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[CRITIQUE] Green Snake - Tsui Hark (1993)


  • Subject: [CRITIQUE] Green Snake - Tsui Hark (1993)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: 23 Apr 2003 16:30:09 GMT
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GREEN SNAKE (Ching Se)

Hong-Kong, 1993, de Tsui Hark, CL, 98'
Scénario: Tsui Hark et Lillian Lee, d'après son roman
Photo: Tsiu Ko
Producteur: Tsui Hark pour Seasonal Film Corp et Film Workshop.

Avec: Joey Wong, Maggie Cheung Man-yuk, Zhao Wen-zhou, Wu Hsing-guo, Ma
Cheng-miu

[ATTENTION ! CETTE CRITIQUE REVELE DES DETAILS]


Entre le troisième épisode de la série des "Il était une fois en Chine"
(Wong Fei-hung tsi sam: Siwong tsangba, 1993) et ce qui est souvent
considéré comme l'un de ses plus beaux films, "The Lovers" (Leung Juk,
94), Tsui Hark réalise un film appartenant à la veine "fantastique" et
dont l'histoire est empruntée à une très célèbre légende chinoise ("Le
Serpent Blanc") multi-adaptée au théâtre, en opéra ou en spectacles de
marionnettes. Rarement, le cinéaste hong-kongais (né au Vietnam en 1951)
aura fait jusqu'à ce jour un tel étalage de ses qualités artistiques. On
peut apprécier GREEN SNAKE aussi bien pour ce simple aspect visuel que
pour l'histoire d'amour racontée, ses aspects fantastico-humoristique
et/ou dramatique, érotique, sans oublier le "message" que cette histoire
véhicule. Car le film n'est pas seulement une belle légende mais délivre
un discours très puissant sur le pouvoir et la religion, dénoncés dans
tout leur fanatisme et leur intolérance.

De quoi s'agit-il ? Le film commence par la vision d'un groupe d'hommes
aux faciès très bestiaux, plus proches d'animaux que d'humains,
travaillant à façonner des statues représentant des démons auxquels ils
ressemblent beaucoup... On comprend alors que ces hommes sont vus par
les yeux d'un moine, Fahai (Zhao Wen-zhou). Ce regard déformé, très
subjectif, nous indique clairement la "vision" qu'a l'homme de religion
de l'humanité, considérée comme gangrenée par ses émotions trop
triviales. Fahai a l'esprit rigide de celui qui, aveuglé par sa
croyance, se place au-dessus du lot, imbu de sa supériorité. Il passe
son temps à pourchasser les insectes-démons (en Chine, "démon" ne
signifie pas obligatoirement "mauvais") qui ont pour ambition de passer
du stade de "non-humains" à celui d'humains. Ainsi, en ce début de film,
il traque ce qui nous apparaît d'abord être un vieil homme apeuré qui le
supplie de le laisser tranquille et se révèle une araignée luttant
depuis 200 ans pour sa transformation en homme...
Dans la prolongation de la scène, il assiste à l'accouchement en pleine
forêt d'une jeune femme nue tandis que des trombes d'eau se déversent du
ciel. Mais un charme magique envoyé par deux serpents géants protège la
jeune femme de la pluie. Sensuellement ému par le spectacle, Fahai
repousse ses émotions et n'en tire qu'un dégoût encore plus prononcé
pour tout ce qui peut toucher de près ou de loin aux sentiments, à
l'amour et au sexe. Ayant néanmoins constaté la "bonne action" des
serpents, il renonce à les pourchasser. Car il ne lui a pas échappé que
ces deux reptiles cherchent à embrasser la condition d'êtres humains...

Ces deux serpents géants sont deux soeurs, Sou Ching, le serpent blanc
(Joey Wong) et "Green" (Maggie Cheung). Elles font alterner leurs
apparences entre animal et femme. La première, l'aînée, travaille depuis
déjà 1000 ans à sa transformation. Elle a étudié de très près les
humains et souhaite rencontrer l'amour. Elle y réussit lorsqu'elle
croise la route d'un jeune professeur, Hsiu Xien (Hsing-kuo Wu) qu'elle
épouse. Lui ne sait naturellement rien de sa véritable nature. Green, la
plus jeune soeur (elle n'a que 500 ans), de tempérament très différent
de Sou Ching, cherche à copier celle-ci en tout mais sans son talent et,
tout simplement, sans son expérience. Alors que la quête de Sou Ching
apparaît comme un besoin sentimental, voire spirituel, celle de Green se
confond avec une pure et simple recherche de plaisir. L'arrivée des deux
soeurs dans le village est à cet égard révélatrice. Cachées sur le toit
d'une maison, nues sous la pluie, elles montrent des centres d'intérêt
très différents. Tandis que Sou Ching admire en silence des lettrés
déclamer des vers (dont son futur époux Hsiu Xien), Green plonge
littéralement du toit au beau milieu d'une fête de mariage parmi les
danseuses indiennes et, toujours nue et ruisselante, se mêle à leur
numéro et enlace son corps à celui de la danseuse principale, emplissant
le lieu d'un érotisme torride...

Le moine Fahai, au courant de la relation entre Chou Sing et Hsiu Xien,
ne va avoir de cesse que de séparer le couple et de renvoyer les deux
serpents à leur condition originelle, voire de les supprimer. Tout se
complique lorsque Green entreprend de séduire son beau-frère (toujours
avec la simple intention d'imiter sa soeur et d'apprendre ce qu'est
l'amour). Fahai a beau révéler à Hsiu Xien la véritable nature de son
épouse, celui-ci décide de l'ignorer et accepte la réalité, choisissant
de demeurer avec Chou Sing... Les choses n'en resteront pas là, on s'en
doute...

GREEN SNAKE dénonce, on l'aura compris, le fanatisme religieux et
idéologique, appuyé sur l'hypocrisie et la violence, qui empêche les
simples êtres de vivre comme ils l'entendent. Le moine Fahai, sorte de
grand prêtre de l'Inquisition, agit comme un super-flic à qui l'on a
accordé le "droit de tuer" afin de faire régner l'ordre et la morale. Le
film offre aussi une belle leçon de tolérance: les "monstres" sont
souvent plus humains que les humains, bien plus capables de sacrifices
que ces derniers. On pense à d'autres films sur le même thème comme
"Freaks" (Tod Browning, 1932) ou, plus près de nous, "Edward aux mains
d'argent" (Edward Scissorhands, Tim Burton, 90). Mais qu'on ne s'attende
pas ici à un "happy end" hollywoodien : Tsui Hark a beau filmer son
histoire avec beaucoup de fantaisie et d'humour, il n'en reste pas moins
logique avec celle-ci. Le fanatisme et l'intolérance ne peuvent que
déboucher sur des catastrophes dont les plus innocents auront à payer le
prix fort. On retrouvera cette étonnante leçon de réalisme dans le
superbe "The Lovers" l'année suivante.

Le moine Fahai, on l'a vu, ne combat pas seulement des esprits
malfaisants mais aussi de ces "gentils" démons n'aspirant qu'à changer
de nature. Car pour lui rien ne peut se mélanger, les humains doivent
rester humains et les non-humains non-humains. Et tout ce qui, de près
ou de loin, ressemble à de la romance, devient suspect et frôle
dangereusement le péché. Néanmoins, le moine ne nous semble pas aussi
ferme que ça dans sa propre chair. Lorsque Green viendra le tenter en
déployant tous ses charmes (et Maggie Cheung en déborde !), Fahai
chancelle. Prenant conscience de ses propres faiblesses, le bouddhiste
n'en développe qu'une agressivité supplémentaire envers la femme-démon
(l'agressivité étant une valeur assez peu bouddhiste, faut-il le
rappeler...). Autrement dit, il projette sur les autres - qu'il va se
mettre en devoir d'amener à ce qu'un bon chrétien nommera la
"rédemption" - son propre sentiment de culpabilité  découlant de ses
désirs et pulsions réprimés. Phénomène classique, quelle que soit la
religion concernée...

En parallèle à Fahai, un autre chasseur de démons poursuit sans cesse
les deux femmes serpents. L'homme, taoïste, est aveugle et secondé par
deux jeunes aides doués pour les arts martiaux et qui lui servent d'yeux
et de force de frappe. Mais maladroit comme il est, il ne représente
guère de danger pour ceux qu'il pourchasse malgré son utilisation
massive de soufre... Mais s'il apporte au film une dimension franchement
comique (et typique des films de Tsui Hark), il personnifie aussi sans
doute dans l'esprit du réalisateur le versant "politique" de
l'intolérance (l'homme veut acquérir de l'avancement grâce à ses succès)
à côté de celui, religieux, de Fahei.
Les hommes, d'ailleurs, sont plutôt mal traités dans GREEN SNAKE. Hsiu
Xien lui-même, le jeune lettré, affiche une niaiserie des plus
remarquables et son personnage est beaucoup moins intéressant que celui
de Fahai qui bénéficie au moins d'une certaine complexité.

Mais ce sont sans  conteste les personnages des deux soeurs qui écrasent
le film. Elles véhiculent l'un des thèmes favoris de Tsui Hark, celui du
changement de nature, de travestissement, de déguisement et, finalement,
de transgression. "Pékin Opera Blues" (1986), "Swordsman" (90) et
"Swordsman II" (91), "Histoires de fantômes chinois", plus tard "The
Lovers", tous répondent à ces critères mais aucun n'est allé aussi loin
que GREEN SNAKE. C'est aussi autour de ces deux personnages (et non plus
d'un seul comme dans la légende originelle) que tourne non seulement
l'histoire mais que se justifient tous les autres personnages.

Ces personnages sont magnifiquement servis par leurs deux interprètes. A
la douceur romantique de la Taiwanaise Joey Wong, déja actrice
principale dans la série des trois "Histoires de fantômes chinois" en
87, 90 et 91, réalisés par Siu Tung-ching et produits par Tsui Hark (qui
co-réalisa le troisième opus), s'oppose l'espièglerie, le vrai sens
comique et la beauté ravageuse de Maggie Cheung qui tournait là l'un de
ses... douze films de l'année 1993 ! Alors que Sou Ching est déjà
presque entièrement humaine, Green, elle, a beaucoup de mal à abandonner
son état de serpent. Et il faut voir Maggie Cheung ramper, marcher en se
dandinant, gober les mouches ou agiter avec délectation sa longue queue
de reptile ! Car elle alterne ses deux états physiques et ne semble pas
arriver à choisir vraiment, contrairement à sa soeur qui a tout de même
eu 500 ans de plus pour "travailler" à sa nouvelle nature. Tandis que
Sou Ching recherche l'amour véritable en vraie femme romantique qu'elle
est déjà, Green ne traque que le plaisir le plus immédiat, le plus
physique pour ne pas dire le plus charnel mais avec une innocence et une
naïveté qui en font un être très peu "démoniaque" au sens occidental du
terme...

Lorsqu'elle tourne GREEN SNAKE, Maggie Cheung est déjà une actrice
confirmée. Non seulement elle possède plus de 65 films à son actif mais
elle a tourné quelques films dramatiques qui l'ont fait passer du statut
de "jolie fille" à "vraie actrice" que les réalisateurs de renom
commencent à s'arracher. Ce qui lui valut en 1992 d'être la première
actrice chinoise récompensée dans un Festival international majeur, à
savoir Berlin, pour son étonnante interprétation de la "Garbo" chinoise
Ruan Lingyu ("Centre Stage", Stanley Kwan, 92). Maggie Cheung, qui a
presque 30 ans au moment du tournage du film de Tsui Hark, réussit à
donner à son personnage une allure juvénile, presque gamine. Loin de la
froide sophistication dont l'affublera magnifiquement Wong Kar-wai sept
ans plus tard dans "In the Mood for Love" (2000), elle irradie de
sensualité et même d'érotisme et fait de la scène de la danse indienne
déjà évoquée un véritable moment d'anthologie.

L'écrin dans lequel Tsui Hark place et fait vivre ses personnages est de
toute beauté. Même si certains effets spéciaux peuvent prêter à sourire
aujourd'hui, ils participent à la très grande poésie de l'oeuvre, l'une
des plus esthétiques du cinéaste. Le spectateur est plongé dans une
profusion d'harmonies de couleurs toutes plus belles les unes que les
autres et qui donnent à GREEN SNAKE une impression de rêve peint où
chaque détail, pesé, compte et participe à la beauté de l'ensemble. La
manière dont la nature, omniprésente - le village est bâti sur une
rivière - est filmée, touche au mystérieux et au magique. Les décors
tournent le dos au réalisme et s'inspirent très directement de l'opéra
chinois, tout comme la belle musique qui accompagne tout le film (autre
hommage à l'opéra: la diction "forcée", opératique, de Sou Ching
lorsqu'elle s'adresse à son bien-aimé).
Comme tout film du cinéaste, GREEN SNAKE déborde de bons mots, de gags,
d'action, garde un rythme soutenu du début à la fin et, plus
qu'ailleurs, fait montre d'un érotisme et d'une tristesse qui élève ce
film au-dessus d'un simple Tsui Hark de plus...

Malgré tout cela, le film connaîtra un sévère échec commercial à
Hong-Kong tout comme, deux ans plus tard, un autre de ses
chefs-d'oeuvres, le fabuleux "The Blade" (Dao, 1995). Pas étonnant si,
dégoûté, Tsui Hark partit tenter sa chance à Hollywood dans des films
d'action à oublier et dont il revint tout aussi désabusé... 

Philippe Serve
23 avril 2003


©Philippe Serve 2003
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"Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à
chanter." (Samuel Beckett)
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