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[CRITIQUE] Le Repas (Meshi) - Naruse Mikio (1951)


  • Subject: [CRITIQUE] Le Repas (Meshi) - Naruse Mikio (1951)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: 15 Jun 2003 20:25:03 GMT
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LE REPAS

(MESHI)

Japon, de Mikio NARUSE, 1951, NB, 92'

Scénario: Toshiro Ide, Sumie Tanaka, Fumiko Hayashi (d'après son roman)
Musique: Fumio Hayasaka
Photo: Masao Tamai

Avec: Setsuko Hara, Ken Uehara, Yukiko Shimazaki, Yoko Sugi, Hariko Sugimura

[Attention, cette critique révèle des détails !]


Jamais sans doute, Mikio Naruse (mort en 1967 et dont les premiers de 
ses 87 films ne furent découverts en Occident qu'à partir de 1983 !) ne 
fut aussi proche du cinéma de Yasujiro Ozu qu'avec ce REPAS. 
Thématiquement et cinématographiquement. Comme le cinéaste de "Voyage à 
Tokyo" et "Le Goût du Saké", il se penche sur l'histoire toute simple 
d'un couple perturbé par l'irruption en son sein d'un élément extérieur.

Mariés depuis 5 ans, vivant à Osaka depuis trois, Michiyo (Setsuko Hara) 
et Hotsunosuke (Ken Uehara) voient leur couple s'étioler, pris dans une 
monotonie quotidienne très routinière. Lui lit le journal à table et ne 
s'adresse plus à son épouse que pour lui dire "J'ai faim". Elle, 
confinée à la cuisine, reporte sa tendresse de femme frustrée sur son 
petit chat. Débarque alors à l'improviste une jeune nièce de 20 ans, 
Satoko, en fugue de chez elle et refusant le mariage arrangé que veulent 
lui imposer ses parents à Tokyo. La jeune fille, insouciante, égoïste et 
matérialiste, "réveille" Hotsunosuke qui lui fait visiter la ville. 
Michiyo décide de rentrer quelque temps dans sa famille à Tokyo afin de 
réfléchir à sa vie de couple. Elle prend le train avec Satoko. 
Hotsunosuke viendra la chercher et les deux époux retourneront ensemble 
à Osaka--

Nous sommes en 1951, six ans seulement après la fin de la guerre et la 
défaite du pays, toujours occupé et dirigé par les forces des USA. 
Tandis que l'économie commence tout juste à se reconstruire, des 
millions de japonais vivent dans la plus grande difficulté financière, 
parvenant tout juste à joindre les deux bouts et pour qui le simple vol 
de leur unique paire de chaussures signifie devoir emprunter à 
l'employeur et, donc, s'endetter. Devant les agences pour l'emploi 
locales les files d'attente de chômeurs ne désemplissent pas.
LE REPAS appartient de plein pied au genre du "Shômin-geki" ou "drame 
sur les petites gens" (et sous-genre du "Gedai-geki", films 
contemporains) dont Naruse sut devenir un spécialiste. Et à Osaka la vie 
est encore plus difficile qu'à Tokyo.

Poids de la situation économique et sociale mais poids tout aussi 
important de la tradition machiste de la société nippone. La femme est 
là pour servir l'homme, satisfaire ses besoins et plaisirs sans jamais 
se plaindre. La femme, héroïne-victime, sujet récurrent chez Naruse 
(comme chez Mizoguchi). Le réalisateur, qui tourne une de ses six 
adaptations de la romancière Fumiko Hayashi, peut ainsi être vu comme un 
cinéaste engagé. Engagé mais jamais démonstratif et encore moins 
militant. Il démontre par ses films que l'artiste ne vit pas dans la 
tour d'ivoire de son imaginaire mais peut, certains diront doit, être un 
impitoyable témoin de son temps. Le spectateur qui regarde LE REPAS 
apprend aussi, beaucoup, sur un Japon dont la reconstruction en cours 
n'a pas encore supprimé les ruines des bombardements, un Japon où la 
pauvreté est le lot de millions de gens et où le désarroi demeure profond.

Mais tout le talent, voire le génie de Naruse réside bien entendu dans 
sa manière de le faire et là encore, sur ce film, la parenté avec Ozu 
saute aux yeux. Même retenue, même pudeur, même économie volontaire de 
moyens, même utilisation des non-dits et du sous-texte. Il est servi 
pour cela par une très grande actrice, Setsuko Hara, égérie de-- Ozu mais 
également inoubliable chez Kurosawa dans sa magnifique adaptation de 
"L'Idiot" de Fédor Dostoïevski. L'actrice, dont le visage dégage autant 
de noblesse que de douceur, imprime sa marque au film, une dignité et 
une humanité qui n'ont nul besoin de mots pour s'exprimer.

Face à elle, Ken Uehara (les deux acteurs forment également le couple 
d'un des chefs d'œuvres du réalisateur, "Le Grondement de la Montagne", 
adapté de Kawabata Yasunari), oppose une lâche mollesse doublée d'une 
sorte de mépris permanent envers son épouse. Là aussi, la sobriété de 
son jeu donne toute sa force à l'indicible. La caméra de Naruse se met 
au diapason, choisissant la discrétion, sachant se faire oublier, 
scrutant la vérité au fond des regards, une caméra presque "invisible" 
même si elle se révèle plus mobile que chez Ozu. Loin d'une froideur due 
à la distanciation établie entre la caméra (et donc le regard du 
spectateur) et les personnages, Naruse parvient au contraire à faire 
passer l'humanisme de la romancière Fumiko Hyasaki dont les mots sont 
affichés en exergue du film : "Les actes splendidement pitoyables des 
hommes, perdus dans l'immensité infinie de l'univers, je les aime 
irrésistiblement."

Humanisme envers les personnages mais guère d'optimisme sur leur vie. Et 
le spectateur ne doit pas se tromper sur le pseudo "happy end" qui 
conclut le film (ajout au roman resté inachevé). Certes, Michiyo et 
Hotsunosuke renouent et repartent ensemble mais sur quelles bases ? Le 
regard que porte la femme à son mari dans le train du retour ne laisse 
guère de doutes sur l'absence de changements à attendre dans leur 
relation de couple. La crise majeure (la séparation définitive) a sans 
doute été évitée mais seulement au "profit" de la poursuite de 
l'enlisement quotidien. Un sentiment diffus et trouble d'échec que Mikio 
Naruse sut faire passer comme peu de réalisateurs avant ou après lui.

[critique + photos : 
http://perso.club-internet.fr/pserve/Le_Repas.html#Repas]

Philippe Serve
-- 
"Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à 
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