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[CRITIQUE] DOLLS - Kateshi Kitano (2002)


  • Subject: [CRITIQUE] DOLLS - Kateshi Kitano (2002)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: 05 May 2003 18:45:47 GMT
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DOLLS

Japon, 2002, de Takeshi Kitano, CL, 117'

Scénario: Takeshi Kitano
Directeur de la photo: Katsumi Yanagijima
Costumes: Yohji Yamamoto
Décors: Nonihiro Isoda
Montage: Takeshi Kitano
Musique: Joe Hisaishi
Production: Masayuki Mori, Takio Yoshida
Cie de production: Bandai Visual, Tokyo FM, TV Tokyo Office, Office Kitano
Distributeur français: Ad Vitam

Avec:
Miho Kanno, Hidetoshi Nishijima, Tatsuya Mihashi, Chieko Matsubara, 
Kyoko Fukada, Tsutomu Takeshige



Takeshi Kitano en aurait-il assez de raconter (excellemment) des 
histoires de yakusas  ? Peut-être pas, mais si l'on en croit ses propos 
confiés à la revue Positif (n°506, avril 2003), il voulait "prendre une 
certaine distance vis à vis des films de gangs et d'action". Attendons 
donc son prochain opus pour savoir si ce DOLLS marque une simple mais 
brillantissime parenthèse ou, au contraire, un vrai changement 
d'orientation.

De la vie des marionnettes

DOLLS n'est pas un film comme un autre. Car ici l'histoire est imaginée, 
rêvée par-- des marionnettes. Et pas n'importe lesquelles. Celles du 
théâtre Bunraku qui, avec le Nô et le Kabuki, représente le sommet de 
l'art théâtral japonais.
Le bunraku naquit au cours du 16ème siècle et atteignit son apogée entre 
1750 et 1850, la plupart des pièces étant écrites au cours du 18è 
siècle.  Son plus grand maître, parfois comparé à Shakespeare, se nomme 
Chikamatsu Monzaemon (1653-1724). Venu d'une famille de samouraïs, 
également auteur de pièces de kabuki, il introduisit sur scène des 
thèmes dramatiques urbains et bourgeois mais aussi des scènes de la vie 
quotidienne. "Les Amants crucifiés" (Chikamatzu monogatari, 1954), l'un 
des chefs d'œuvres de Kenji Mizoguchi est adapté d'une de ses pièces.
Et c'est sur une représentation d'une de ses œuvres - Meido no Hikyaku 
(Le Courrier des Enfers) – que s'ouvre le film de Kitano.
Le bunraku met en scène plusieurs personnages aux kimonos luxuriants. Un 
conteur - le tayu, chanteur de joruri – est assis en retrait, 
interprétant tous les personnages de la pièce et accompagné par un seul 
musicien de shamisen (sorte de guitare à trois cordes), chargé non 
seulement de jouer la partition musicale mais aussi de restituer les 
différents sons de la nature (pluie, vent, etc.). Chaque marionnette, 
d'une taille respectable (1,20m à 1,50m) est manipulée par trois hommes. 
Le premier ou Maître manipulateur – omozukai – visage découvert, 
s'occupe du visage (où les yeux, les sourcils et la bouche peuvent 
bouger) et du bras droit. Son premier assistant manipule le bras gauche 
tandis que le second s'occupe des jambes ou pour les personnages 
féminins qui en sont dépourvu, des mouvements de robes. Ces deux 
assistants sont vêtus de noir et cagoulés.
Après quelques minutes de cette représentation théâtrale, l'histoire 
proprement dite peut commencer. Ou plutôt les trois histoires que Kitano 
va mettre en parallèle et va entrecroiser le temps de fugaces rencontres.

Folies de femmes

Matsumoto (Hidetoshi Nishijima), jeune homme à l'avenir professionnel 
prometteur, s'apprête à épouser la fille de son patron après avoir 
abandonné pour cela sa fiancée Sawako (Miho Kanno). Celle-ci, après une 
tentative de suicide, a sombré dans l'apathie, le mutisme et l'amnésie 
la plus absolue, sorte de légume tout juste bon à marcher. L'apprenant, 
Matsumoto plante là la future mariée et se rend à l'hôpital au chevet de 
Sawako. Se faisant gardien protecteur de la jeune femme, il va peu à peu 
glisser dans son monde et l'emmener sur les routes, attachés l'un à 
l'autre par une longue corde rouge pour ne pas (ne plus) se perdre tels 
les "mendiants errants"  de la légende--

Hiro (Tatsuya Mihashi), un chef yakusa déjà âgé entouré de gardes du 
corps, se souvient: lorsqu'il était un jeune ouvrier il venait 
rencontrer sur le banc d'un parc, chaque samedi, une jeune fille qui lui 
préparait un repas. Du jour au lendemain il cessa de s'y rendre afin 
d'embrasser la carrière criminelle. La jeune femme (Chieko Matsubara) 
avait fait le serment de continuer à venir chaque semaine. Hiro se 
demande si, aujourd'hui, alors que tant de temps a passé, elle s'assied 
encore sur ce banc le samedi, à l'attendre--
Haruna (Kyoko Fukada), jeune chanteuse pop à succès, se retrouve 
défiguré suite à un accident. Refusant de se montrer ainsi à ses 
admirateurs, elle passe tout son temps assise seule face à la mer. Nukui 
(Tsutomu Takeshige), son plus grand fan, décide de faire en sorte 
qu'elle accepte de le rencontrer. Pour y parvenir, il ira jusqu'à un 
incroyable sacrifice--

Trois couples, trois amours fous.

L'Amour à mort

"Au cœur de l'amour, la mort n'est jamais loin"  dit Kitano (Positif, 
op. cit.). Et DOLLS a bien pour objectif de nous le démontrer. Cet amour 
là se trouve profondément ancré dans la fidélité la plus absolue à 
l'être aimé. Un amour quasi excessif qui fait peur tant il semble 
prometteur de folie et de drame. La vision amoureuse de Kitano telle 
qu'il la dépeint dans DOLLS peut apparaître très pessimiste mais non 
sans grandeur. Lui qui s'était toujours consacré au portrait d'hommes 
(même si les personnages féminins de A Scene At The Sea ou Hana-bi 
étaient bien mieux que de simples faire-valoir) décide ici de corriger 
le tir. Certes, ce ne sont pas à proprement parler des portraits 
triomphants mais les personnages "triomphants", hommes ou femmes, 
n'intéressent guère le cinéaste nippon ! Pour nous conter leur histoire, 
Kitano choisit la lenteur et l'hyper esthétisme, réduisant ses 
personnages à des marionnettes (autrement dit des poupées, "dolls", 
animées) qui semblent n'avoir guère de prise sur leur destin et montrent 
toujours une certaine surprise devant les événements lorsqu'ils se 
produisent. Mais, précisément parce que les racines du film se trouvent 
dans le bunraku  et que ceux qui imaginent cette histoire sont eux-mêmes 
des marionnettes, on aurait grand tort de plaquer sur ce film une grille 
d'analyse psychologique. DOLLS parle avant tout à nos sens et à notre 
mémoire affective, celle qui se souvient de nos amours passés, enfuis, 
perdus, gâchés et de ses indissociables stigmates, la mélancolie et le 
regret. Et c'est bien là le sentiment qui domine le spectateur à la 
sortie de ce très beau film. Pas une franche tristesse déprimante mais 
bien cette douce mélancolie que nuls comme les Asiatiques, et tout 
particulièrement les Japonais, savent exprimer avec tant de réserve. On 
le sait, Kitano n'est pas un cinéaste démonstratif. L'étalage des 
sentiments, quels qu'ils soient, à l'écran n'est pas sa tasse de thé. 
Même les moments d'ultra violence dans ses films de yakusa tournent le 
dos à la démonstration et à la complaisance, instants toujours 
fulgurants et d'autant plus marquants. Tout l'opposé d'un John Woo 
s'attardant en ralentis traversés d'envol de colombes, ayant pour but 
avoué une esthétisation de la violence plus que douteuse. D'ailleurs, 
dans DOLLS, la violence surgit à deux reprises sans qu'on en voie rien, 
seul nous étant montré ses conséquences (trois corps au sol devant un 
ascenseur) ou son prélude. Kitano agit de même envers les sentiments 
amoureux, faisant preuve d'une pudeur extrême, là encore très 
"classiquement nippone". Qu'on se souvienne du jeune couple du 
magnifique A Scene At The Sea--

Alors certains reprocheront à n'en pas douter au cinéaste de combler ce 
manque de démonstration psychologique ou/et sentimental par un rajout 
d'esthétisme sur le plan de l'image, à commencer par les incroyables 
couleurs qui parsèment son film. Mais ce choix esthétique n'est ni 
gratuit ni plaqué. A partir du moment où Kitano (ou ses marionnettes--) 
décide de nous montrer un "conte des 4 saisons", comment pourrait-il 
échapper à la beauté naturelle d'un pays où chaque saison est une fête 
pour l'œil autant que pour l'imaginaire ? Ainsi, par exemple, du 
printemps et de ces milliers de cerisiers en fleurs. A moins de 
considérer que la nature est "trop esthétique" en elle-même et qu'il 
faut donc éviter de montrer toute sa splendeur, comment échapper au 
rendu de cette vision et à cette fête de la floraison que célèbre tout 
Japonais en allant se promener longuement dans ces allées fleuries ? Le 
choix de Kitano de montrer cela s'impose de lui-même lorsque l'on sait 
pourquoi ses compatriotes se ruent pour admirer le spectacle des 
cerisiers en fleurs : pas seulement pour leur beauté intrinsèque mais 
aussi et surtout pour leur caractère éphémère, les fleurs ne vivant que 
quelques jours avant de tomber (leur chute en véritable pluie 
constituant un autre de ces incroyables spectacles). Autrement dit, ce 
spectacle est aussi celui de la vie triomphante et de sa mort imminente 
annoncée, thème même de DOLLS.
Ce qui vient d'être dit du printemps japonais et kitanien est tout aussi 
valable pour l'automne (avec ses érables rouge sang, feuilles d'autant 
plus rouges qu'elles sont près de leur mort), l'hiver et ses étendues 
blanches recouvrant toute trace de vie mais sous lesquelles se cachent 
la future renaissance ou l'été et ses fleurs aux parfums enivrants, 
sources encore d'émerveillement fugace pour qui n'a plus que son odorat--
Les amours sont comme les saisons, ils brillent d'un éclat aussi intense 
que fragile avant de mourir. Mais, rajoute Kitano dans une sorte de 
"morale", attention à ne pas trahir nos amours, aussi fugaces 
soient-ils. Et puis on ne se débarrasse jamais de ses amours, ils nous 
collent au corps et à l'âme. Alors on y revient, on redécouvre le sens 
du mot "fidélité" (thème central du film) et on doit payer. Cher, car 
Amour et Mort, Eros et Thanatos, marchent toujours main dans la main. 
Etre capable de nous le montrer avec tant de sérénité et de beauté, 
voilà bien le grand talent de Takeshi Kitano et de ses "poupées"--

Philippe Serve
05/05/2003

[critique + affiche + photos : 
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© Philippe serve 2003

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