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[Date Prev][Date Next][Date Index] [ACTEUR] L'acteur de cinema
Qu'est-ce qu'un bon acteur ? demandait récemment un intervenant du forum Essayons déjà de voir ce qu'est un acteur de cinéma. Voilà une question (l'actorat) qui ne suscite guère d'enthousiasme. Après une bref vérification sur google, le métier d'acteur est curieusement ignoré sur frcd. C'est que la question est difficile. J'ajoute pour être clair que je suis complètement étranger au monde des acteurs (mis à part ma fameuse interprétation du rôle de Sganarelle version Fernandel pour la classe de Mlle xxx à l'âge de douze ans) et que je n'ai aucune autorité universitaire en la matière. D'ailleurs mon ignorance du sujet est précisément la raison pour laquelle j'interviens, comme tout le monde ici. Bon, je vous ai prévenu. Etrange destinée de l'acteur, qui l'a fait passer en quelques siècles d'un statut infamant (voir Molière), à une adulation fanatique. Le problème posé par le privilège exorbitant dont "héritent" les enfants d'acteurs et abordé récemment dans le forum ne se poserait même pas si l'actorat n'était pas accompagné de tout ce tintamarre. Ce que cette adulation a en quelque sorte de nouveau, ce n'est pas tant l'adulation en elle-même, mais le fait qu'elle s'accompagne en quelque sorte d'une distance infranchissable qui ne fait que la renforcer. Lorsque le petit Marcel rapporte son amour pour la Berma, il le fait dans un cadre particulier : une communion directe, un échange, ou du moins un rapport, réel : il participe à la représentation théâtrale, l'applaudir, lui envoyer des fleurs ou des baisers, la retrouver dans la loge... Les effigies qui sont représentées à l'écran dans les salles sont insensibles aux bravos, et j'avoue ma perplexité devant ses salles qui applaudissent au mot "fin", encore qu'on pourrait me répondre que ce ne sont pas les acteurs ou le metteur en scène qu'on applaudit mais le film en lui-même, ce que je trouve encore plus étrange. Cette distance, ce différé est aussi décisif pour l'acteur. Ce décalage le prive d'un rapport privilégié, et il semble que cela implique aussi un décalage des raisons pour lesquelles on l'adule. En effet, bien souvent, il est facile de remarquer qu'il n'est pas adoré pour son talent, mais tout simplement pour le ou les personnages qu'il a incarnés, quand ce n'est pas simplement pour sa beauté ou son sex-appeal. Encore qu'il faille quelque peu tempérer ce phénomène, car il arrive que la gloire récompense une juste valeur, et que de plus, ce mécanisme de sympathie, ce réflexe d'admiration, n'est pas forcément incompatible avec un regard désintéressé de l'oeuvre en question : cette forme de mise en condition peut permettre, dans certains cas, une attention accrue, qui profite à la réception en décelant certains mouvements qui seraient passés inaperçus dans le cas contraire. Tout ça pour dire que le bon acteur est loin de se confondre avec la vedette, même s'il arrive qu'une vedette se trouve être un bon acteur. Cette dernière acception est évidemment de bon sens : les qualités (charisme, personnalité, ...) sont souvent recquises dans les deux domaines. Pour dresser un portrait type du bon acteur, il faut dégager quelles sont les contraintes qu'il doit affronter, et ainsi les ressources (naturelles ou pas) qu'il lui faut posséder. Acteur est un terme générique qui recouvre des métiers différents selon la nature de leur moyen d'expression : être acteur au théâtre n'est pas du tout la même chose que de l'être au cinéma, encore que de nombreuses similitudes pourraient être relevés, et la porosité des deux activités est éloquente. J'en énumère quelques-unes en passant : dans les deux cas, ce sont d'abord des techniques à assimiler, à intérioriser (règles concernant les gestes, le dire et les mimiques, le regard - ce dernier étant véritablement un point fondamental). Les aptitudes à l'expression corporelle, donc une connaissance, innée ou acquise, de son corps, semble être un minimum. Comédien (*) est donc d'abord un métier, où l'apprentissage et la formation joue un rôle éminent. Je ne dis rien du charme et de la présence, qui me paraissent assez difficile à théoriser, bien qu'ils soient objectivement importants pour définir un bon acteur. Avant tout art, ils sont le terreau, sans mérite, sur lequel l'artiste va pouvoir développer toutes ses capacités. L'acteur est interprète : il lui faut savoir traduire des données psychiques en données physiques. Dit comme ça, ça a l'air simple, mais c'est assez incommensurable comme transformation. Passons aux différences. Ainsi, les conditions dans lesquelles se construit une oeuvre cinématographique réclament des qualités spécifiques, qui peuvent se révéler contraires à celle du théâtre. En premier lieu, ce qu'on a appelé la fragmentation du jeu : le caractère fragmentaire, discontinu et a-chronologique du tournage demande des qualités de mobilisation rapide et brève, quand au contraire, le temps joue en faveur de l'acteur dans une pièce de théâtre. L'installation du personnage, la familiarité qui peut en résulter, se font sur une plus longue continuité et de manière beaucoup plus cohérente. Il s'agit dans ce dernier cas d'une course de fond, quand le cinéma réclame un sprint. J'aurai tendance à utiliser une autre métaphore, peut-être plus parlante, qui est celle de la douche écossaise. L'absence de public est une donnée à prendre en compte également. L'état émotif que sa présence induit habituellement sera vécu, selon les cas, comme un avantage ou un inconvénient. Selon certaines natures, cela favorisera ou rendra plus difficile la concentration. Ce manque est partiellement compensé soit par l'organisation d'événements comme le festival de Cannes, soit par un retour aux sources, c'est-à-dire le théââââââtre. Un phénomène peut aussi être relevé : la sensibilité de l'objectif de la caméra et le montage permettent de souligner de faibles mouvements et les expressions les plus minimes, le micro capte les murmures les plus ténus. Aussi, les habitudes de la scène peuvent se révéler parfois génantes dans un studio. L'exagération qui passerait inaperçue ici est impitoyablement multipliée au cinéma. Ensuite entre en jeu le metteur en scène : deux conceptions esthétiques s'opposent, avec tous les étapes intermédiaires qu'on puisse imaginer. Les premiers considèrent l'acteur avant tout comme un instrument ou un matériau, au même titre qu'une caméra tandis que les seconds laissent une certaine autonomie à l'acteur, qui devient alors une sorte de co-auteur. Bergman insiste sur la coopération des acteurs, tout en les qualifiant d'"instrument le plus précieux" et en précisant que "la caméra n'est que le médiateur des réactions de cet instrument". Aux metteurs en scènes qui cherchent le bon profil répond l'attente des acteurs pour le rôle qui révèlera toute l'ampleur de leur talent. Dans la plupart des cas, cette attente est vaine, car l'acteur, comme instrument, ne peut jamais donner la pleine mesure de son métier. C'est fondamentalement antinomique. J'en conclurais que le cinéma, avec ses techniques du plan, du cadrage et du montage, n'est tout simplement pas fait pour mettre en valeur le jeu des acteurs, et quand il le fait, c'est au détriment du film. Certains ici doutaient que le cinéma soit la création d'une seule personne : on peut définitivement conclure qu'en tout cas, l'acteur ne saurait jamais être en tant que tel considéré comme l'auteur de cette création. Paradoxe que tous les acteurs soient attirés par un art, dont l'essence nie tout simplement leurs prérogatives. Il est désormais urgent qu'après les questions "Qu'est-ce que le cinéma d'auteur ?" "Qu'est-ce qu'un bon acteur ?" on pose la question : "Que pourrait-être un cinéma d'acteur ?" Rousseau. (*) la différence entre comédien et acteur s'est estompé presque complètement. Je sais que certains l'expliquent par les oppositions théâtre-cinéma, ou encore comédie-tragédie, ce qui n'est pas tout à fait vrai à ma connaissance. En fait, selon Littré, comédien est employé pour désigner la profession, tandis qu'acteur est relatif aux personnes qui agissent dans une pièce et par extension à celles qui les représentent. Louis Jouvet, quant à lui, reprenait une autre distinction qui séparait l'acteur, celui qui ne peut jouer que certains rôles, du comédien qui est capable d'endosser une plus large palette. Le premier plie le rôle à sa personnalité, le second est habité par son personnage. Evidemment, comme toute simplification, elle a ses limites, et il se peut très bien qu'on trouve des acteurs comédiens et vice-versa. -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
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