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[Date Prev][Date Next][Date Index] [INTERVIEW] Christophe Ruggia, realisateur des Diables
Passé inaperçu lors de sa sortie en salles, le film de Christophe Ruggia sort en DVD. Le choc que fut le film pour nous et la joie de voir enfin un film français de cette qualité nous ont donné envie de l'aider, en espérant qu'il saura trouver son public en DVD. Voici donc une interview de Christophe Ruggia qui revient avec passion sur l'expérience de son film... Origine du projet Dumbledore : Quelle est l'origine du projet ? Christophe Ruggia : L'idée des Diables, c'est venu il y a très longtemps puisque j'ai commencé à l'écrire quand j'avais 19 ans. Il s'agissait d'un mélange de trois histoires, une partie de mon histoire personnelle et les histoires de deux de mes meilleurs amis. A chaque fois, il s'agissait d'une histoire de perte dont le père était au centre. Quand je suis arrivé à Paris, j'étais dans ce qu'on appelle un foyer de jeunes travailleurs. Moi j'étais là parce que ça ne coûtait pas trop cher et que ça me permettait d'avoir une chambre. C'était également une institution qui dépendait de la DDASS, donc la grande majorité des autres jeunes présents étaient issus de la DDASS. Mon histoire, c'est que mon père est mort alors que j'avais 6 ans et demi. On avait alors vadrouillé énormément. Entre zéro et 8 ans, j'ai vécu dans 17 villes différentes. On est arrivé finalement dans le Sud de la France. J'avais 8 ans et ma sour 7. C'est là qu'on a grandi pour la première fois un peu au même endroit, même si on était décalé par rapport aux autres. C'est de là que vient l'histoire de cette quête de la maison, de ce parcours en permanence chaotique, cette espèce de road-movie à pied qui fait en sorte qu'on change sans arrêt de lieux, dans lesquels les personnages passent et qui ne leur appartient jamais. Mais surtout cette quête d'un endroit où ils puissent dire « c'est chez moi ». Moi je n'ai jamais senti un tel endroit et je le sentirai probablement jamais parce que maintenant, c'est fini pour moi. La seconde histoire concerne un de mes meilleurs potes qui a été abandonné à sa naissance dans une poubelle. Ce sont les éboueurs qui l'ont sorti de là en l'entendant pleurer. Il a vécu son enfance dans des centres et quand il avait 10, 11 ans, sa mère a débarqué pour le voir, pour le récupérer. Ils ne se sont vus qu'une fois, la rencontre s'est très mal passée entre les deux et il n'a jamais voulu la revoir depuis. La troisième histoire, c'est celle de mon meilleur ami, Joseph, qui est celle que raconte Karim dans le film. C'est un enfant battu qui, un jour, a piqué une mobylette et qui a essayé de tuer son père. Il l'a raté, s'est fait arrêté et mis en hôpital psychiatrique. Evidemment, à cause de nos trois histoires, nos pertes nous ont rapproché et on partageait la même solitude, la même révolte et la même attitude face au monde. Et évidemment, les trois ont fait des carrières artistiques, le premier est photographe, l'autre dans la musique et moi dans le cinéma. Dumbledore : Les Diables se trouve également dans une parfaite continuité avec tes deux autres films, Le Gone du Chaaba et surtout ton premier court-métrage, L'enfance égarée dès le début duquel on voit un couple d'enfants, à savoir un frère qui traîne une sour muette et qui sont à la recherche d'un lieu accueillant. Christophe Ruggia : L'enfance égarée clairement puisque j'ai eu l'idée des Diables et de l'histoire de deux enfants abandonnés, frère et sour, quand j'avais 19 ans, c'est-à-dire 3 ans avant L'enfance égarée. A l'époque, je n'ai pas réussi à écrire cette histoire des Diables et puis je suis parti sur d'autres trucs, la campagne de lutte contre le Sida, dans des associations, ça m'a pris trois ans et puis j'ai produit également des courts-métrages des films de Bourlem Guerdjou pour la télé, un documentaire sur les enfants dans la guerre du Liban. Ensuite, j'ai compris qu'il fallait que je passe à la mise en scène, que je fasse un court-métrage et ça a été L'enfance égarée. Dumbledore : Cette filiation entre L'enfance égarée et les Diables était consciente ? Christophe Ruggia : Aucunement. Je ne connaissais pas l'autisme à l'époque. Je savais juste que cette petite fille dans L'enfance égarée devait parler à l'oreille de son frère et pas au reste du monde. Le seul lien qu'ils avaient entre eux, c'était ça. La grande différence pour moi entre L'enfance égarée et Les Diables c'est que dans L'enfance égarée il y a encore ce lien qui existe entre les enfants. La communication avec les adultes n'existe plus (c'est flagrant parce qu'il n'y a pas d'adultes dans le film) mais au moins la communication existe encore entre eux. Alors que dans Les Diables c'est fini. Même cette communication interne des enfants n'existe plus. Ce sont des enfants qui monologuent dans leurs souffrances, dans leurs solitudes. J'ai bien senti avec mon enfance que chez ces gamins là, le lien se crée beaucoup plus dans le manque que dans le mouvement vers l'autre. Ce sont des solitudes qui se rencontrent et c'est par leur solitude, leur manque affectif, leur révolte aussi, qu'ils se reconnaissent... Dumbledore : L'idée de la sour autiste était donc au départ de l'écriture. Christophe Ruggia : Non, même pas. Elle est arrivée en cours d'écriture des Diables. L'idée vient de la femme de mon co-scénariste, Olivier Lorelle avec qui j'ai commencé à écrire la première année. En fait, j'ai écrit un an avec lui et puis après, pendant 2 ans, j'ai tout réécrit tout seul parce que j'avais besoin de m'affronter avec cette histoire. Jusque là, j'étais en train de me protéger derrière Olivier pour éviter tout ce qui était complexe. La femme d'Olivier est pédopsychiatre. Chaque fois qu'on la voyait, on parlait de l'histoire et puis elle savait qu'on bossait sur un personnage féminin qui était enfermé dans un mutisme, comme dans L'enfance égarée. Je voulais qu'elle soit mutique, un peu space, mais je ne connaissais pas vraiment l'autisme, à part quelques bouquins comme « Quand j'avais 5 ans, je m'ai tué ». Et puis un jour elle m'a dit, que tout ce qu'elle entendait sur le personnage était très proche des autistes. Par hasard, elle était en train de lire un bouquin écrit par une autiste, « Si on me touche, je n'existe plus » de Donna Williams, une autiste australienne. Elle m'a passé le bouquin et ça a été le coup de foudre, la rencontre avec un personnage incroyable. Et puis, c' était tellement au cour du sujet que je traitais, aussi bien sur Chloé que Joseph. En fait, pour moi, Chloé était travaillée pour proposer un contre-champ à Joseph. Au début, elle devait être le personnage le plus sombre, le plus inabordable, le plus incompréhensible pour que le spectateur, du coup, ne puisse se rattacher qu'à Joseph qui avait l'air plein de vie, s'occupant de tout. Seulement, Joseph se mettait à basculer parce que tout ça était trop lourd pour lui. Chloé, à l'inverse, faisait le chemin croisé et allait vers la vie. Donc forcément, quand j'ai découvert l'autisme à travers différents bouquins, les gens que j'ai rencontré, les hôpitaux de jour et les autistes avaient lesquels j'ai travaillé pendant deux ans, ça m'a nourri, ça m'a permis d'avoir dans le personnage de Chloé la solitude absolue, la douleur incommensurable, l'auto-mutilation, la construction de cette mosaïque avec ces bouts de verre alors que Joseph, ça allait être la destruction et la mutilation avec les bouts de verres etc, etc. J'ai pu créer un chemin à travers différentes douleurs, différents symptômes de mal-être chez les enfants ou les pré-adolescents. Avec tous ces symptômes chez Chloé, il me restait à trouver la correspondance chez Joseph qui faisait le chemin inverse. Dumbledore : L'évolution de Chloé qui passe d'un autisme répulsif, qui refuse le contact, à un autisme adhésif, tout le temps collée à son frère, c'est une évolution courante ? Christophe Ruggia : Non. C'est possible, c'est imaginable, ça peut arriver comme l'accès à la parole ou au contact. Chaque autiste est très différent. Aussi bien dans ses symptômes que dans ses évolutions. Les Deux comédiens Dumbledore : Le scénario écrit, tu passes au montage financier. Combien a coûté le film ? Christophe Ruggia : Vingt millions. Dumbledore : Et ça se monte comment un film à vingt millions ? Christophe Ruggia : Très difficilement, plus difficilement qu'un film à 8 et plus difficilement qu'un film à 50. Les Diables n'est pas un film de marché, il n'y a pas de star, puisqu'on est surtout sur des enfants, et on était sur un sujet difficile. On a réussi à boucler le budget, mais avec une dizaine de partenaires financiers différents. Dumbledore : Comment as-tu trouvé tes deux comédiens, Adèle et Vincent. Christophe Ruggia : Par des castings. J'ai été convaincu par Adèle tout de suite. Pour Vincent, ça a été plus difficile. Ou en tout cas moins évident. Dumbledore : Tu as beaucoup travaillé avec eux ? Christophe Ruggia : Enormément. Adèle et Vincent sont différents dans leurs approches. Adèle s'est tout de suite investie dans le rôle. Pour Vincent, ça a été plus long. Il se retenait plus, et puis un jour il s'est lâché sur une scène d'impro. Il s'est alors décidé à faire le film et il l'a fait à fond. Sans retenue. Dumbledore : Quel travail d'approche as-tu fait avec eux? Christophe Ruggia : J'ai beaucoup travaillé avec ma sour qui a une formation d'acteur de théâtre. Elle a apporté beaucoup de technique et de jeux de comédiens. Avant le début du tournage, j'ai travaillé six mois avec Adèle et quatre mois avec Vincent sur le corps, sur la maîtrise des émotions. Adèle avait notamment un problème avec son corps qui avait poussé trop vite. Dumbledore : Ce qui correspond pourtant à la problématique du personnage de Chloé. Christophe Ruggia : Oui. Mais elle devait d'abord et avant tout pouvoir maîtriser son rapport avec le corps, régler ce problème, pour pouvoir ensuite l'utiliser et jouer avec. Donc on a fait beaucoup d'exercices, on a travaillé sur l'approche du corps, avec notamment des exercices de danse. Tout ce travail avec les acteurs a permis une chose importante. C'est qu'une fois arrivés sur le plateau, je leur ai jamais rien pris. Il n'y a jamais eu de vol. C'est eux qui me donnaient ce qu'il me fallait pour le film. Un exemple. On est arrivé notamment à un stade de confiance et de connivence entre Adèle et moi, qu'il me suffisait de passer ma main devant ses yeux pour qu'elle passe des rires aux larmes. Selon la façon dont je passais la main devant le visage, elle pouvait partir dans un fou-rire. Nous étions arrivés à un tel stade de compréhension qu'un seul geste suffisait pour qu'elle comprenne l'intention. Cette connivence, c'est l'idéal dans une relation réalisateur/acteur. Dumbledore : Tu parles plus facilement de ton expérience avec Adèle qu'avec Vincent. Christophe Ruggia : Les deux sont très différents, mais admirables de deux manières différentes. Adèle est une personne très intérieure. Elle a quelque chose de l'ordre du... Dumbledore : Du don? Christophe Ruggia : Oui, quelque chose comme ça. Elle est un peu sauvage et elle faisait preuve d'une concentration impressionnante pendant quelques fois de longues heures avant les prises. Elle avait cette possibilité de faire abstraction d'elle-même pour entrer dans le personnage. Vincent est beaucoup plus social, plus ouvert. En moins de deux heures, il était capable de connaître tout le monde autour de lui, de sympathiser avec tout le monde et de jouer son rôle très vite. Il est plus cérébral qu'Adèle et c'est un grand bosseur. Il posait beaucoup de questions sur le pourquoi et le comment de son personnage. Dumbledore : Quand on interrogeait Oury sur comment diriger Bourvil et De Funès ensemble, il répondait, je crois, qu'on travaille "sur le milieu". Bourvil avait besoin de travailler pour s'améliorer et trouver le ton, et était meilleur au fur et à mesure des prises. De Funès était bon tout de suite et perdait de sa spontanéité à mesure des prises. Christophe Ruggia : Ce n'est pas vraiment pareil parce que justement tout le travail de préparation avait été fait avant l'urgence du tournage. Face à la caméra, Vincent était très inventif, offrant des variations entre une prise et une autre, ce qui est passionnant pour le montage. Adèle, elle, avait besoin d'être cadrée et évoluait dans le cadre qu'on avait fixé. A part ça, il n'y avait rien de compliqué. Dumbledore : On raconte toujours des histoires complexes sur les rapports réalisateurs et jeunes comédiens, les chantages affectifs que ce soit Chaplin ou Pialat. Christophe Ruggia : Non. Le tournage a été un pur plaisir. Il n'y a eu vraiment aucun souci parce que tout le travail a eu lieu avant le tournage. Dumbledore : Pour faciliter le travail, tu as tourné dans la continuité ? Christophe Ruggia : Pas vraiment. J'ai juste essayé le plus possible de tourner la première partie dans son entier et la seconde - qui commence avec l'ouverture de Chloé au monde - ensuite. Seulement, comme la scène de la danse se passait près de Lyon, j'ai dû commencer par là... Par contre, j'avais un autre souci que celui de la direction d'acteur. C'est que durant les 6 mois de préparation avec Adèle, j'ai remarqué que physiquement elle changeait. Il fallait donc que je devance ça et que je m'en serve pour le film car cela correspondait au rôle. Je voulais qu'elle soit enfant au début du film - physiquement mais aussi dans sa tête - et plus mûre à la fin. J'avais donc beaucoup travaillé en vidéo sur son visage, j'avais repéré les axes, les éclairages qui la présentaient la mieux soit en petite fille, ce qu'elle était encore, soit en jeune adolescente, ce qu'elle était en train de devenir. " Dumbledore : Finalement, tu veux dire que tu avais en face de toi deux comédiens et non deux enfants. Christophe Ruggia : Oui. Dumbledore : Finalement, tout le travail que tu as fais pendant 4 et 6 mois avec Vincent et Adèle, c'était... de leur apprendre le métier d'acteur. Christophe Ruggia : Exactement! A leur apprendre à maîtriser leur corps, à jouer avec leurs émotions, à donner ce que les rôles réclamaient. Mais ce travail finalement a lieu naturellement avec tous les acteurs. Ici, seulement, on a pu le faire longtemps avant le début le film. On se connaissait parfaitement avant de commencer le film, ce qui était un avantage... Mais oui, j'avais en face de moi non plus deux enfants que j'utilisais, mais deux acteurs que je respectais. Cela n'a été possible qu'avec les mois de préparations au préalable. Le film Dumbledore : Le film est parsemé de clins d'oeils sur des films qui te tiennent à cour. Christophe Ruggia : Oui. La chanson du début est celle de La nuit du chasseur qui est un de mes films préférés. Dumbledore : Et également l'adresse: Rue des Lucioles. Christophe Ruggia : ... qui fait référence au Tombeau des lucioles. Il y a aussi Johnny Guitar avec la maison en feu. Les films de Nicholas Ray dans leur globalité. Les Amants de la nuit. Dumbledore : Mais dans sa globalité, ton film se situe dans la lignée du cinéma italien, et notamment du néo-réalisme. Christophe Ruggia : Pas vraiment. Le Gone du Chaaba était dans cette lignée néo-réaliste. Avec Les Diables j'ai été plus dans l'expressionnisme allemand. C'est clairement montré avec les premières images du film : la découpe des deux silhouettes sur le drap fait référence à L'Aurore de Murnau. Dumbledore : Tout de même. Vu le parcours de Joseph, il est difficile de ne pas penser à Allemagne année zéro de Roberto Rossellini avec ce personnage d'enfant qui est sur une ligne qui le conduit au suicide. Ou bien encore L'Incompris dans le rapport forcément décalé de l'enfant au monde adulte. Christophe Ruggia : C'est vrai, sauf que le film ne possède pas une fin aussi dramatique. La fin est ouverte. Le parcours de Joseph est un parcours plus "expressionniste" puisque sa vision du monde est de plus en plus déformée, par l'imaginaire, le rêve. Et puis le thèmedu corps est propre à l'expressionnisme, pas du tout au néo-réalisme. Par contre, c'est vrai que le rapport au monde des adultes est quant à lui plus ancré dans le néo-réalisme. Dumbledore : Donc un film tout à la fois "expressionniste" et "néo-réaliste". Or les deux sont contradictoires. A priori. Christophe Ruggia : A priori. Dumbledore : Et Chloé? Elle se situe où? Christophe Ruggia : Chloé c'est un peu le cinéma, non? Elle fait le parcours de l'histoire du cinéma, muette, renfermée qui est appellée à s'ouvrir, à acquérir des émotions et la parole... La Sortie Dumbledore : Le film part à Cannes. Il obtient le prix Cannes Junior. Pourtant, au moment de la sortie, il y a eu un petit souci? Christophe Ruggia : Le film est passé devant la commission de classification (ndlr: la censure) et a été interdit au moins de 16 ans. Dumbledore : C'était avant ou après le prix Cannes Junior? Christophe Ruggia : Après. Dumbledore : Après un prix décerné par des enfants de moins de 16 ans? Christophe Ruggia : Oui. Le film était également soutenu par la Ligue de l'Enseignement Laïque, autrement dit des enseignants ! Dans la commission, il y a des représentations d'organismes très conservateurs, très rétrogrades qui tendent à acquérir de plus en plus de pouvoir. L'époque également était assez portée à renforcer cette censure conservatrice. Du coup le film a été interdit aux moins de seize ans par la commission de classification, par treize voix contre dix. Ce qui m'a mis très en colère. En deux heures, mon producteur et moi avons mobilisé la profession. Nous avons demandé au Ministre de la Culture de voir le film et de juger par lui-même, ce qu'il a fait. Il a aussitôt demandé à ce que le film repasse devant tous les membres de la commission. Après cette deuxième vision, le film a été interdit aux moins de douze ans par vingt-deux voix contre quatre. Et l'affaire s'est arrêtée là. Dumbledore : Le film sort le 11 septembre et... Christophe Ruggia : ... se plante. Dumbledore : Tu l'expliques comment? Christophe Ruggia : Il y a d'abord la date qui était catastrophique. Sortir à la date anniversaire des attentats, c'était une connerie. La presse était ailleurs. En plus, septembre/octobre, c'est une période très mauvaise pour sortir un film. Pour finir, le film est difficile, violent et le contexte de distribution est aujourd'hui tel qu'on ne donne plus aux films la possibilité de trouver leur public sur la longueur... Bref, c'est un film qui n'a pas trouvé son public. Dumbledore : Tu ne crois pas que c'est également un problème de ciblage ? Le film est d'une violence inouïe. Il ne s'adresse pas vraiment à des enfants, mais plus à des adultes qui sont dérangés là où ça fait mal : dans leur responsabilité face à la jeunesse. En tout cas, ce n'est pas un film familial, ce n'est pas Le Ballon d'or et pourtant avec l'affiche des deux enfants, le prix annoncé à Cannes Junior, le projet était vendu comme familial. Christophe Ruggia : Je ne suis pas d'accord. Les deux personnages principaux sont des enfants, on ne pouvait donc pas ne pas les mettre sur l'affiche. Et puis, c'est un film pour enfants ! Certes, le film s'adresse aux adultes également, stigmatisant des problèmes sociaux. Mais il s'adresse surtout au 12-18 (ou au 12-15 ans) dans les questions que soulève le film : le rapport au corps, l'amour considéré comme absolu et intemporel, la solitude considérée comme sans fin, etc. Non, je revendique la cible des enfants. En priorité même. Ils sont tellement enfermés dans des interdits, des cadres imposés par des adultes, pour tenter (vainement) de les maîtriser, que ce film leur permet enfin de voir que les problèmes qu'ils rencontrent, les questions qu'ils se posent, ne sont pas isolés. Ils sont généraux, même si la société tend à les ignorer. J'espère et je crois que ce film peut les aider à passer un cap. Dans Le Gône du chaaba, le cap à passer était celui que rencontrent les 8-12 ans, le stade de la culture représentée par la lecture, le passage de la petite à la grande enfance. Pour Les Diables, ce sont les 12-15 ans, le rapport à la sexualité, à la société. Dumbledore : Tu aurais interdit ton film à quel âge? Christophe Ruggia : J'aurais aimé une interdiction qui n'existe pas en France : interdit au moins de 12 ans sauf accompagné par les parents. Car aller au cinéma avec ses enfants, c'est déjà un acte d'ouverture, de communication. Le film pose des questions et les enfants peuvent se servir de ce film pour formuler ces questions et ces problèmes. Poser les questions, c'est ouvrir un débat et chercher des réponses. C'est constructif. Encore une fois, je voulais que ce film serve à accompagner des enfants dans une période complexe de leur parcours. Dumbledore : Tu trouves que ton film apporte des réponses? Christophe Ruggia : (sourire) Je crois que les enfants comprennent mieux le film que les adultes. Avec les enfants, on a fait beaucoup de présentations et de débats avec ce film. Il est intéressant de voir que pendant une heure, une heure et demi de débat, ils posaient beaucoup de questions, mais toujours à travers les personnages. Pourquoi ceci, pourquoi cela? Ensuite, les enfants me suivaient après le débat et on parlait autrement. Ils ne parlaient plus des personnages mais d'eux mêmes. "J'ai fait une tentative de suicide". L'enfant avait 14 ans. Le film n'a peut-être pas de réponse, mais il cristallise les problèmes et les questions. Les enfants suivent le personnage de Joseph... jusqu'à un certain point. Ensuite, ils ne le suivent plus. Ils se posent alors les questions pour savoir pourquoi et comment il en arrive à ces extrêmes. Ils s'interrogent sur tel ou tel pote à eux qui traverse ou a traversé des étapes que franchit Joseph. En se posant des questions, ils apportent déjà des éléments de réponse. Dumbledore : Lors d'une des premières avant-premières, tu m'as raconté une anecdote sur le psychiatre de l'hôpital de jour où tu as passés deux ans pour étudier les autistes... Christophe Ruggia : Oui. On projette le film. Les lumières reviennent et quand il sort de la salle et vient me voir. Il est blême. Il me dit qu'il n'arrive pas à comprendre qu'Adèle ne soit pas autiste!. Tous les détails, tout le jeu dans le moindre détail d'Adèle est celui d'une autiste. Il m'a demandé la permission de parler à Adèle et l'a interrogé pendant une heure sur son jeu, pour essayer de comprendre. Dumbledore : A quoi est due cette justesse? Le travail de préparation ? Les bouquins que tu as lus ? Adèle? Christophe Ruggia : Tout ça ensemble. Plus le fait que j'ai refusé qu'Adèle rencontre des autistes. Je voulais d'abord éviter qu'elle assiste à une crise d'un autiste, ce qui aurait très violent pour elle, et puis surtout, je ne voulais pas qu'elle "imite". Le travail de 6 mois a permis qu'elle trouve une vérité et qu'elle incarne finalement, devant la caméra, une autiste particulière et unique du nom de Chloé, incarnée par Adèle. Par Adèle ! Car découvrant Adèle, j'ai repéré des particularités, ses complexes, ses blocages sur lesquels on a travaillé et qui ont alimenté le personnage et qui ont permis à Adèle d'offrir la représentation la plus juste de l'autisme qu'on ait vu jusque là. Dumbledore : Tu avais pourtant un modèle pour Adèle? Christophe Ruggia : Pas vraiment un modèle par ce que l'autisme a autant forme qu'il y a d'autiste. Mais il y avait une jeune femme de 15 ans, qui était en pleine découverte de son corps, de sa sensualité, de sa sexualité sans pour autant pourvoir accepter le contact physique avec les autres. Je me suis servi d'elle. Mais Adèle ne l'a pas rencontrée. Après le film, j'ai fait une projection, je lui ai montré le film. Il s'est passé une chose extraordinaire. L'après-midi même ou le lendemain, je m'en souviens plus, elle a fait un geste que fait Chloé dans le film, celui de prendre la manche d'un autre pour se nourrir. C'était la preuve pour les éducateurs qu'elle avait une ouverture sur le monde. Dumbledore : Un prêté pour un rendu en somme. Christophe Ruggia : Exactement ça. Un prêté pour un rendu ! Je lui avais emprunté des choses pour créer Chloé et Chloé le lui rendait. Pour la petite histoire, le film se trouve maintenant dans beaucoup d'associations d'autistes de France à Madagascar en passant par l'Europe pour servir aux éducateurs. Il sert notamment de travail d'approche pour aborder la sexualité. Et cela, même dans des écoles "normales" car le sujet de la sexualité pubertaire est totalement absent du cinéma et encore tabou dans nos sociétés. Sortie du film Dumbledore : Comment tu vis l'échec commercial du film? Christophe Ruggia : Plutôt bien, même si sur le coup, ça fait jamais plaisir. J'ai conscience que le film est compliqué et je suis confiant sur le fait qu'il trouvera son public. Paradoxalement, la chance c'est que le film n'a pas été vu. Dumbledore : Et que ceux qui l'ont vu ont adoré ! Christophe Ruggia : Oui. Donc avec le marché de la vidéo, il va être un peu plus vu et dans quelques mois il passera sur Canal+ et suscitera, je le crois, une réaction. Le Gône du chaaba a suscité un phénomène similaire, le temps travaillant pour lui. Je suis confiant, Les Diables trouvera son public. Je ne suis pas pressé, je ne suis pas dans l'immédiateté. Je n'ai pas peur du travail du temps. Le DVD Dumbledore : Le film sort en DVD le 15 mai. Plusieurs réalisateurs se sont plaints de n'avoir pas su, ou pas pu accompagner les sorties de leurs films en DVD. Qu'en est-il pour toi ? Christophe Ruggia : Non, j'ai pas eu ces soucis là et j'ai pu travailler comme je le souhaitais avec l'éditeur. Peut-être parce que j'avais anticipé de longue date la sortie du dvd. Avant le tournage, j'avais demandé à une amie documentariste de venir tourner quelques journées. J'avais vu pas mal de making-of et ce que je trouvais intéressant, c'était de proposer des "journées de tournage" : l'arrivée, montage du décor, répétitions, tournage, démontage. Mon second souhait, c'était que L'Enfance égarée soit présent sur le disque. J'ai donc essayé de trouver qui avait les droits et comment les récupérer. Je me suis pris très tôt, mais ça n'a évidemment pas empêché que le problème ne soit réglé qu'une semaine avant le pressage. J'aurais aimé également un commentaire, mais là, j'étais bloqué au niveau de la place offerte sur le dvd (ndlr: making-of d'une heure, court-métrage d'une demi heure, interviews et scènes coupées). Entre le making-of et le commentaire, l'éditeur a préféré le making-of. Dumbledore : Tu ne voulais pas faire également un documentaire sur le travail avec les acteurs ? Christophe Ruggia : Ah oui, c'est vrai j'avais oublié. Le projet remonte à l'époque du Gone du Chaaba. Sur ce film, j'avais pris des enfants très durs, analphabètes, avec un rapport compliqué avec l'autorité. Les éducateurs étaient sidérés de voir ce qu'ils étaient devenus après le film et souhaitaient savoir comment je m'y étais pris pour éventuellement pouvoir adapter cette expérience dans leur travail. Je leur avais promis, pour le prochain film, de faire un documentaire qui pourrait leur être utile. J'ai donc tout filmé en DV pendant les 6 mois de préparation. Il aurait fallu 2 mois de travail. Je suis parti d'abord sur le making-of, et puis ensuite on m'a proposé un nouveau film et j'ai dû choisir entre le nouveau film et le documentaire... Les Projets Dumbledore : Les projets ? Christophe Ruggia : A moyen terme, j'ai le projet de réaliser "Un Enfant dans la guerre" tiré du livre de Saïd Ferdi sur le parcours d'un enfant algérien pris et torturé par des soldats français en Algérie. Ce serait le troisième volet d'une trilogie sur l'enfance. Le Gone du Chaaba concerne les 9/12 ans, Les Diables les 12/15ans, et Un Enfant dans la guerre les 15/18 ans. Le film sera très compliqué à monter vu le sujet abordé. Dumbledore : Et à court-terme ? Christophe Ruggia : Je pars demain (NDLR l'interview a été faite le 3 avril) pour le pôle nord pour le repérage d'un film intitulé Resolute. Dumbledore : Deux mots sur l'histoire ? Christophe Ruggia : Il s'agit de l'histoire d'un trentenaire français, millionnaire grâce à des affaires dans la communication. Une sorte de Branson. Il a beaucoup de pouvoir, beaucoup d'argent et possède l'arrogance de ces jeunes très riches très vite. Il fait le tour de monde en ballon. Il subit une tempête. Ses appareils électriques explosent et il atterrit 500 km plus loin, sur la banquise. Après deux jours durant lesquels il tente de survivre, c'est mourant que le recueille un Inuit qui croise sa route. Il a quitté le dernier village, Resolute, et part atteindre le pôle pour mourir. Ne pouvant rester là, seul, et ne pouvant rejoindre seul Resolut, le jeune millionnaire suit le vieil homme et va apprendre à vivre comme lui. Dumbledore : Qu'est-ce qui t'attire dans ce projet ? Christophe Ruggia : D'abord le parcours de cet homme qui passe du 21ème siècle à la préhistoire, mais aussi l'importance des civilisations archaïques qui sont en train de disparaître et qui voient disparaître avec elles une partie de notre humanité. Dumbledore : Donc, finalement, toi qui es un militant de première, que je me souviens avoir vu dans la rue pour revendiquer la création de l'état de Palestine ou pour montrer le "non" à Le Pen, tu fuis au pôle nord alors qu'il faudrait partir dans le désert irakien pour dire "non" à Bush ? Christophe Ruggia : Du tout, puisque je compte bien convaincre les ours blancs du Canada de s'opposer à Bush !! Annexe : Analyse du film par une pédopsychiatre : <http://dvdtoile.com/dossier?Les Diables+:+Analyse> Interview disponible à l'adresse <http://dvdtoile.com/dossier?Interview%20de%20Christophe%20Ruggia> -- spontex@dvdtoile.com www.dvdtoile.com : Toutes les sorties au cinema et en DVD. -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
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