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[AVIS] Dogville (Lars von Trier, 2003)


  • Subject: [AVIS] Dogville (Lars von Trier, 2003)
  • From: Zyrtox <de.zyrtox@ztx.invalid>
  • Date: Sat, 7 Jun 2003 17:18:08 +0200
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  DOGVILLE -+- http://french.imdb.com/Details?0276919
  De Lars von Trier. 2003. 2h57.
  Avec Nicole Kidman (Grace), Lauren Bacall (Ma Ginger), Paul Bettany
  (Tom Edison), Blair Brown (Mrs. Henson), James Caan (The Big Man),
  Ben Gazzara (Jack McKay), Philip Baker Hall (Tom Edison Sr.), etc.
  Scénario : Lars von Trier.
  Image : Anthony Dod Mantle. 


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N.B. : L'avis ci-dessous contient sans doute quelques révélations sur
le film. À ce titre, il serait sans doute souhaitable de l'avoir vu
avant de lire ces quelques lignes.
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Le cinéma de Lars von Trier repart, avec « Dogville », sur des bases
nouvelles, ce qui n'est en soi pas désagréable, puisqu'on pouvait
avoir l'impression qu'on nous resservait depuis quelques films des
ressucées du très beau « Breaking the waves », à lui seul rempli par
une flamboyante et déchirante Emily Watson. Loin de ses principaux
films « Dogme » -- et pourtant, le nom commence pareil, en signe de
transition -- où l'on voyait un décor brut et réaliste, « Dogville »
est tourné dans un cadre assez spécial, avec en guise de village, une
sorte de grande plaque de goudron rectangulaire sans cloisons, mais
avec quelques objets épars, et où est peint au sol le descriptif du
bâtiment correspondant. 

Ce film est en effet le film de transition dans l'œuvre de Lars von
Trier, qui, paraît-il, inaugure avec ce film un nouveau triptyque.
Alors qu'il nous donnait précédemment le tournis lors des scènes de
dialogues entre deux personnages, puisqu'il se mettait au centre et
baladait sa caméra en pivotant, il a ici compris qu'il pouvait, comme
les autres, placer deux caméras alternativement sélectionnées. Et bien
que son goût pour la caméra à l'épaule puisse encore parfois se faire
ressentir ici si l'on y fait attention, le bon vieux Lars, loin de ses
idées de 1995, évolue doucement vers une forme beaucoup moins
anti-conventionnelle. On assiste ainsi à des plans sans doute
retouchés, à des caméras tellement haut perchées que Lars n'a pas pu
monter avec sa caméra en haut de la gigantesque échelle, et même à une
séquence accélérée et mise en musique, ce qui aurait semblé impensable
il y a quelques années. De même, les acteurs fétiches de Lars von
Trier, comme Jean-Marc Barr ou Stellan Skarsgård, sont présents, mais
beaucoup moins, le premier étant réduit à deux simples apparitions. Le
metteur en scène a ici préféré utiliser acteurs et actrices américains
de toutes les générations : Lauren Bacall, James Caan, Nicole Kidman,
Ben Gazzara, etc. 

En prenant ce film au premier degré, on peut avoir le sentiment que
von Trier nous refait le coup de la femme qui souffre et qu'il essaie
ainsi de toucher sur les cordes sensibles de son spectateur un peu
facilement avec un film élégiaque et plein de sensiblerie, puisqu'il
arrive tout de même, certes après quelques joies, tous les malheurs du
monde à cette pauvre Grace, fantastiquement interprétée par Nicole
Kidman qui devient réellement une excellente actrice issue du cinéma
américain grand public et pourtant il y en a peu, dans l'univers
malsain du village de Dogville. En fait pas du tout, cette Grace-là,
elle est féroce. Passive mais féroce. Une fois n'est pas coutume, la
psychologie d'un personnage principal féminin d'un film de Lars von
Trier est torturée, ce qui est assez remarquable. Loin d'être une
femme sacrificielle, bien qu'elle ne veuille pas réfléchir à une issue
et qu'elle tente un transfert de neurones vers son amant qui n'est que
potentiel amant, c'est une femme qui n'hésite pas à s'en prendre plein
la gueule, pour par la suite rendre au centuple ce qu'on lui a fait
subir. 

Il faut dire que le microcosme de Dogville, constitué de petites gens
enfermées entre leurs montagnes des Rocheuses, est particulièrement
hostile et fait de personnes aux idées bien arrêtées, de quelque
nature qu'elles soient. Et la situation est diablement ridicule : on
demande à cette fameuse Grace, que les habitants de Dogville hébergent
« gracieusement », de faire des tâches inutiles, ce sur quoi le
narrateur du film insiste pour le moins. Tout l'intérêt est alors de
savoir quelle satisfaction peuvent à la fois trouver Grace à habiter
dans ce village ne possédant aucun trait attirant, et les quinze
habitants de la savoir chez eux en train de faire des choses dont ils
se passaient fort bien auparavant. 

Bien que la situation paraisse, dans le premier tiers du film, très
heureuse, si bien qu'on aurait pu se croire dans le joyeux monde de
Candy et de ses petites fleurs, même si elle est à la base ancrée sur
le non-sens à cause de cette situation inepte précédemment évoquée,
elle se corse petit à petit, selon un schéma finalement assez
classique. On commence par une mise en place des personnages qui se
fait de façon assez délicate, puis tout se passe pour le mieux mais de
façon finalement très éphémère, et, sans que les personnages s'en
rendent compte, leurs antagonismes se font de plus en plus ressentir
pour qu'enfin ils se déchirent. Cependant, ce qu'on peut remarquer
dans « Dogville », c'est que, à cause de la cruauté plus ou moins
latente de chacun des personnages et aussi à cause de leur
égocentrisme, la situation n'est jamais idéale et penche toujours vers
le négatif. Personne n'est jamais heureux à Dogville, même si on feint
de l'être. Lorsqu'on pense que Grace est bien acceptée par les
habitants, ce n'est qu'une façade : chacun d'entre eux retrouveront
très vite leurs vices ; cela va du vigoureux paysan guidé par son
appétit sexuel à l'enfant de la famille nombreuse, cette petite teigne
perfide qui demande à ce que Grace le punisse pour par la suite s'en
plaindre auprès de sa mère, avec les conséquences que l'on découvre
quelques minutes plus tard. 

Car ce film est avant tout brutal. Il est cruel, même. Grace, bien que
victime, sera elle aussi l'auteur d'un carnage indescriptible.
Pourtant, auparavant, son anatomie est visitée par tous les mâles du
village, désireux d'assouvir leurs besoins primaires, alors qu'elle
est enchaînée parce qu'ayant tenté de s'enfuir de cet enfer (ce qui se
comprend !). Tout cela, elle le subit silencieusement et fait mine de
ne pas souffrir, en restant impassible. C'est cependant elle aussi une
femme sournoise -- peut-être également que la situation la force à
l'être --, même si elle ne se l'avouera jamais. Sa relation vis-à-vis
de son prétendu sauveur est à ce titre très intéressante. Ils
s'avouent leur amour comme s'ils se demandaient s'ils veulent aller
faire les courses chez l'épicier du coin, et ne seront jamais dans la
peau des amoureux. L'une parce qu'elle est trop habitée par la volonté
de bien faire d'abord puis de se venger ensuite, l'autre parce qu'il
est trop guidé par son désir aveugle d'intégrer Grace au reste du
village puis par l'obsession de son bouquin, construit autour d'elle.
Dans cette scène où, après avoir essuyé plusieurs refus, il veut,
comme les autres, profiter du corps de Grace, il se condamne dans
l'esprit de cette dernière. Il est comme les autres et il sera traité
comme les autres (ou presque) ; et ce ne sont pas tous ses échecs lors
de tentatives d'amélioration de la situation de Grace qui plaident en
sa faveur. Ce personnage maladroit, sensible et pas si stupide que
cela est finalement comme les autres habitants de Dogville : une
égoïste personne animée par ses vices. La vengeance finale de Grace
qui rend, avec les intérêts, ce qu'on lui a fait subir, bien qu'on
puisse penser que ce ne fût pas prémédité, nous en dit long sur ce que
l'on peut faire lorsqu'on est dans une position dominante : on en
profite, on en profite même beaucoup. Ce concept est ici poussé à
l'extrême, lorsque l'on voit sur quoi le film se termine. Alors qu'il
était construit sur une contraste marqué par l'ombre, la pénombre et
la pleine lumière, il se finit par le rouge orangé du feu et de
l'enfer. Le village éclate, Grace en aura été le détonateur. 

À propos de cette photographie, Lars von Trier peut se féliciter
d'avoir trouvé en Anthony Dod Mantle son collaborateur idéal. Il donne
à ce film toute sa dimension formelle. Nicole Kidman, magnifiquement
éclairée, apparaît tantôt comme splendide et généreuse, tantôt comme
blessée et soumise. Dans l'ensemble, le village vit au rythme de la
lumière que lui impose le déroulement de la journée. Et c'est là que
l'on mesure la visée du pari fou du réalisateur avec son décor
artisanal et pour le moins curieux : permettre de montrer des
personnages toutes leurs facettes. La façon qu'a eue le réalisateur
danois de construire son décor, fait d'un terrain goudronné très plat
encaissé dans les montagnes et dessiné à la peinture, est finalement
assez intéressante, dans la mesure où il sert le fond de son film. Une
image est à ce titre assez marquante : puisque les murs sont
transparents et que, à Dogville, on ne voit pas les habitants ouvrir
des portes même si on les entend le faire, on voit simultanément dans
un même plan la mère de famille soumise et dévouée à ses enfants
discuter, et dans le même temps dans une maison voisine son mari
bourru, interprété par un immense Stellan Skarsgård, commettre le
premier viol de Grace du film. 

Du côté de la forme encore, la narration hors-champ est aussi une
évolution dans le cinéma de Lars von Trier. Alors qu'il nous livrait
auparavant des portraits bruts et tragiques de ces personnages, il a
ici recours à un conteur, à la voix tellement connue qu'on a
l'impression d'entendre cette musique vocale rythmant les émissions de
télévision américaine, au ton délibérément ironique et qui est
toujours dans la position de celui qui connaît les conséquences
futures de ce qui se passe au moment où il parle. À ce titre, le film
ressemble délibérément à une sorte de fable, de conte qui aurait mal
tourné, avec son chapitrage « à l'ancienne ». On peut d'ailleurs
déplorer que cette narration omnisciente déflore parfois les faits qui
se produisent quelques secondes plus tard, ce qui est souvent
désagréable pour le spectateur, qui est plongé dans l'attente de ce
qu'il sait déjà. 

Au final, on a assisté à un défi formel particulièrement intéressant
et à un propos pas du tout creux, ce qui est peut-être une nouveauté
pour Lars von Trier, du moins sur sa précédente trilogie, qui tenait
plus de la galerie de portraits que du film profondément réflexif.
Dans cet enfer aux contours flous, on se pose de multiples questions
et on n'a, en principe et pour une fois, pas sorti son mouchoir une
seule fois ; on peut ainsi remercier von Trier pour la réflexion assez
pousée qu'il a menée devant les yeux du spectateur. Après, dire qu'on
« aime » ou qu'on « n'aime pas » le film reste un tant soit peu
dérisoire. Soit on aime « Dogville » pour ses qualités, que sont la
subtilité de son propos, l'interprétation de ses acteurs,
l'originalité de la mise en scène et du décor, soit on le rejette, en
le trouvant trop long (presque trois heures tout de même), trop
prévisible, trop grossier. Mais en fait, peu importe. En tout cas, il
permet à Lars von Trier de se mouvoir en un cinéaste beaucoup plus
exigeant qu'à l'accoutumée, beaucoup plus perspicace aussi. À ce
titre, il vaut au moins un visionnage par un spectateur d'ordinaire
peu réceptif au cinéma du Danois. Et ce n'est déjà pas si mal. 

David Epelbaum, alias Zyrtox. 

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