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[INTERVIEW] Christophe Ruggia, realisateur des Diables


  • Subject: [INTERVIEW] Christophe Ruggia, realisateur des Diables
  • From: "Spontex" <spontex@dvdtoile.com>
  • Date: 30 May 2003 11:45:06 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.discussion,fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Guest of ProXad - France
  • Sender: modappbot@dspnet.fr.eu.org
  • Xref: unknown fr.rec.cinema.discussion:9061 fr.rec.cinema.selection:53

Passé inaperçu lors de sa sortie en salles, le film de Christophe Ruggia
sort en DVD. Le choc que fut le film pour nous et la joie de voir enfin un
film français de cette qualité nous ont donné envie de l'aider, en espérant
qu'il saura trouver son public en DVD.
Voici donc une interview de Christophe Ruggia qui revient avec passion sur
l'expérience de son film...


Origine du projet


Dumbledore : Quelle est l'origine du projet ?

Christophe Ruggia : L'idée des Diables, c'est venu il y a très longtemps
puisque j'ai commencé à l'écrire quand j'avais 19 ans. Il s'agissait d'un
mélange de trois histoires, une partie de mon histoire personnelle et les
histoires de deux de mes meilleurs amis. A chaque fois, il s'agissait d'une
histoire de perte dont le père était au centre.
Quand je suis arrivé à Paris, j'étais dans ce qu'on appelle un foyer de
jeunes travailleurs. Moi j'étais là parce que ça ne coûtait pas trop cher et
que ça me permettait d'avoir une chambre. C'était également une institution
qui dépendait de la DDASS, donc la grande majorité des autres jeunes
présents étaient issus de la DDASS. Mon histoire, c'est que mon père est
mort alors que j'avais 6 ans et demi. On avait alors vadrouillé énormément.
Entre zéro et 8 ans, j'ai vécu dans 17 villes différentes. On est arrivé
finalement dans le Sud de la France. J'avais 8 ans et ma sour 7. C'est là
qu'on a grandi pour la première fois un peu au même endroit, même si on
était décalé par rapport aux autres. C'est de là que vient l'histoire de
cette quête de la maison, de ce parcours en permanence chaotique, cette
espèce de road-movie à pied qui fait en sorte qu'on change sans arrêt de
lieux, dans lesquels les personnages passent et qui ne leur appartient
jamais. Mais surtout cette quête d'un endroit où ils puissent dire « c'est
chez moi ». Moi je n'ai jamais senti un tel endroit et je le sentirai
probablement jamais parce que maintenant, c'est fini pour moi.
La seconde histoire concerne un de mes meilleurs potes qui a été abandonné à
sa naissance dans une poubelle. Ce sont les éboueurs qui l'ont sorti de là
en l'entendant pleurer. Il a vécu son enfance dans des centres et quand il
avait 10, 11 ans, sa mère a débarqué pour le voir, pour le récupérer. Ils ne
se sont vus qu'une fois, la rencontre s'est très mal passée entre les deux
et il n'a jamais voulu la revoir depuis.
La troisième histoire, c'est celle de mon meilleur ami, Joseph, qui est
celle que raconte Karim dans le film. C'est un enfant battu qui, un jour, a
piqué une mobylette et qui a essayé de tuer son père. Il l'a raté, s'est
fait arrêté et mis en hôpital psychiatrique. Evidemment, à cause de nos
trois histoires, nos pertes nous ont rapproché et on partageait la même
solitude, la même révolte et la même attitude face au monde. Et évidemment,
les trois ont fait des carrières artistiques, le premier est photographe,
l'autre dans la musique et moi dans le cinéma.

Dumbledore : Les Diables se trouve également dans une parfaite continuité
avec tes deux autres films, Le Gone du Chaaba et surtout ton premier
court-métrage, L'enfance égarée dès le début duquel on voit un couple
d'enfants, à savoir un frère qui traîne une sour muette et qui sont à la
recherche d'un lieu accueillant.

Christophe Ruggia : L'enfance égarée clairement puisque j'ai eu l'idée des
Diables et de l'histoire de deux enfants abandonnés, frère et sour, quand
j'avais 19 ans, c'est-à-dire 3 ans avant L'enfance égarée. A l'époque, je
n'ai pas réussi à écrire cette histoire des Diables et puis je suis parti
sur d'autres trucs, la campagne de lutte contre le Sida, dans des
associations, ça m'a pris trois ans et puis j'ai produit également des
courts-métrages des films de Bourlem Guerdjou pour la télé, un documentaire
sur les enfants dans la guerre du Liban. Ensuite, j'ai compris qu'il fallait
que je passe à la mise en scène, que je fasse un court-métrage et ça a été
L'enfance égarée.

Dumbledore : Cette filiation entre L'enfance égarée et les Diables était
consciente ?

Christophe Ruggia : Aucunement. Je ne connaissais pas l'autisme à l'époque.
Je savais juste que cette petite fille dans L'enfance égarée devait parler à
l'oreille de son frère et pas au reste du monde. Le seul lien qu'ils avaient
entre eux, c'était ça. La grande différence pour moi entre L'enfance égarée
et Les Diables c'est que dans L'enfance égarée il y a encore ce lien qui
existe entre les enfants. La communication avec les adultes n'existe plus
(c'est flagrant parce qu'il n'y a pas d'adultes dans le film) mais au moins
la communication existe encore entre eux. Alors que dans Les Diables c'est
fini. Même cette communication interne des enfants n'existe plus. Ce sont
des enfants qui monologuent dans leurs souffrances, dans leurs solitudes.
J'ai bien senti avec mon enfance que chez ces gamins là, le lien se crée
beaucoup plus dans le manque que dans le mouvement vers l'autre. Ce sont des
solitudes qui se rencontrent et c'est par leur solitude, leur manque
affectif, leur révolte aussi, qu'ils se reconnaissent...

Dumbledore : L'idée de la sour autiste était donc au départ de l'écriture.

Christophe Ruggia : Non, même pas. Elle est arrivée en cours d'écriture des
Diables. L'idée vient de la femme de mon co-scénariste, Olivier Lorelle avec
qui j'ai commencé à écrire la première année. En fait, j'ai écrit un an avec
lui et puis après, pendant 2 ans, j'ai tout réécrit tout seul parce que
j'avais besoin de m'affronter avec cette histoire. Jusque là, j'étais en
train de me protéger derrière Olivier pour éviter tout ce qui était
complexe. La femme d'Olivier est pédopsychiatre. Chaque fois qu'on la
voyait, on parlait de l'histoire et puis elle savait qu'on bossait sur un
personnage féminin qui était enfermé dans un mutisme, comme dans L'enfance
égarée. Je voulais qu'elle soit mutique, un peu space, mais je ne
connaissais pas vraiment l'autisme, à part quelques bouquins comme « Quand
j'avais 5 ans, je m'ai tué ». Et puis un jour elle m'a dit, que tout ce
qu'elle entendait sur le personnage était très proche des autistes. Par
hasard, elle était en train de lire un bouquin écrit par une autiste, « Si
on me touche, je n'existe plus » de Donna Williams, une autiste
australienne. Elle m'a passé le bouquin et ça a été le coup de foudre, la
rencontre avec un personnage incroyable. Et puis, c' était tellement au cour
du sujet que je traitais, aussi bien sur Chloé que Joseph.
En fait, pour moi, Chloé était travaillée pour proposer un contre-champ à
Joseph. Au début, elle devait être le personnage le plus sombre, le plus
inabordable, le plus incompréhensible pour que le spectateur, du coup, ne
puisse se rattacher qu'à Joseph qui avait l'air plein de vie, s'occupant de
tout. Seulement, Joseph se mettait à basculer parce que tout ça était trop
lourd pour lui. Chloé, à l'inverse, faisait le chemin croisé et allait vers
la vie.
Donc forcément, quand j'ai découvert l'autisme à travers différents
bouquins, les gens que j'ai rencontré, les hôpitaux de jour et les autistes
avaient lesquels j'ai travaillé pendant deux ans, ça m'a nourri, ça m'a
permis d'avoir dans le personnage de Chloé la solitude absolue, la douleur
incommensurable, l'auto-mutilation, la construction de cette mosaïque avec
ces bouts de verre alors que Joseph, ça allait être la destruction et la
mutilation avec les bouts de verres etc, etc. J'ai pu créer un chemin à
travers différentes douleurs, différents symptômes de mal-être chez les
enfants ou les pré-adolescents. Avec tous ces symptômes chez Chloé, il me
restait à trouver la correspondance chez Joseph qui faisait le chemin
inverse.

Dumbledore : L'évolution de Chloé qui passe d'un autisme répulsif, qui
refuse le contact, à un autisme adhésif, tout le temps collée à son frère,
c'est une évolution courante ?

Christophe Ruggia : Non. C'est possible, c'est imaginable, ça peut arriver
comme l'accès à la parole ou au contact. Chaque autiste est très différent.
Aussi bien dans ses symptômes que dans ses évolutions.


Les Deux comédiens


Dumbledore : Le scénario écrit, tu passes au montage financier. Combien a
coûté le film ?

Christophe Ruggia : Vingt millions.

Dumbledore : Et ça se monte comment un film à vingt millions ?

Christophe Ruggia : Très difficilement, plus difficilement qu'un film à 8 et
plus difficilement qu'un film à 50. Les Diables n'est pas un film de marché,
il n'y a pas de star, puisqu'on est surtout sur des enfants, et on était sur
un sujet difficile. On a réussi à boucler le budget, mais avec une dizaine
de partenaires financiers différents.

Dumbledore : Comment as-tu trouvé tes deux comédiens, Adèle et Vincent.

Christophe Ruggia : Par des castings. J'ai été convaincu par Adèle tout de
suite. Pour Vincent, ça a été plus difficile. Ou en tout cas moins évident.

Dumbledore : Tu as beaucoup travaillé avec eux ?

Christophe Ruggia : Enormément. Adèle et Vincent sont différents dans leurs
approches. Adèle s'est tout de suite investie dans le rôle. Pour Vincent, ça
a été plus long. Il se retenait plus, et puis un jour il s'est lâché sur une
scène d'impro. Il s'est alors décidé à faire le film et il l'a fait à fond.
Sans retenue.

Dumbledore : Quel travail d'approche as-tu fait avec eux?

Christophe Ruggia : J'ai beaucoup travaillé avec ma sour qui a une formation
d'acteur de théâtre. Elle a apporté beaucoup de technique et de jeux de
comédiens. Avant le début du tournage, j'ai travaillé six mois avec Adèle et
quatre mois avec Vincent sur le corps, sur la maîtrise des émotions. Adèle
avait notamment un problème avec son corps qui avait poussé trop vite.

Dumbledore : Ce qui correspond pourtant à la problématique du personnage de
Chloé.

Christophe Ruggia : Oui. Mais elle devait d'abord et avant tout pouvoir
maîtriser son rapport avec le corps, régler ce problème, pour pouvoir
ensuite l'utiliser et jouer avec. Donc on a fait beaucoup d'exercices, on a
travaillé sur l'approche du corps, avec notamment des exercices de danse.
Tout ce travail avec les acteurs a permis une chose importante. C'est qu'une
fois arrivés sur le plateau, je leur ai jamais rien pris. Il n'y a jamais eu
de vol. C'est eux qui me donnaient ce qu'il me fallait pour le film. Un
exemple. On est arrivé notamment à un stade de confiance et de connivence
entre Adèle et moi, qu'il me suffisait de passer ma main devant ses yeux
pour qu'elle passe des rires aux larmes. Selon la façon dont je passais la
main devant le visage, elle pouvait partir dans un fou-rire. Nous étions
arrivés à un tel stade de compréhension qu'un seul geste suffisait pour
qu'elle comprenne l'intention. Cette connivence, c'est l'idéal dans une
relation réalisateur/acteur.

Dumbledore : Tu parles plus facilement de ton expérience avec Adèle qu'avec
Vincent.

Christophe Ruggia : Les deux sont très différents, mais admirables de deux
manières différentes. Adèle est une personne très intérieure. Elle a quelque
chose de l'ordre du...

Dumbledore : Du don?

Christophe Ruggia : Oui, quelque chose comme ça. Elle est un peu sauvage et
elle faisait preuve d'une concentration impressionnante pendant quelques
fois de longues heures avant les prises. Elle avait cette possibilité de
faire abstraction d'elle-même pour entrer dans le personnage.
Vincent est beaucoup plus social, plus ouvert. En moins de deux heures, il
était capable de connaître tout le monde autour de lui, de sympathiser avec
tout le monde et de jouer son rôle très vite. Il est plus cérébral qu'Adèle
et c'est un grand bosseur. Il posait beaucoup de questions sur le pourquoi
et le comment de son personnage.

Dumbledore : Quand on interrogeait Oury sur comment diriger Bourvil et De
Funès ensemble, il répondait, je crois, qu'on travaille "sur le milieu".
Bourvil avait besoin de travailler pour s'améliorer et trouver le ton, et
était meilleur au fur et à mesure des prises. De Funès était bon tout de
suite et perdait de sa spontanéité à mesure des prises.

Christophe Ruggia : Ce n'est pas vraiment pareil parce que justement tout le
travail de préparation avait été fait avant l'urgence du tournage. Face à la
caméra, Vincent était très inventif, offrant des variations entre une prise
et une autre, ce qui est passionnant pour le montage. Adèle, elle, avait
besoin d'être cadrée et évoluait dans le cadre qu'on avait fixé. A part ça,
il n'y avait rien de compliqué.

Dumbledore : On raconte toujours des histoires complexes sur les rapports
réalisateurs et jeunes comédiens, les chantages affectifs que ce soit
Chaplin ou Pialat.

Christophe Ruggia : Non. Le tournage a été un pur plaisir. Il n'y a eu
vraiment aucun souci parce que tout le travail a eu lieu avant le tournage.

Dumbledore : Pour faciliter le travail, tu as tourné dans la continuité ?

Christophe Ruggia : Pas vraiment. J'ai juste essayé le plus possible de
tourner la première partie dans son entier et la seconde - qui commence avec
l'ouverture de Chloé au monde - ensuite. Seulement, comme la scène de la
danse se passait près de Lyon, j'ai dû commencer par là... Par contre,
j'avais un autre souci que celui de la direction d'acteur. C'est que durant
les 6 mois de préparation avec Adèle, j'ai remarqué que physiquement elle
changeait. Il fallait donc que je devance ça et que je m'en serve pour le
film car cela correspondait au rôle. Je voulais qu'elle soit enfant au début
du film - physiquement mais aussi dans sa tête - et plus mûre à la fin.
J'avais donc beaucoup travaillé en vidéo sur son visage, j'avais repéré les
axes, les éclairages qui la présentaient la mieux soit en petite fille, ce
qu'elle était encore, soit en jeune adolescente, ce qu'elle était en train
de devenir. "

Dumbledore : Finalement, tu veux dire que tu avais en face de toi deux
comédiens et non deux enfants.

Christophe Ruggia : Oui.

Dumbledore : Finalement, tout le travail que tu as fais pendant 4 et 6 mois
avec Vincent et Adèle, c'était... de leur apprendre le métier d'acteur.

Christophe Ruggia : Exactement! A leur apprendre à maîtriser leur corps, à
jouer avec leurs émotions, à donner ce que les rôles réclamaient. Mais ce
travail finalement a lieu naturellement avec tous les acteurs. Ici,
seulement, on a pu le faire longtemps avant le début le film. On se
connaissait parfaitement avant de commencer le film, ce qui était un
avantage... Mais oui, j'avais en face de moi non plus deux enfants que
j'utilisais, mais deux acteurs que je respectais. Cela n'a été possible
qu'avec les mois de préparations au préalable.


Le film


Dumbledore : Le film est parsemé de clins d'oeils sur des films qui te
tiennent à cour.

Christophe Ruggia : Oui. La chanson du début est celle de La nuit du
chasseur qui est un de mes films préférés.

Dumbledore : Et également l'adresse: Rue des Lucioles.

Christophe Ruggia : ... qui fait référence au Tombeau des lucioles. Il y a
aussi Johnny Guitar avec la maison en feu. Les films de Nicholas Ray dans
leur globalité. Les Amants de la nuit.

Dumbledore : Mais dans sa globalité, ton film se situe dans la lignée du
cinéma italien, et notamment du néo-réalisme.

Christophe Ruggia : Pas vraiment. Le Gone du Chaaba était dans cette lignée
néo-réaliste. Avec Les Diables j'ai été plus dans l'expressionnisme
allemand. C'est clairement montré avec les premières images du film : la
découpe des deux silhouettes sur le drap fait référence à L'Aurore de
Murnau.

Dumbledore : Tout de même. Vu le parcours de Joseph, il est difficile de ne
pas penser à Allemagne année zéro de Roberto Rossellini avec ce personnage
d'enfant qui est sur une ligne qui le conduit au suicide. Ou bien encore
L'Incompris dans le rapport forcément décalé de l'enfant au monde adulte.

Christophe Ruggia : C'est vrai, sauf que le film ne possède pas une fin
aussi dramatique. La fin est ouverte. Le parcours de Joseph est un parcours
plus "expressionniste" puisque sa vision du monde est de plus en plus
déformée, par l'imaginaire, le rêve. Et puis le thèmedu corps est propre à
l'expressionnisme, pas du tout au néo-réalisme. Par contre, c'est vrai que
le rapport au monde des adultes est quant à lui plus ancré dans le
néo-réalisme.

Dumbledore : Donc un film tout à la fois "expressionniste" et
"néo-réaliste". Or les deux sont contradictoires. A priori.

Christophe Ruggia : A priori.

Dumbledore : Et Chloé? Elle se situe où?

Christophe Ruggia : Chloé c'est un peu le cinéma, non? Elle fait le parcours
de l'histoire du cinéma, muette, renfermée qui est appellée à s'ouvrir, à
acquérir des émotions et la parole...


La Sortie


Dumbledore : Le film part à Cannes. Il obtient le prix Cannes Junior.
Pourtant, au moment de la sortie, il y a eu un petit souci?

Christophe Ruggia : Le film est passé devant la commission de classification
(ndlr: la censure) et a été interdit au moins de 16 ans.

Dumbledore : C'était avant ou après le prix Cannes Junior?

Christophe Ruggia : Après.

Dumbledore : Après un prix décerné par des enfants de moins de 16 ans?

Christophe Ruggia : Oui. Le film était également soutenu par la Ligue de
l'Enseignement Laïque, autrement dit des enseignants ! Dans la commission,
il y a des représentations d'organismes très conservateurs, très rétrogrades
qui tendent à acquérir de plus en plus de pouvoir. L'époque également était
assez portée à renforcer cette censure conservatrice. Du coup le film a été
interdit aux moins de seize ans par la commission de classification, par
treize voix contre dix. Ce qui m'a mis très en colère. En deux heures, mon
producteur et moi avons mobilisé la profession. Nous avons demandé au
Ministre de la Culture de voir le film et de juger par lui-même, ce qu'il a
fait. Il a aussitôt demandé à ce que le film repasse devant tous les membres
de la commission. Après cette deuxième vision, le film a été interdit aux
moins de douze ans par vingt-deux voix contre quatre. Et l'affaire s'est
arrêtée là.

Dumbledore : Le film sort le 11 septembre et...

Christophe Ruggia : ... se plante.

Dumbledore : Tu l'expliques comment?

Christophe Ruggia : Il y a d'abord la date qui était catastrophique. Sortir
à la date anniversaire des attentats, c'était une connerie. La presse était
ailleurs. En plus, septembre/octobre, c'est une période très mauvaise pour
sortir un film. Pour finir, le film est difficile, violent et le contexte de
distribution est aujourd'hui tel qu'on ne donne plus aux films la
possibilité de trouver leur public sur la longueur... Bref, c'est un film
qui n'a pas trouvé son public.

Dumbledore : Tu ne crois pas que c'est également un problème de ciblage ? Le
film est d'une violence inouïe. Il ne s'adresse pas vraiment à des enfants,
mais plus à des adultes qui sont dérangés là où ça fait mal : dans leur
responsabilité face à la jeunesse. En tout cas, ce n'est pas un film
familial, ce n'est pas Le Ballon d'or et pourtant avec l'affiche des deux
enfants, le prix annoncé à Cannes Junior, le projet était vendu comme
familial.

Christophe Ruggia : Je ne suis pas d'accord. Les deux personnages principaux
sont des enfants, on ne pouvait donc pas ne pas les mettre sur l'affiche. Et
puis, c'est un film pour enfants ! Certes, le film s'adresse aux adultes
également, stigmatisant des problèmes sociaux. Mais il s'adresse surtout au
12-18 (ou au 12-15 ans) dans les questions que soulève le film : le rapport
au corps, l'amour considéré comme absolu et intemporel, la solitude
considérée comme sans fin, etc. Non, je revendique la cible des enfants. En
priorité même. Ils sont tellement enfermés dans des interdits, des cadres
imposés par des adultes, pour tenter (vainement) de les maîtriser, que ce
film leur permet enfin de voir que les problèmes qu'ils rencontrent, les
questions qu'ils se posent, ne sont pas isolés. Ils sont généraux, même si
la société tend à les ignorer. J'espère et je crois que ce film peut les
aider à passer un cap.
Dans Le Gône du chaaba, le cap à passer était celui que rencontrent les 8-12
ans, le stade de la culture représentée par la lecture, le passage de la
petite à la grande enfance. Pour Les Diables, ce sont les 12-15 ans, le
rapport à la sexualité, à la société.

Dumbledore : Tu aurais interdit ton film à quel âge?

Christophe Ruggia : J'aurais aimé une interdiction qui n'existe pas en
France : interdit au moins de 12 ans sauf accompagné par les parents. Car
aller au cinéma avec ses enfants, c'est déjà un acte d'ouverture, de
communication. Le film pose des questions et les enfants peuvent se servir
de ce film pour formuler ces questions et ces problèmes. Poser les
questions, c'est ouvrir un débat et chercher des réponses. C'est
constructif. Encore une fois, je voulais que ce film serve à accompagner des
enfants dans une période complexe de leur parcours.

Dumbledore : Tu trouves que ton film apporte des réponses?

Christophe Ruggia : (sourire) Je crois que les enfants comprennent mieux le
film que les adultes. Avec les enfants, on a fait beaucoup de présentations
et de débats avec ce film. Il est intéressant de voir que pendant une heure,
une heure et demi de débat, ils posaient beaucoup de questions, mais
toujours à travers les personnages. Pourquoi ceci, pourquoi cela? Ensuite,
les enfants me suivaient après le débat et on parlait autrement. Ils ne
parlaient plus des personnages mais d'eux mêmes. "J'ai fait une tentative de
suicide". L'enfant avait 14 ans. Le film n'a peut-être pas de réponse, mais
il cristallise les problèmes et les questions. Les enfants suivent le
personnage de Joseph... jusqu'à un certain point. Ensuite, ils ne le suivent
plus. Ils se posent alors les questions pour savoir pourquoi et comment il
en arrive à ces extrêmes. Ils s'interrogent sur tel ou tel pote à eux qui
traverse ou a traversé des étapes que franchit Joseph. En se posant des
questions, ils apportent déjà des éléments de réponse.

Dumbledore : Lors d'une des premières avant-premières, tu m'as raconté une
anecdote sur le psychiatre de l'hôpital de jour où tu as passés deux ans
pour étudier les autistes...

Christophe Ruggia : Oui. On projette le film. Les lumières reviennent et
quand il sort de la salle et vient me voir. Il est blême. Il me dit qu'il
n'arrive pas à comprendre qu'Adèle ne soit pas autiste!. Tous les détails,
tout le jeu dans le moindre détail d'Adèle est celui d'une autiste. Il m'a
demandé la permission de parler à Adèle et l'a interrogé pendant une heure
sur son jeu, pour essayer de comprendre.

Dumbledore : A quoi est due cette justesse? Le travail de préparation ? Les
bouquins que tu as lus ? Adèle?

Christophe Ruggia : Tout ça ensemble. Plus le fait que j'ai refusé qu'Adèle
rencontre des autistes. Je voulais d'abord éviter qu'elle assiste à une
crise d'un autiste, ce qui aurait très violent pour elle, et puis surtout,
je ne voulais pas qu'elle "imite". Le travail de 6 mois a permis qu'elle
trouve une vérité et qu'elle incarne finalement, devant la caméra, une
autiste particulière et unique du nom de Chloé, incarnée par Adèle. Par
Adèle ! Car découvrant Adèle, j'ai repéré des particularités, ses complexes,
ses blocages sur lesquels on a travaillé et qui ont alimenté le personnage
et qui ont permis à Adèle d'offrir la représentation la plus juste de
l'autisme qu'on ait vu jusque là.

Dumbledore : Tu avais pourtant un modèle pour Adèle?

Christophe Ruggia : Pas vraiment un modèle par ce que l'autisme a autant
forme qu'il y a d'autiste. Mais il y avait une jeune femme de 15 ans, qui
était en pleine découverte de son corps, de sa sensualité, de sa sexualité
sans pour autant pourvoir accepter le contact physique avec les autres. Je
me suis servi d'elle. Mais Adèle ne l'a pas rencontrée. Après le film, j'ai
fait une projection, je lui ai montré le film. Il s'est passé une chose
extraordinaire. L'après-midi même ou le lendemain, je m'en souviens plus,
elle a fait un geste que fait Chloé dans le film, celui de prendre la manche
d'un autre pour se nourrir. C'était la preuve pour les éducateurs qu'elle
avait une ouverture sur le monde.

Dumbledore : Un prêté pour un rendu en somme.

Christophe Ruggia : Exactement ça. Un prêté pour un rendu ! Je lui avais
emprunté des choses pour créer Chloé et Chloé le lui rendait. Pour la petite
histoire, le film se trouve maintenant dans beaucoup d'associations
d'autistes de France à Madagascar en passant par l'Europe pour servir aux
éducateurs. Il sert notamment de travail d'approche pour aborder la
sexualité. Et cela, même dans des écoles "normales" car le sujet de la
sexualité pubertaire est totalement absent du cinéma et encore tabou dans
nos sociétés.


Sortie du film


Dumbledore : Comment tu vis l'échec commercial du film?

Christophe Ruggia : Plutôt bien, même si sur le coup, ça fait jamais
plaisir. J'ai conscience que le film est compliqué et je suis confiant sur
le fait qu'il trouvera son public. Paradoxalement, la chance c'est que le
film n'a pas été vu.

Dumbledore : Et que ceux qui l'ont vu ont adoré !

Christophe Ruggia : Oui. Donc avec le marché de la vidéo, il va être un peu
plus vu et dans quelques mois il passera sur Canal+ et suscitera, je le
crois, une réaction. Le Gône du chaaba a suscité un phénomène similaire, le
temps travaillant pour lui. Je suis confiant, Les Diables trouvera son
public. Je ne suis pas pressé, je ne suis pas dans l'immédiateté. Je n'ai
pas peur du travail du temps.


Le DVD


Dumbledore : Le film sort en DVD le 15 mai. Plusieurs réalisateurs se sont
plaints de n'avoir pas su, ou pas pu accompagner les sorties de leurs films
en DVD. Qu'en est-il pour toi ?

Christophe Ruggia : Non, j'ai pas eu ces soucis là et j'ai pu travailler
comme je le souhaitais avec l'éditeur. Peut-être parce que j'avais anticipé
de longue date la sortie du dvd. Avant le tournage, j'avais demandé à une
amie documentariste de venir tourner quelques journées. J'avais vu pas mal
de making-of et ce que je trouvais intéressant, c'était de proposer des
"journées de tournage" : l'arrivée, montage du décor, répétitions, tournage,
démontage. Mon second souhait, c'était que L'Enfance égarée soit présent sur
le disque. J'ai donc essayé de trouver qui avait les droits et comment les
récupérer. Je me suis pris très tôt, mais ça n'a évidemment pas empêché que
le problème ne soit réglé qu'une semaine avant le pressage. J'aurais aimé
également un commentaire, mais là, j'étais bloqué au niveau de la place
offerte sur le dvd (ndlr: making-of d'une heure, court-métrage d'une demi
heure, interviews et scènes coupées). Entre le making-of et le commentaire,
l'éditeur a préféré le making-of.

Dumbledore : Tu ne voulais pas faire également un documentaire sur le
travail avec les acteurs ?

Christophe Ruggia : Ah oui, c'est vrai j'avais oublié. Le projet remonte à
l'époque du Gone du Chaaba. Sur ce film, j'avais pris des enfants très durs,
analphabètes, avec un rapport compliqué avec l'autorité. Les éducateurs
étaient sidérés de voir ce qu'ils étaient devenus après le film et
souhaitaient savoir comment je m'y étais pris pour éventuellement pouvoir
adapter cette expérience dans leur travail. Je leur avais promis, pour le
prochain film, de faire un documentaire qui pourrait leur être utile. J'ai
donc tout filmé en DV pendant les 6 mois de préparation. Il aurait fallu 2
mois de travail. Je suis parti d'abord sur le making-of, et puis ensuite on
m'a proposé un nouveau film et j'ai dû choisir entre le nouveau film et le
documentaire...


Les Projets


Dumbledore : Les projets ?

Christophe Ruggia : A moyen terme, j'ai le projet de réaliser "Un Enfant
dans la guerre" tiré du livre de Saïd Ferdi sur le parcours d'un enfant
algérien pris et torturé par des soldats français en Algérie. Ce serait le
troisième volet d'une trilogie sur l'enfance. Le Gone du Chaaba concerne les
9/12 ans, Les Diables les 12/15ans, et Un Enfant dans la guerre les 15/18
ans. Le film sera très compliqué à monter vu le sujet abordé.

Dumbledore : Et à court-terme ?

Christophe Ruggia : Je pars demain (NDLR l'interview a été faite le 3 avril)
pour le pôle nord pour le repérage d'un film intitulé Resolute.

Dumbledore : Deux mots sur l'histoire ?

Christophe Ruggia : Il s'agit de l'histoire d'un trentenaire français,
millionnaire grâce à des affaires dans la communication. Une sorte de
Branson. Il a beaucoup de pouvoir, beaucoup d'argent et possède l'arrogance
de ces jeunes très riches très vite. Il fait le tour de monde en ballon. Il
subit une tempête. Ses appareils électriques explosent et il atterrit 500 km
plus loin, sur la banquise. Après deux jours durant lesquels il tente de
survivre, c'est mourant que le recueille un Inuit qui croise sa route. Il a
quitté le dernier village, Resolute, et part atteindre le pôle pour mourir.
Ne pouvant rester là, seul, et ne pouvant rejoindre seul Resolut, le jeune
millionnaire suit le vieil homme et va apprendre à vivre comme lui.

Dumbledore : Qu'est-ce qui t'attire dans ce projet ?

Christophe Ruggia : D'abord le parcours de cet homme qui passe du 21ème
siècle à la préhistoire, mais aussi l'importance des civilisations
archaïques qui sont en train de disparaître et qui voient disparaître avec
elles une partie de notre humanité.

Dumbledore : Donc, finalement, toi qui es un militant de première, que je me
souviens avoir vu dans la rue pour revendiquer la création de l'état de
Palestine ou pour montrer le "non" à Le Pen, tu fuis au pôle nord alors
qu'il faudrait partir dans le désert irakien pour dire "non" à Bush ?

Christophe Ruggia : Du tout, puisque je compte bien convaincre les ours
blancs du Canada de s'opposer à Bush !!

Annexe : Analyse du film par une pédopsychiatre :
<http://dvdtoile.com/dossier?Les Diables+:+Analyse>


Interview disponible à l'adresse
<http://dvdtoile.com/dossier?Interview%20de%20Christophe%20Ruggia>

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