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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] DOLLS - Kateshi Kitano (2002)
DOLLS Japon, 2002, de Takeshi Kitano, CL, 117' Scénario: Takeshi Kitano Directeur de la photo: Katsumi Yanagijima Costumes: Yohji Yamamoto Décors: Nonihiro Isoda Montage: Takeshi Kitano Musique: Joe Hisaishi Production: Masayuki Mori, Takio Yoshida Cie de production: Bandai Visual, Tokyo FM, TV Tokyo Office, Office Kitano Distributeur français: Ad Vitam Avec: Miho Kanno, Hidetoshi Nishijima, Tatsuya Mihashi, Chieko Matsubara, Kyoko Fukada, Tsutomu Takeshige Takeshi Kitano en aurait-il assez de raconter (excellemment) des histoires de yakusas ? Peut-être pas, mais si l'on en croit ses propos confiés à la revue Positif (n°506, avril 2003), il voulait "prendre une certaine distance vis à vis des films de gangs et d'action". Attendons donc son prochain opus pour savoir si ce DOLLS marque une simple mais brillantissime parenthèse ou, au contraire, un vrai changement d'orientation. De la vie des marionnettes DOLLS n'est pas un film comme un autre. Car ici l'histoire est imaginée, rêvée par-- des marionnettes. Et pas n'importe lesquelles. Celles du théâtre Bunraku qui, avec le Nô et le Kabuki, représente le sommet de l'art théâtral japonais. Le bunraku naquit au cours du 16ème siècle et atteignit son apogée entre 1750 et 1850, la plupart des pièces étant écrites au cours du 18è siècle. Son plus grand maître, parfois comparé à Shakespeare, se nomme Chikamatsu Monzaemon (1653-1724). Venu d'une famille de samouraïs, également auteur de pièces de kabuki, il introduisit sur scène des thèmes dramatiques urbains et bourgeois mais aussi des scènes de la vie quotidienne. "Les Amants crucifiés" (Chikamatzu monogatari, 1954), l'un des chefs d'œuvres de Kenji Mizoguchi est adapté d'une de ses pièces. Et c'est sur une représentation d'une de ses œuvres - Meido no Hikyaku (Le Courrier des Enfers) – que s'ouvre le film de Kitano. Le bunraku met en scène plusieurs personnages aux kimonos luxuriants. Un conteur - le tayu, chanteur de joruri – est assis en retrait, interprétant tous les personnages de la pièce et accompagné par un seul musicien de shamisen (sorte de guitare à trois cordes), chargé non seulement de jouer la partition musicale mais aussi de restituer les différents sons de la nature (pluie, vent, etc.). Chaque marionnette, d'une taille respectable (1,20m à 1,50m) est manipulée par trois hommes. Le premier ou Maître manipulateur – omozukai – visage découvert, s'occupe du visage (où les yeux, les sourcils et la bouche peuvent bouger) et du bras droit. Son premier assistant manipule le bras gauche tandis que le second s'occupe des jambes ou pour les personnages féminins qui en sont dépourvu, des mouvements de robes. Ces deux assistants sont vêtus de noir et cagoulés. Après quelques minutes de cette représentation théâtrale, l'histoire proprement dite peut commencer. Ou plutôt les trois histoires que Kitano va mettre en parallèle et va entrecroiser le temps de fugaces rencontres. Folies de femmes Matsumoto (Hidetoshi Nishijima), jeune homme à l'avenir professionnel prometteur, s'apprête à épouser la fille de son patron après avoir abandonné pour cela sa fiancée Sawako (Miho Kanno). Celle-ci, après une tentative de suicide, a sombré dans l'apathie, le mutisme et l'amnésie la plus absolue, sorte de légume tout juste bon à marcher. L'apprenant, Matsumoto plante là la future mariée et se rend à l'hôpital au chevet de Sawako. Se faisant gardien protecteur de la jeune femme, il va peu à peu glisser dans son monde et l'emmener sur les routes, attachés l'un à l'autre par une longue corde rouge pour ne pas (ne plus) se perdre tels les "mendiants errants" de la légende-- Hiro (Tatsuya Mihashi), un chef yakusa déjà âgé entouré de gardes du corps, se souvient: lorsqu'il était un jeune ouvrier il venait rencontrer sur le banc d'un parc, chaque samedi, une jeune fille qui lui préparait un repas. Du jour au lendemain il cessa de s'y rendre afin d'embrasser la carrière criminelle. La jeune femme (Chieko Matsubara) avait fait le serment de continuer à venir chaque semaine. Hiro se demande si, aujourd'hui, alors que tant de temps a passé, elle s'assied encore sur ce banc le samedi, à l'attendre-- Haruna (Kyoko Fukada), jeune chanteuse pop à succès, se retrouve défiguré suite à un accident. Refusant de se montrer ainsi à ses admirateurs, elle passe tout son temps assise seule face à la mer. Nukui (Tsutomu Takeshige), son plus grand fan, décide de faire en sorte qu'elle accepte de le rencontrer. Pour y parvenir, il ira jusqu'à un incroyable sacrifice-- Trois couples, trois amours fous. L'Amour à mort "Au cœur de l'amour, la mort n'est jamais loin" dit Kitano (Positif, op. cit.). Et DOLLS a bien pour objectif de nous le démontrer. Cet amour là se trouve profondément ancré dans la fidélité la plus absolue à l'être aimé. Un amour quasi excessif qui fait peur tant il semble prometteur de folie et de drame. La vision amoureuse de Kitano telle qu'il la dépeint dans DOLLS peut apparaître très pessimiste mais non sans grandeur. Lui qui s'était toujours consacré au portrait d'hommes (même si les personnages féminins de A Scene At The Sea ou Hana-bi étaient bien mieux que de simples faire-valoir) décide ici de corriger le tir. Certes, ce ne sont pas à proprement parler des portraits triomphants mais les personnages "triomphants", hommes ou femmes, n'intéressent guère le cinéaste nippon ! Pour nous conter leur histoire, Kitano choisit la lenteur et l'hyper esthétisme, réduisant ses personnages à des marionnettes (autrement dit des poupées, "dolls", animées) qui semblent n'avoir guère de prise sur leur destin et montrent toujours une certaine surprise devant les événements lorsqu'ils se produisent. Mais, précisément parce que les racines du film se trouvent dans le bunraku et que ceux qui imaginent cette histoire sont eux-mêmes des marionnettes, on aurait grand tort de plaquer sur ce film une grille d'analyse psychologique. DOLLS parle avant tout à nos sens et à notre mémoire affective, celle qui se souvient de nos amours passés, enfuis, perdus, gâchés et de ses indissociables stigmates, la mélancolie et le regret. Et c'est bien là le sentiment qui domine le spectateur à la sortie de ce très beau film. Pas une franche tristesse déprimante mais bien cette douce mélancolie que nuls comme les Asiatiques, et tout particulièrement les Japonais, savent exprimer avec tant de réserve. On le sait, Kitano n'est pas un cinéaste démonstratif. L'étalage des sentiments, quels qu'ils soient, à l'écran n'est pas sa tasse de thé. Même les moments d'ultra violence dans ses films de yakusa tournent le dos à la démonstration et à la complaisance, instants toujours fulgurants et d'autant plus marquants. Tout l'opposé d'un John Woo s'attardant en ralentis traversés d'envol de colombes, ayant pour but avoué une esthétisation de la violence plus que douteuse. D'ailleurs, dans DOLLS, la violence surgit à deux reprises sans qu'on en voie rien, seul nous étant montré ses conséquences (trois corps au sol devant un ascenseur) ou son prélude. Kitano agit de même envers les sentiments amoureux, faisant preuve d'une pudeur extrême, là encore très "classiquement nippone". Qu'on se souvienne du jeune couple du magnifique A Scene At The Sea-- Alors certains reprocheront à n'en pas douter au cinéaste de combler ce manque de démonstration psychologique ou/et sentimental par un rajout d'esthétisme sur le plan de l'image, à commencer par les incroyables couleurs qui parsèment son film. Mais ce choix esthétique n'est ni gratuit ni plaqué. A partir du moment où Kitano (ou ses marionnettes--) décide de nous montrer un "conte des 4 saisons", comment pourrait-il échapper à la beauté naturelle d'un pays où chaque saison est une fête pour l'œil autant que pour l'imaginaire ? Ainsi, par exemple, du printemps et de ces milliers de cerisiers en fleurs. A moins de considérer que la nature est "trop esthétique" en elle-même et qu'il faut donc éviter de montrer toute sa splendeur, comment échapper au rendu de cette vision et à cette fête de la floraison que célèbre tout Japonais en allant se promener longuement dans ces allées fleuries ? Le choix de Kitano de montrer cela s'impose de lui-même lorsque l'on sait pourquoi ses compatriotes se ruent pour admirer le spectacle des cerisiers en fleurs : pas seulement pour leur beauté intrinsèque mais aussi et surtout pour leur caractère éphémère, les fleurs ne vivant que quelques jours avant de tomber (leur chute en véritable pluie constituant un autre de ces incroyables spectacles). Autrement dit, ce spectacle est aussi celui de la vie triomphante et de sa mort imminente annoncée, thème même de DOLLS. Ce qui vient d'être dit du printemps japonais et kitanien est tout aussi valable pour l'automne (avec ses érables rouge sang, feuilles d'autant plus rouges qu'elles sont près de leur mort), l'hiver et ses étendues blanches recouvrant toute trace de vie mais sous lesquelles se cachent la future renaissance ou l'été et ses fleurs aux parfums enivrants, sources encore d'émerveillement fugace pour qui n'a plus que son odorat-- Les amours sont comme les saisons, ils brillent d'un éclat aussi intense que fragile avant de mourir. Mais, rajoute Kitano dans une sorte de "morale", attention à ne pas trahir nos amours, aussi fugaces soient-ils. Et puis on ne se débarrasse jamais de ses amours, ils nous collent au corps et à l'âme. Alors on y revient, on redécouvre le sens du mot "fidélité" (thème central du film) et on doit payer. Cher, car Amour et Mort, Eros et Thanatos, marchent toujours main dans la main. Etre capable de nous le montrer avec tant de sérénité et de beauté, voilà bien le grand talent de Takeshi Kitano et de ses "poupées"-- Philippe Serve 05/05/2003 [critique + affiche + photos : http://perso.club-internet.fr/pserve/Dolls.html#Dolls] © Philippe serve 2003 -- "Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à chanter." (Samuel Beckett) Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches (http://perso.club-internet.fr/pserve) -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
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