosité. Les détails foisonnent. Evidemment, le
cinéaste s'en amuse. Il faut dire qu'il y a un certaine jubilation à voir
le restaurant s'effondrer et tomber quasiment en ruine sous nos yeux comme
de suivre l'architecte incompétent courir un peu partout pour tenter de
réparer les innombrables imperfections de sa construction. Bâti à la hâte,
le restaurant n'est même pas achevé au moment où il ouvre ses portes au
public (signe d'un certain mépris). Relevons pour le plaisir : les serveurs
ne cessent de trouver des outils disséminés un peu partout ; la dalle qui
s'accroche à la chaussure d'un maître d'hôtel ; le plat qui ne passe pas
par l'ouverture ; la climatisation défaillante ; les chaises en fer qui
déchirent les vêtements des serveurs (un serveur mis à l'écart récupérera
tous ceux de ses collègues, excellent gag) et imprime au dos des convives
une couronne royale ; les invités en trop grand nombre par rapport aux
couverts ; la désorganisation du service (les clients attendent, le plat
qu'on ne cesse de saupoudrer) etc. Tati ne manque pas non plus de noter au
passage des détails comme le racisme latent qui plane derrière cette
apparence festive et conviviale comme le noir qui se voit refoulé à
l'entrée du restaurant  avant que l'on ne se rende compte qu'il s'agit d'un
des musiciens de l'orchestre. Ce qui était stylisation imagologique dans la
première partie révèle ici toutes ses lézardes et sa totale inadéquation.
Tant d'apparats pour un résultat bien dérisoire. Cette seconde partie nous
l'indique, un air de catastrophe rôde dans l'air. Cette inéquation n'est
pas un simple détail sans valeur mais traduit bien un esprit du temps qui a
contaminé toute la société (organisation du travail, structure
hiérarchique, fonctionnement administratif, loisirs etc.) ne contrôlant
plus sa bêtise, voulant imposer ses lubies sophistiquées coûte que coûte
dans l'ordre social.

La petite histoire entre Hulot et la touriste américaine n'aura, dans ce
contexte, pas de suite, cette dernière étant obligée de remonter dans son
bus. A peine ont-ils eu le temps de faire connaissance que les êtres se
séparent. Rien que très normal dans ce monde pressé. Hulot, prisonnier des
caisses du supermarché, ne parviendra pas à lui remettre en mains propres
(c'est un double qui le fera) le cadeau (un foulard) qu'il voulait lui
faire.

On peut trouver naïve la fantaisie des scènes finales (rond-point
transformé en manège, voitures dans une station-service devenant des
chevaux de bois, les lampadaires en brins de muguet etc.). Sans doute. Où
cette fantaisie est-elle ironique ? Jusqu'à maintenant, la caméra de Tati
se faisant distante et était le témoin critique et exigeant de notre
époque. Tout change dans cette séquence. Le cinéaste se fait plus présent.
Si Tati avait fini sur la même tonalité, Playtime aurait été trop amer et
même trop radical à l'instar de cette scène dans le drugstore qui, éclairé
par l'enseigne verte de la pharmacy, baigne tous les plats et les
consommateurs d'une lumière peu ragoûtante. Brusquement, le film se fait
plus léger (grâce aussi à la musique de Francis Lemarque) et sans doute
faut-il y voir un signe que ce réel peut devenir jour de fête si notre
regard se fait plus apaisé parce qu'il est devenu plus lucide sur ce qui
nous entoure. Il est vrai, néanmoins, qu'à la fin, tout le monde s'est
séparé et s'est éparpillé on ne sait où. Le magnifique plan final de nuit
ne laisse place qu'à un décor que l'être humain a déserté (a-t-il même
encore sa place ?) en ne nous montrant que les éclairages des voitures et
des lampadaires. Il y a quand même ici et là de la beauté. Si Jacques Tati
est un véritable poète par l'exigeante simplicité de son point de vue, au
spectateur maintenant de prendre soin de ce chef d'oeuvre qu'est Playtime
et de préserver l'héritage de sa clairvoyance.



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Yannick Rolandeau 
http://yrol.free.fr/
"Un homme qui n'est jamais idiot n'est pas tout à fait humain"
                    Gonzalo Torrente Ballester

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