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[Date Prev][Date Next][Date Index] 2001, l'Odyssee du nombril
La dernière séquence du film de Kubrick, un bébé auréolé de lumière
naviguant à travers l'espace, laisse donc présager la naissance d'une
nouvelle humanité : issu d'un fantastique dépassement de l'homo sapiens
sapiens, l'enfant des étoiles, les yeux grand ouverts (!), est l'Adam
d'une espèce inédite, une brusque accélération du processus de notre
évolution, au moins aussi importante que celle qui s'était produite
quelques millions d'années auparavant et qui avait vu naître une
étincelle d'intelligence chez un primate préhistorique.
1. Le prophète Houellebecq
A l'aube du troisième millénaire, notons l'inquiétante et stimulante
actualité de la question : clonage, procréation médicalement assistée,
recherches sur l'embryon, décryptage du génome, manipulations
génétiques, appareillage du corps, les avancées des biosciences rendent
possibles un nouveau saut qualitatif, un bond vers une post-humanité.
L'hypothèse d'une humanité mutante, décidée par l'humanité elle-même,
désormais capable de maîtriser son héritage génétique et donc sa propre
évolution, n'est presque plus une utopie. C'est une première dans
l'histoire du règne animal. A la fin des Particules Elémentaires,
Houellebecq faisait accéder l'humanité à un nouveau stade par la prise
en main de son destin génétique, et jetait un regard quelque peu
ironique et teinté de tendresse amusée, sur ces pauvres humains non
encore génétiquement modifiés qui se débattaient encore au milieu de
problèmes que la nouvelle humanité avait résolu.
2. Le voyage inattendu
Dans les années 60, où l'on est encore loin de la procréatique et du
biolithique (terme forgé par Hervé Kempf), le dépassement emprunte dans
les imaginations d'autres voies : ce qui fait alors actualité, ce n'est
pas le microscopique et l'ADN, mais au contraire le macroscopique et
l'espace: la conquête spatiale stimule les esprits et joue le rôle que
joue aujourd'hui la biologie moléculaire. Dans le film de Kubrick,
l'hominidé Dave Bowman, après un voyage aux confins de l'univers et avec
l'aide d'un mystérieux et bienveillant monolithe, accède à
l'immortalité, subissant une mutation, une métamorphose prodigieuse et
hors du temps, devenant ainsi un nourrisson intergalactique, doté d'un
indestructible corps, de nouveaux sens et d'un nouvel esprit. Comme
l'Adam de la Genèse, et sans doute pour la même raison, c'est-à-dire
l'acquisition de la connaissance en général et celle du bien et du mal
en particulier, il doit quitter le lieu de sa venue au monde, et
rejoindre la Terre.
3. L'archange de Saint-Paul
Dans une grille d'interprétation chrétienne, l'astronaute est ressuscité
transformé, et cet événement fait écho étrangement aux paroles de la
première épître de Paul aux Corinthiens :
1 Co : "51. Je vais vous faire connaître un mystère. Nous ne mourrons
pas tous, mais tous nous serons transformés 52 en un instant, en un clin
d'oeil, au son de la trompette finale. Car la trompette sonnera, les
morts ressusciteront incorruptibles et nous, nous serons transformés.
53. Il faut en effet que cet être corruptible revête l'incorruptibilité,
et que cet être mortel revête l'immortalité. 54 Quand donc cet être
corruptible aura revêtu l'incorruptibilité et que cet être mortel aura
revêtu l'immortalité, alors se réalisera la parole de l'Ecriture : la
mort a été engloutie dans la victoire. " Traduction OEcuménique de la
Bible, 1 Co.
Ainsi est réalisée la transmutation des vivants prévue par l'apôtre Paul
(cf. l'épître aux Thessaloniciens).
4. Homo Faber
Cette rupture, dans l'épilogue du film, répond à l'épisode inaugural, où
des hommes-singes entraient décisivement dans l'humanité par la
découverte de l'outil et de l'arme. En vérité, il est contestable d'en
faire le symbole d'un franchissement qui conduit à l'humanisation de
l'espèce, car, si pendant longtemps les anciens naturalistes ont
considéré cette spécificité comme un domaine exclusivement réservé à
l'homme (homo faber), les travaux modernes battent en brèche cette idée.
Dans le règne animal, l'utilisation d'outils est beaucoup plus répandue
qu'on ne le croyait. Sans parler des grands singes (à propos desquels
des primatologues - troublantes expériences d'apprentissage - commencent
même dans certains cas à soupçonner des formes de "cultures") ou
d'autres mammifères, l'éthologie met à jour des comportements où l'on
trouve l'usage systématique d'outils, depuis les guêpes solitaires
d'Amérique du Sud à la loutre de mer, en passant par le pinson-pic des
Galapagos.
Empressons-nous immédiatement de minimiser cette réserve : l'essence de
l'humanité étant toujours l'objet de débats interminables, il était
difficile de marquer cinématographiquement cette évolution et de choisir
la scène révélatrice. Les autres options (naissance du langage ou de
l'art par exemple) sont tout autant discutables. On pourrait rétorquer
que le choix du film est d'ailleurs justifié par le rôle prépondérant de
la technique - l'homme comme "maître et possesseur de la nature"
(Descartes). C'est quand même un peu oublier le tour de passe-passe,
représenté par le fameux raccord os-vaisseau spatial, qui, s'il est
admirable, néglige la différence que Heidegger théorise entre la
technique dite artisanale, qui a prédominé pendant des millénaires, et
la toute récente technique moderne, qui selon le philosophe est la seule
à poser problème.
5. L'empreinte indélébile
Revenons-en à notre humanité nouvelle, magistralement suggérée par le
plan final du film de Kubrick. Il ne faut pas sous-estimer la rupture.
Un nouvel homme est né. Pour moi, 2001 annonce le véritable avènement de
l'humain, cette partie de nous qui fait que l'homme ne peut être réduit
ni à l'animal, ni à la chose, ni à la machine, qu'on appelle l'humain
dans l'homme. Chez l'enfant des étoiles ne reste plus que cette humanité
de l'homme, la même qu'on a cherché à nier à Auschwitz et que chaque
génocide s'attache à ignorer. Evitons de parler de surhumain ou de
surhumanité à propos du bébé intergalactique. Car théoriser une
surhumanité, c'est admettre également une sous-humanité, notion qu'il
faut violemment récuser. Néanmoins, la rupture est importante.
L'hypothèse avancée ici est que cette césure est caractérisée par
l'absence de nombril. Car le spectre de l'anomphalie (dogme de l'absence
de nombril chez Adam et Eve) guette la prochaine humanité. Dans la
perspective religieuse, le nombril n'apparaît qu'avec le péché : pour un
pépin de pomme, la compagne d'Adam, notre mère à tous, est condamnée à
enfanter dans la douleur, et sa descendance n'aura plus le ventre lisse,
sans péché, de ses illustres parents. Difficile de ne pas en conclure
que la présence du nombril correspond à la marque du péché originel.
Tatoué pour des siècles et des siècles.
6. Joyce au téléphone
Pour introduire ce thème, il est nécessaire de faire appel à un
personnage de la littérature contemporaine. Le mot odyssée dans le titre
du film nous renvoie à l'oeuvre d'Homère, auquel fait aussi référence le
livre d'un célèbre écrivain irlandais: Ulysse de Joyce, entreprise
novatrice sur le temps et la conscience. L'un des leitmotive de l'auteur
dublinois, qui court à travers son ouvrage, est la question de la
maternité et étrangement le thème du nombril est récurrent. Dès les
premières pages, la mort de la mère de Stephen Dedalus est évoquée. Buck
Mulligan dit de la tour Martello qu'elle est l'omphalos. Plus loin, il
confiera un projet qui portera ce nom. Omphalos en latin c'est le
nombril et la légende dit que la pierre enveloppée que Cronos avait
avalée, en croyant qu'il s'agissait de son fils Zeus, avait été déposée
dans le temple de Delphes, pour marquer l'emplacement supposé du centre
du monde (c'est à dire le nombril du monde). Assistant à un enterrement,
Leopold Bloom, l'Ulysse de Joyce, alors que l'un des fossoyeurs enroule
la sangle qui a servi à faire descendre le cercueil dans la fosse la
compare à un cordon ombilical. Comme on le peut le voir, l'ombilic
représente pour Joyce quelque chose d'important, de central.
Stephen Dedalus, personnage emblématique et véritable double de Joyce,
perdu dans ses réflexions, se met à imaginer une étrange communication :
"The cords of all link back, strandentwining cable of all flesh. That
is why mystic monks. Will you be as gods? Gaze in your omphalos. Hello!
Kinch here. Put me on to Edenville. Aleph, alpha: nought, nought, one."
Ulysses, 3.
"Les cordons tous bout à bout en remontant les âges, toronnant le câble
de toute chair. C'est pourquoi les moines mystiques. Voulez-vous être
tels que les dieux ? Contemplez votre nombril. Allô. Ici Kinch.
Donnez-moi Edenville. Aleph, alpha : zéro, zéro, un". Ulysse, 3
(Traduction Auguste Morel, assisté de Stuart Gilbert revue par Valéry
Larbaud en collaboration avec J. Joyce lui-même)
7.La Tour de Babel
Tel un câble téléphonique reliant directement chacun d'entre nous au
Paradis, nous sommes les envoyés spéciaux sur le terrain, le théâtre,
des opérations. Les cordons, telles des ziggourats, permettent la
communication entre ciel et terre. Le nombril devient la porte de Dieu,
signification originelle de "Babel". Pour devenir tels des dieux, il
suffirait de contempler son nombril. Le narcissisme est aussi ce qui
assure notre survie. Loin de se réduire au fait de "se regarder le
nombril" ou de "se prendre pour le nombril du monde", il désigne en
psychanalyse un rapport positif à soi-même, un capital nécessaire,
constitué essentiellement grâce à l'amour que nous témoignent nos
parents ou nos proches, et qui peut être réinvesti dans la relation à
autrui. La confiance en soi conditionne toute rencontre avec autrui.
Couper le cordon ombilical, c'est aussi se rendre disponible pour
l'autre. Le foetus, abouché au placenta de la mère, ne possède pas
suffisamment de distance pour établir la moindre relation avec autrui.
Il faut s'éloigner pour communiquer.
8. Centres du monde
Contempler son nombril. Omphaloscopie. Regard intérieur du yogi.
Troisième chakra. En fait il s'agit non pas de voir le nombril mais de
voir par le nombril. Le moine Hésichius y situait l'âme humaine. Le
Hara, cette pratique du bouddhisme zen, ne se traduit-il pas tout
simplement par ventre ? L'honneur des samouraïs, avec le rituel du
seppuku, passe aussi par leur ventre. Le lotus issu du nombril de
Vishnou dans la mythologie hindou, d'où est sorti le monde, ressemble
selon Jung à un placenta. Etrange croyance infantile qui imagine que les
bébés naissent par le nombril qui s'ouvre comme une porte.
9. Béance
Mais revers de la médaille, le nombril nous relie aussi à l'événement
biblique de l'expulsion du Paradis, et l'on imagine que le serpent
tentateur s'est transformé en cordon ombilical.. On l'a vu, la présence
de notre ombilic nous rappelle le péché originel. Le terme grec de Chaos
ne signifiait pas le désordre, mais la faille, l'abîme. Le nombril est
aussi une fissure. N'est-ce pas ce qui nous relie à l'animalité,
c'est-à-dire à l'inhumanité de l'humain ? Prévoyant de prendre un bain,
Leopold Bloom constate que "la crasse se ramasse en rond dans le
nombril" ("Dirt gets rolled up in your navel." Ulysses, V). En même
temps, ce rappel du lien maternel n'est-il pas la mémoire d'un
déterminisme, obstacle à la liberté ? L'enfant des étoiles n'a pas de
mère, il n'a donc pas de cordon ombilical, il est sans tâche, le ventre
lisse. Son indépendance devient réelle, l'humanité s'affranchit de toute
entrave : l'ombilical, physique et symbolique, qui reliait les
astronautes à leur vaisseau et à la technique est désormais rompu. Né de
lui-même, tel un dieu, il embrasse l'univers dans sa totalité et s'y
glisse harmonieusement. Un "sentiment océanique" (Ferenczi) l'envahit,
il n'y a plus de frontière entre le moi et le non-moi, l'osmose devient
parfaite.
10. Larmes d'ordinateur
Le nouvel être n'est surtout pas un homme-machine ou un
super-ordinateur. Dans une séquence célèbre, on assiste au débranchement
de l'ordinateur de bord, HAL. L'émotion qui caractérisait la scène
provenait du fait que la machine semblait éprouver des sentiments, et
que sa mort paraissait l'affecter au point de supplier l'homme de ne pas
le déconnecter. Tout est dans la nuance des verbes d'état : la
représentation de l'émotion n'est pas l'émotion réelle. A force de
comparer le fonctionnement de l'homme à la machine, à force de jouer
avec des tamagotchis, à force d'insérer dans le langage un constant
rapprochement entre le cerveau et l'ordinateur, on perd de vue
l'essentiel. Le fantasme, qui court au travers des siècles, sur le
pouvoir de créer la vie dans la machine, se retrouve aujourd'hui dans
les sciences cognitives. Du golem à Turing, en passant par Galatée ou
"l'homme neuronal", la confusion est une constante historique. Si les
technosciences visent comme objectif d'insuffler la vie dans la mort,
elles échoueront lamentablement. Pour l'instant, comme le dit
Jean-Claude Beaune, c'est surtout la mort qui s'introduit peu à peu dans
la vie. Entourés de machines, ce n'est pas leur libre-arbitre qui nous
menace, mais plutôt leur inertie et le parti-pris impensé des choses. Or
l'homme est un projet, il peut toujours aller au-delà de lui-même,
l'ordinateur ne peut aller au-delà de son programme, il ne connaît ni
intentionnalité, ni responsabilité. Ce qui fait la différence finale,
c'est tout simplement la subjectivité, qu'aucune étude neurobiologique
n'est capable de circonscrire. Le dogme machiniste demeure une illusion
dangereuse.
Pour conclure, la naissance de l'enfant stellaire, c'est l'apparition de
l'être pleinement sujet. C'est paradoxalement l'humanité devenue adulte,
qui ne risque plus de s'étrangler avec son propre cordon ombilical.
Rousseau.
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