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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Les Invasions Barbares - Denys Arcand (2003)
LES INVASIONS BARBARES
Canada, de Denys Arcand, 2003, Cl, 112'
Scénario: Denys Arcand
Photo: Guy Dufaux
Montage: Isabelle Dedieu
Production: Cinémaginaire Inc., Productions barbares Inc., Pyramides.
Avec: Rémy Girard, Stéphane Rousseau, Marie-Josée Croze, Dorothée
Berryman, Louise Portal, Dominique Michel, Pierre Curzi, Yves Jacques,
Marina Hands, Toni cecchinato, Johanne-Marie Tremblay,
Rémy (Rémy Girard), professeur d'Université à la cinquantaine et
"socialiste voluptueux", est atteint d'un cancer et un scanner révèle sa
fin proche. Son ex femme Louise (Dorothée Berryman), divorcée depuis
quinze ans, fait venir à son chevet son fils Sébastien (Stéphane
Rousseau) et sa fiancée française Gaëlle (Marina Hands). Sébastien,
jeune cadre dynamique travaillant dans le business boursier (il est
courtier), va prendre en charge les derniers temps de son père. D'abord,
en lui faisant aménager à l'intérieur de l'hôpital toute une chambre
uniquement pour lui grâce à des stratagèmes hilarants et qui passent par
le soudoiement et la corruption, puis en réunissant autour de son père
tous ses anciens amis et anciennes maîtresses, toute cette bande que
l'on avait appréciée il y a dix-sept ans dans "Le déclin de l'empire
américain". Enfin, en soulageant la souffrance physique de son père par
une utilisation quotidienne d'héroïne fournie par son ancienne amie
d'enfance, Nathalie (Marie-Josée Croze)--
En 1986, Denys Arcand, réalisateur québécois, réalisait "Le déclin de
l'empire américain" où il traitait sur une base sociologique de l'état
de la société canadienne, (et notamment québécoise) et nord-américaine à
travers un groupe d'amis, ex-gauchistes embourgeoisés et cyniques.
C'était déjà son seizième film, nommé à l'Oscar et vainqueur du Prix de
la critique à Cannes et à New-York. Trois ans plus tard, avec son film
suivant, il trouvait la consécration avec l'excellent "Jésus de
Montréal", à nouveau récompensé au festival de Cannes (Prix du Jury et
Prix ½cuménique) et encore nommé aux Oscars et aux Golden Globes. Ses
films suivants (quatre seulement en 14 ans !) ne rencontrèrent plus
autant de succès auprès du public. Aujourd'hui, il revient en force à
Cannes avec ses "Invasions barbares" suite tout à fait officielle du
"Déclin de l'empire américain", 17 ans plus tard. On retrouve les mêmes
personnages joués par les mêmes interprètes.
Sur un thème pouvant autoriser les pires dérives lacrymales, maladie
terminale et mort, Denys Arcand réussit un film éminemment jouissif, à
la fois hilarant, tendre, doux-amer et profondément dynamique. Ces
personnages ont atteint la cinquantaine et se livrent à un bilan de leur
vie, pour certains bilan définitif. Tous les engouements, les passions,
les idéologies d'autrefois sont passés au crible, analysés sans
complaisance et avec énormément d'humour. Les personnages rappellent
qu'ils ont cédé dans leur jeunesse à tous les "ismes" possibles : de
l'existentialisme au maoïsme, en passant par le marxisme-léninisme, le
structuralisme, le surréalisme, l'indépendantisme, le crétinisme, etc.
Le système hospitalier canadien (les lits occupés emplissent les
couloirs, les docteurs se trompent régulièrement sur les noms des
patients qu'ils ne connaissent pas), l'église, les syndicats (corrompus
et voleurs à l'occasion), la police, rien ne trouve grâce aux yeux de
Denys Arcand qui dresse une bilan de la société en forme de
réquisitoire. Il montre que si chaque structure, chaque système possède
ses énormes défauts, ils possèdent aussi une face cachée, une faille,
qui permet de contrecarrer ces défauts, quitte à utiliser pour les
"faire sortir" des méthodes peu avouables ou guère légales. Il ne
confond pas non plus obligatoirement systèmes et personnes travaillant
pour ces systèmes. Ainsi de la religion. Il critique sévèrement l'église
et la religion elle-même mais trace un joli portrait de l'infirmière
religieuse qui s'occupe de Rémy.
Pour Denys Arcand, les "invasions barbares" sont multiples: au premier
rang, l'Empire américain qui pour avoir décliné il y a 17 ans reste
néanmoins plus vivace et agressif que jamais, renforcé par son nouveau
fanatisme religieux. Mais aussi toutes les interventions militaires dans
le Monde, le terrorisme (l'image d'un avion pénétrant en gros plan l'un
des immeubles du World Trade Center surgit de manière brusque et
inattendue sous nos yeux), les maladies épidémiques comme le SIDA et
désormais la pneumonie atypique, l'exercice du pouvoir des grandes
démocraties, "compétition de crétinisme entre Bush et Berlusconi" selon
les propres mots du cinéaste.
Si la mise en scène des "Invasions barbares" n'a rien de révolutionnaire
(bonne utilisation néanmoins des gros plans), les dialogues brillent. Et
on aurait tort de se plaindre du côté très "bavard" du film. Les bons
mots pleuvent et n'apparaissent jamais gratuits ni hors contexte. Ainsi
lorsque Rémy raconte comment, à son époque maoïste, il se prit une
sévère veste face à une jeune Chinoise qu'il avait tentée de séduire en
lui faisant l'apologie de la révolution culturelle, alors plein,
raconte-t-il, "des certitudes véhiculées par Jean-Luc Godard et Philippe
Sollers". Rires assurés dans le public suivis d'applaudissements. On
comprend dès lors que Les Cahiers du Cinéma, Le Monde, Libération et
autres critiques aient pu faire la fine bouche devant ce film, film
jamais complaisant, jamais "intello", jamais nombriliste. Ces
personnages, bien qu'érudits et cultivés, manient des tas de références
culturelles mais n'exposent pas leur savoir avec prétention. Ce sont
tous des hédonistes de la vie à commencer par Rémy, amateur de femmes
tout au long de sa vie et bon vivant.
Denys Arcand s'appuie aussi sur une bande de comédiens tout à fait
remarquables au premier rang desquels Rémy Girard dans le rôle du père,
absolument étonnant et qui aurait mérité un prix d'interprétation sur la
Croisette. Stéphane Rousseau, comique très célèbre au Canada, trace le
portrait tout en finesse et très touchant de son fils. Parmi les autres
acteurs, on retiendra surtout le talent très subtil, plein de douceur et
de charme naturel de Marie-Josée Croze dans le rôle de Nathalie, l'amie
d'enfance de Sébastien, devenue junkie et qui aidera Rémy à supporter
ses souffrances. L'actrice, déjà aperçue dans le film d'un autre
réalisateur canadien célèbre, Atom Egoyan ("Ararat", 2002) a été
récompensée de sa performance par un inattendu Prix de la meilleure
actrice au Festival de Cannes.
"Les Invasions barbares" n'est jamais racoleur, ne sombre pas dans le
mélo, nous attendrit, nous fait monter l'émotion à la gorge (ainsi le
message de la fille de Rémy, seule sur un bateau en mer, à son père via
une Webcam) avant de nous libérer dans un éclat de rire salvateur. Un
excellent film qui a mérité son Prix du Scénario cannois et aurait même
pu prétendre à davantage.
Philippe Serve
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"Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à
chanter." (Samuel Beckett)
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