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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Frida - Julie Taymor (2002)
[la vie de Frida Kahlo étant largement connue, cette critique ne dévoile aucun "secret". Néanmoins, si vous ne savez rien de la peintre mexicaine et ne voulez rien savoir avant d'avoir vu le film... attention !] FRIDA Usa-Canada, 2002, de Julie Taymor, CL, 123' Scénario: Clancy Sigal, Diane Lake, Gregory Nava, Anna Thomas (et Edward Norton, non crédité) d'après le roman de Hayden Herrera. Photo: Rodrigo Prieto Montage: Françoise Bonnot Direction artistique: Bernardo Trujillo Musique originale: Elliot Goldenthal Avec: Salma Hayek, Alfredo Molina, Valeria Golino, Mía Maestro, Roger Rees, Ashley Judd, Geoffrey Rush Site officiel (en anglais et espagnol) : http://www.miramax.com/frida/ "Un ruban autour d'une bombe" (André Breton, au sujet de Frida Kahlo) "J'espère que la sortie sera joyeuse, et ne jamais revenir" (Frida Kahlo, 1946) Avoir un personnage central tel que Frida Kahlo, voilà du pain béni pour tout scénariste : peintre majeure mexicaine, épouse trompée et trompeuse du plus célèbre artiste de son pays (Diego Rivera), communiste proche de Trotski (dont elle fut brièvement la maîtresse), estropiée suite à un accident de tramway à 18 ans (en 1925, on la retrouva en sang et couverte de poussière d'or, empalée sur une barre d'acier de l'abdomen au vagin, la colonne, les côtes, le pubis, la clavicule brisés, la jambe droite déjà handicapée par une polio contractée à l'âge de sept ans cassée en une douzaine d'endroits et qu'on finira par lui amputer des années plus tard), gardant toute sa vie un corps de douleur qu'elle ne cessa de projeter sur ses toiles d'une violence et d'une horreur inouïe confondues avec un humour noir décapant, oui, Frida Kahlo était bien un personnage de roman ou/et de cinéma... Mais encore fallait-il que ce personnage se mette à vivre, devienne autre chose qu'une silhouette ou une icône, s'intègre à un scénario à la fois fidèle à la réalité historique et psychologique tout en échappant aux nombreux pièges de l'académisme de tant de biographies filmées. On l'aura compris: ici, une bonne écriture scénaristique ne pouvait être suffisante mais devait se revêtir d'une mise en scène inventive et dynamique. FRIDA répond très largement à ces exigences et constitue donc une réussite dont on peut espérer qu'elle poussera le public à aller au-delà, c'est à dire à découvrir plus en profondeur la vie et l'oeuvre de cette femme exceptionnelle que fut Frida Kahlo. On peut conseiller à cet égard l'excellente biographie de J.M. Le Clézio "Diego et Frida" (Folio) et celle dont est adapté le film, "Frida" de Hayden Herrera (Livre de Poche). Tout en jouant les nunuches sexy dans des films de troisième catégorie, la belle actrice mexicaine Salma Hayek se battait (depuis six ans) pour monter un film-hommage à sa compatriote Frida Kahlo. Deux projets identiques concurrencèrent un temps le sien. Le premier envisageait l'autre "bomba" latina (d'origine seulement), Jennifer Lopez dans le rôle de Frida, le second emmené par l'actrice-chanteuse Madonna, propriétaire de quelques tableaux de Frida Kahlo et qui, aux dires de Salma Hayek, aida grandement au renouveau d'intérêt pour la peintre. Seul, le projet de l'actrice mexicaine aura donc vu le jour. Il faut dire que celle-ci s'y sera investie corps et âme et il ne paraît pas exagérer de parler ici du projet d'une vie. Bénéficiant de l'aide scénaristique du compagnon de Salma Hayek, l'acteur Edward Norton (non crédité au générique pour cette tâche), la réalisation fut remise aux bons soins de Julie Taymor, femme de théâtre (on lui doit une version scénique remarquée du Roi Lion) mais avec une expérience cinématographique précédente ("Titus", 1999) et bénéficiant en outre d'une parfaite connaissance du Mexique et de l'oeuvre de Frida Kahlo. Le parti pris aura été de filmer à travers le regard de Frida et d'entremêler au plus près son oeuvre et sa vie, démarche logique tant les deux sont indissociables. D'où des scènes très réussies où le spectateur plonge dans un "réalisme magique", voire un univers surréaliste où la réalisatrice fond en une même entité représentation réelle et représentation picturale. Le film y gagne une authenticité mais aussi un rythme et une inventivité pleine de vie qui démontre mieux que de longs discours que le nom de Frida Kahlo n'est pas seulement synonyme de souffrance mais aussi d'une joie de vivre inaltérable et d'un pied de nez constant à la mort. Cette mort si présente dans la culture mexicaine qui, toujours, l'enlace au plus près et se moque d'elle comme pour mieux la défier et s'en défier. On pourrait résumer (trop) facilement Frida Kahlo par le cliché: "une femme de son temps", celle des années mexicaines d'après la Révolution (jamais achevée), peintre engagée artistiquement, politiquement, amoureusement, parfait symbole du Mexique des années 20 à 40. Mais ce serait bien réducteur. Car Frida Kahlo fut tout cela et bien plus : fille d'un photographe juif d'origine germano-hongroise et d'une Mexicaine métis, la colombe qui aima et fut aimé d'un éléphant selon la comparaison osée par la mère de Frida, la femme aux sourcils épais et rapprochés, à l'ombre de moustache prononcée, aux yeux de braise et à la colonne vertébrale brisée, cette artiste peintre à l'âme brûlée et brûlante qui ne cessa de se peindre au plus près du réel, encorsetée - un corset de plâtre puis de fer - mais tragiquement libre dans un Mexique vivant au rythme de ses musiques et couleurs indiennes qu'elle aimait tant et portait si fièrement (elle travailla sans relâche avec Diego Rivera au réveil de la conscience nationale et au combat pour la culture mexicaine et amérindienne). Il faut regarder les tableaux de Frida Kahlo, même (surtout !) si l'on n'adhère pas a priori à ses choix esthétiques. Les regarder à l'aune de la connaissance de sa vie pour comprendre cette violence, cet onirisme échevelé, ce masochisme insupportable, ce narcissisme qui n'en fut jamais un (plus de 70 auto-portraits !), cette provocation constante au mauvais goût jamais démenti, ces représentations de toutes les parties corporelles, dissections aussi précises qu'intimes (elle avait commencé des études de médecine) et toujours, toujours, cette incroyable sincérité doublée d'une naïveté qui nous rend l'artiste si proche. Frida était une révolutionnaire, une rebelle et avant tout une femme aussi délicate et belle qu'indestructible. Diego Rivera, son époux, en parla magnifiquement en 1938 lors de la première exposition de Frida, en évoquant "son oeuvre acide et tendre, dure comme l'acier et délicate et fine comme une aile de papillon, aimable comme un beau sourire et profonde et cruelle comme l'amertume de la vie." Si Frida Kahlo devint l'une des égéries du Surréalisme - André Breton fut de ses amis et organisa sa première exposition parisienne à laquelle elle vint en personne assister - Frida rejeta cette appartenance ("Ils pensaient que j'étais une surréaliste, mais je ne l'étais pas. Je n'ai jamais peint de rêves, j'ai peint ma réalité." ). Salma Hayek incarne une Frida extrêmement convaincante et prouve, une fois pour toutes, ses qualités d'actrice qu'elle n'avait jamais pu véritablement exprimer dans des navets du type "Wild Wild West". Se mettant au service du personnage, tournant le dos au surjeu trop souvent à l'oeuvre dans ce genre de productions et de rôles à Oscar (pour lequel elle fut d'ailleurs nommée), l'actrice mexicaine porte naturellement le film sur ses épaules sans pour autant tirer la couverture à elle et éclipser ses partenaires. A commencer par Alfredo Molina, absolument parfait en Diego Rivera. Si Frida Kahlo fut un personnage hors-normes, il faut en dire autant de son époux. Artiste à la fois officiel du régime et rebelle aux profondes convictions communistes et à la vie embourgeoisée, commandité par le fils Rockefeller pour une fresque murale qu'il orne des portraits de Lénine, Marx, Engels et Trotski (son oeuvre sera aussitôt détruite devant son refus de l'altérer), amoureux fou de sa Frida qu'il ne cessa de tromper (y compris avec sa propre belle-soeur), homme au physique gargantuesque, il est celui dont le nom se confond avec le terme de "peinture muraliste". Ces énormes fresques rendent hommage aux petites gens, ouvriers, paysans, Indiens, tous les damnés de la terre qui, derrière Emiliano Zapata et Pancho Villa, ne cessèrent de verser leur sang pour une dignité sans cesse bafouée et une révolution toujours trahie... Diego, inscrit au Parti Communiste en 1922, rencontre Frida trois ans après le tragique accident de celle-ci, en 1928. Il a 42 ans. Une vie entière, celle de Frida, soit 21 ans, les sépare mais une attraction irrésistible et une passion identique pour la vie les unit. Leur mariage - en 1929 - se fonde sur un accord : Diego n'étant "physiologiquement" pas fait pour la fidélité, il pourra batifoler en dehors du couple à condition de rester loyal envers Frida. Il ne s'en privera pas et Frida elle-même, peu à peu, connaîtra de brèves liaisons extra-maritales et bisexuelles avec des célébrités comme Joséphine Baker ou Léon Trotski, réfugié au Mexique et hébergé un temps dans la maison même de la famille Kahlo... Cette relation entre deux personnages hors normes est bien représentée à l'écran, évitant tout psychologisme, lequel n'aurait qu'alourdi le propos. Les seuls reproches que l'on pourrait apporter à charge contre FRIDA est d'abord de ne pas avoir davantage montré l'engagement politique du couple. Un ou deux "corridos" (chansons politiques mexicaines), un dîner avec Trotski où les noms de Staline et Hitler sont évoqués en parallèle, une banderole anti-impérialiste aperçue au détour d'une manifestation et le refus de Diego de se plier au desiderata de Rockefeller Jr, voilà à peu près tout et on le regrettera. Peut-être la nécessité de séduire une bonne part du marché US aura-t-elle poussé à édulcorer cet aspect pourtant primordial de la biographie ? Dommage car à condition d'éviter le côté "catalogue" et là encore démonstratif, il eût été intéressant d'en savoir plus sur les positionnements politiques exacts de Frida et Diego, ce qui les fit basculer vers Trotski, sur leur degré de militantisme concret et au quotidien dans la vie politique mexicaine (les années 40 de Cárdenas furent les plus progressistes que le Mexique ait réellement connu tout au long du siècle), sur l'impact politique laissé par leurs oeuvres respectives, etc. Le très intéressant "Frida, naturaleza viva" du réalisateur mexicain Paul Leduc (1984) - avec une étonnante Ofelia Medina dans le rôle titre - qui privilégiait une approche plus onirique et a-chronologique, développait sans doute davantage cette facette. Autre reproche que l'on est en droit de faire à FRIDA: un petit manque d'approche du processus de création artistique. Si l'on voit toujours bien les origines des tableaux, on ne "sent" pas systématiquement l'émotion qui y préside. Mais ces regrets n'invalident pas pour autant les nombreuses qualités de FRIDA. Au nombre de celles-ci, on doit y ajouter le parfait équilibre entre lyrisme et pudeur. Le premier était exigé par l'époque, le pays, les personnages. Ainsi de la beauté des images (très belle photo) avec la reconstitution à San Luis Potosi du Mexico de l'entre-deux guerres parfaitement illustrée par la désormais célèbre "maison bleue" de Coyoacán (banlieue sud et "artistique" de Mexico) ou les vues forcément sublimes des pyramides de Teotihuacan où Trotski s'émerveille de simplement "pouvoir être là". Lyrisme aussi des musiques et des chansons (gageons que la B.O. se vende bien...). Mais pudeur également, une pudeur requise par toute la douleur de Frida, ce bain de souffrance dans lequel elle ne cessa de se débattre pendant plus de 25 ans (elle mourut en 1954 à 47 ans, une semaine après avoir manifesté contre la participation de la CIA au renversement du Président de gauche du Guatémala, Jacobo Arbenz, et trois ans avant la mort de Diego, âgé lui de 71 ans). Autre qualité du film, la grande homogénéité de la distribution autour de Salma Hayek et Alfredo Molina, de Valeria Golino à Ashley Judd (la photographe Tina Modotti), en passant par Geoffrey Rush (Trotski) ou les apparitions amicales de Edward Norton en Rockefeller Jr ou Antonio Banderas (le muraliste David Sigueiros). Frida, la colombe brisée, a repris son envol. Puisse-t-elle continuer à planer longtemps dans nos coeurs. Philippe Serve [critique + affiches, galeries de photos (du film, de Frida Kahlo, de ses tableaux), liens : http://perso.club-internet.fr/pserve/Frida.html#Frida ] Article de John Berger sur Frida Kahlo (Le Monde Diplomatique, août 1998): http://www.monde-diplomatique.fr/1998/08/BERGER/10783 Page sur Frida Kahlo (en français) : http://perso.wanadoo.fr/vivamexico/Index1/FridaKahlo.html# Quelques sites (parmi de très nombreux) sur Frida Kahlo: http://www.fridakahlo.it/ http://www.fbuch.com/fridaby.htm http://www.chez.com/frida/ http://www.canoe.qc.ca/artdevivresociete/dec11_02_frida_a-can.html -- "Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à chanter." (Samuel Beckett) Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches (http://perso.club-internet.fr/pserve) -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
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