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[CRITIQUE] La Veritable histoire de Ah Q - Cen Fan (1981)


  • Subject: [CRITIQUE] La Veritable histoire de Ah Q - Cen Fan (1981)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: 30 May 2003 11:50:04 GMT
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LA VERITABLE HISTOIRE DE AH Q

(A Qiu zheng zhuan)

CHINE, 1981, de Cen Fan

Scénario: Baichen Chen
D'après la nouvelle de Xu Fun

Avec: 	Shunkai Yan


Avez-vous jamais entendu parler du "Ah Quisme" (orthographe du 
néologisme non garanti) ? Probablement pas, à moins d'être assez au fait 
de la culture chinoise et des œuvres de l'écrivain Lu Xun (pour une 
biographie de ce dernier, voir en fin de message).

Ah Q est le principal protagoniste -- je n'oserais surtout pas dire le 
héros -- de la plus célèbre nouvelle du plus célèbre écrivain de l'avant 
Libération (arrivée des communistes au pouvoir en 1949), autrement dit 
un personnage que tout chinois connaît forcément.
Ah Q, pauvre hère et travailleur saisonnier, vit juste avant et pendant 
la révolution de 1911 dans le village de Weizhuang. Sans logis personnel 
(il est hébergé dans un temple), sans argent, mal habillé, très laid 
(son crâne est recouvert de cicatrices), analphabète, sans famille, 
stupide, il est la proie de toutes sortes de moqueries et les 
humiliations pleuvent sur lui. Ah Q ne compte plus les coups reçus, la 
plupart du temps sans aucune raison précise. Mais Ah Q possède en son 
caractère un trait bien particulier (l'Ah Quisme) : il transforme toutes 
ses défaites, toutes ses humiliations y compris les plus sévères en 
autant de "victoires". Si l'Ah Quisme a pu ainsi s'institutionnaliser au 
pays de la Grande Muraille, c'est qu'il semble correspondre quelque part 
à l'habitude chinoise d'appeler ses propres défaites des "victoires 
spirituelles" (pas certain que le caractère français soit si dépourvu de 
ce trait--).

Ah Q, qui ne possède pas de nom de famille précis, se persuade et tente 
de convaincre son entourage qu'il appartient à la riche et puissante 
famille des Zhao. Affirmation qui lui vaut une nouvelle correction mais 
n'entame en rien ses certitudes, sa bonne humeur et ses fanfaronnades-- 
Lorsqu'il gagne une forte somme d'argent à un jeu de hasard, une bagarre 
générale lui fait tout perdre avant qu'il ne reprenne quelques coups. 
Pour inverser cette défaite et nouvelle humiliation, il va s'asséner 
lui-même quelques gifles en faisant semblant de corriger ainsi son 
agresseur--

Ah Q est aussi un grand naïf qui déclare tout de go à la servante des 
Zhao (pour lesquels il travaille occasionnellement), Wu Ma, qu'il désire 
coucher avec elle. Scandale, non seulement dans la famille mais dans 
tout le village ! Les femmes fuient dès qu'elles voient Ah Q approcher, 
et celui-ci ne tardera pas à devoir partir. L'exil le mène à la ville où 
les premiers échos de la révolution se font entendre. Il assiste, 
enthousiaste, à une scène de décapitation. Il s'assure une petite 
fortune après avoir volé puis revendu des vêtements et peut revenir 
auréolé de sa propre gloire à Weizhuang. Là, il s'enorgueillit d'avoir 
côtoyé les révolutionnaires, parvenant à impressionner ses anciennes 
connaissances. Les événements le poussent à se rêver en chef de l'Armée 
révolutionnaire, ce qui vaut au film une longue séquence onirique assez 
amusante. Mais la révolution a déjà été récupérée par certains bourgeois 
de Weizhuang qui n'entendent pas s'encombrer d'un tel fardeau. Ces 
"révolutionnaires" ne sont en fait que de vils opportunistes parfois 
mêlés de voleurs. Et lorsque les Zhao se voient effectivement 
dépouillés, les autorités locales, dans l'impossibilité de mettre la 
main sur les vrais coupables, se rabattent sur une victime toute 
désignée : Ah Q. Ce dernier ne comprend rien à son procès ni pourquoi il 
a été arrêté. Condamné à mort, il ne "pense" même pas à chanter l'opéra 
sur le chemin qui le mène de la prison au lieu d'exécution comme le 
demande la tradition, ce qui démontre bien son égoïsme aux yeux de la 
foule venue assister à la cérémonie. Ah Q meurt, inconscient de tout--

La faculté et l'obsession de Ah Q à tourner psychologiquement chaque 
situation à son avantage a pour unique objectif de ne pas perdre la face 
qui, comme chacun sait, représente l'humiliation ultime pour chaque 
Chinois. On voit donc combien Ah Q est représentatif de tous ses 
compatriotes. On trouve ainsi trace du "ah-quisme" aussi bien dans 
l'Histoire du pays que dans la vie la plus quotidienne. On raconte que 
lorsque les gouvernants chinois devaient s'incliner devant les 
desiderata des puissances occidentales occupantes, le simple fait de 
faire sortir ces délégations étrangères par les portes de service 
permettait de sauver la face et de revendiquer une victoire politique 
alors qu'ils venaient une fois de plus de s'humilier. Bel exemple 
d'ah-quisme d'Etat !

On en trouve aussi une forte réminiscence dans le roman de Yu Hua, 
"Vivre !" (Hnozhe) magnifiquement adapté au cinéma par Zhang Yimou en 
1993 (Grand Prix du Jury et Prix d'interprétation pour l'acteur Ge You à 
Cannes en 94) et dont le personnage principal, Fu Gui, doit beaucoup à 
celui de Lu Xun.

La critique de ce dernier porte bien sûr sur le renoncement à la lutte 
qu'entraîne inévitablement le Ah-Qisme puisqu'il signifie aveuglement et 
refuge dans une confortable illusion. Mais le roman (et le film) a aussi 
et avant tout pour but de dénoncer la trahison des idéaux de la 
révolution de 1911. Dix ans après celle-ci, les mêmes notables sont 
toujours en place et les classes laborieuses composées des ouvriers et 
paysans continuent de subir le joug de l'exploitation. Les 
révolutionnaires (bourgeois) ont fait alliance avec les représentants de 
l'ancienne société féodale, au détriment de la grande masse des Chinois 
représentés par le démuni et simple Ah Q. L'œuvre  de Lu Xun, tout à la 
fois psychologique, philosophique et sociologique se double ainsi d'une 
véritable dimension politique.

Le film de Cen Fan, tourné 60 ans après la publication de la nouvelle de 
Lu Xun, suit l'histoire page après page, presque phrase après phrase et 
reste d'une totale fidélité (y est seulement rajouté un portrait très 
humaniste du gardien du Temple où loge Ah Q et qui, dans l'œuvre 
originale, n'est qu'une ombre sans consistance ni vérité psychologique).
Shunkaï Yan est un Ah Q extrêmement convaincant, tout à tour risible, 
grotesque, pitoyable et presque attachant lorsque son sort final est 
scellé. Il réussit une vraie grande performance d'acteur. Les décors 
naturels du village sont très bien utilisés, notamment par les 
déplacements des personnages qu'une caméra très présente sans être 
envahissante suit, tantôt au plus près, tantôt à distance respectable.

Lire sur Lu Xun, ma page "biographie" : 
http://perso.club-internet.fr/pserve/Lu_Xun.html

Critique: 
http://perso.club-internet.fr/pserve/La_veritable_histoire_de_Ah_Q.html

Philippe Serve
28/05/2003

-- 
"Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à 
chanter." (Samuel Beckett)
Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches 
(http://perso.club-internet.fr/pserve)

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