|
[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index] [AVIS] Le Petit Soldat - Jean-Luc Godard (1960)
LE PETIT SOLDAT
France, de Jean-Luc Godard, 1960, NB, 85'
Scénario: Jean-Luc Godard
Photo: Raoul Coutard
Musique: Maurice Leroux
Montage: Agnès Guillemot, Lila Herman, Nadine Trintignant (alors Nadine
Marquand)
Musique: Maurice Leroux
Producteur: Georges de Beauregard
Avec: Michel Subor, Anna Karina, Henri-Jacques Huet, Paul Beauvais,
Laszlo Szabo
RESUME
Bruno Forestier (Michel Subor) a déserté de l'armée française et s'est
enfui d'Algérie où il combattait. Installé à Genève, il participe aux
opérations de l'OAS. Il rencontre une jeune fille étrangère, Véronica
(Anna Karina) et en tombe amoureux. Une liaison s'établit. Il hésite à
remplir la mission qui lui a été confié: un assassinat--
CRITIQUE (contient quelques révélations sur le film)
"La photographie c'est la vérité. Et le cinéma c'est 24 fois la vérité
par seconde"
(Michel Subor dans "Le Petit Soldat")
Alors que "A Bout de Souffle" n'est pas encore sorti sur les écrans,
Jean-Luc Godard s'attaque à son deuxième long-métrage. Nous sommes en
1959 et la guerre d'Algérie est loin d'être terminée (elle cessera en
1962 après les accords d'Evian accordant à la colonie française son
indépendance). Des films sur les "événements" comme on les appelle, on
en cherche presque en vain à l'époque. Godard fait dire d'entrée à son
anti-héros "le temps de l'action est terminé, voici venu le temps de la
réflexion". L'ancien critique des cahiers du Cinéma devenu réalisateur
filme son histoire politique de la même manière qu'il le fit avec "A
Bout de Souffle", avec de nombreux parallèles et échos: les truands sont
remplacés par les organisations secrètes (OAS pro-Algérie française, FLN
indépendantiste), le "héros" souhaite sortir de tout ça (Belmondo
aspirait à partir à Rome dans "ABDS") et tombe amoureux d'une jolie
étrangère qui le trahira dans les deux cas--
Godard écrit et tourne un film politique (son premier d'une longue
série) mais sans vraiment prendre parti pour l'un ou l'autre camp.
Pourtant le film se fait interdire par le pouvoir gaulliste à sa sortie
et restera invisible pendant trois ans, jusqu'en 1963. "Du temps de
Malraux, on prenait mal ces choses, la guerre d'Algérie. Mais comme
j'avais reçu des menaces de mort dans ma boîte aux lettres, j'ai été
content qu'on l'interdise. Le Pen avait été jusqu'à demander mon
expulsion de France. De son côté Rivette m'agonisait d'injure" rappelle
Godard.
Loin d'un film politique traditionnel, LE PETIT SOLDAT est l'occasion
pour Godard de poursuivre ses expérimentations "Nouvelle Vague". Film
autant et purement cinématographique que littéraire via l'utilisation
d'une voix off omniprésente et l'abondance de références culturelles.
Tout y passe et cette profusion plombe parfois le film par le sentiment
de trop plein qu'il laisse: la littérature (Aragon, Giraudoux, Cocteau,
Malraux, Bernanos, Desnos, Du Bellay), la peinture (Klee, Van Gogh,
Gauguin), la musique (Bach, Mozart, Beethoven, Haydn), la Politique et
l'Histoire (Lénine, Mao, Pierre Brossolette, Henri Allègre et son essai
alors interdit sur la torture, "La Question"), le cinéma (Guitry).
Notons qu'une seule de toutes ces références sera rejetée car "détestée"
: Albert Camus. Etait-ce là l'opinion de Godard lui-même ou seulement de
son personnage ? Quoi qu'il en soit, cela fait beaucoup de citations en
moins de 1h30--
La caméra de Godard (très belle photo en noir et blanc de Raoul Coutard,
les vues nocturnes de Genève sont magnifiques) se fait très mouvante,
dans la lignée de ABDS. On retrouve la manie de filmer encore et encore
dans les miroirs-- Les scènes d'appartements entre Bruno et Véronica
renvoient aussi au premier film de Godard. L'influence de la série B
américaine est toujours présente, que ce soit dans la présentation des
personnages, les voitures, l'utilisation des cigarettes ou le jeu
physique de certains acteurs.
Le film baisse de rythme au bout de trois quarts d'heures alors que
Bruno, chargé d'exécuter un homme, hésite. Les dialogues disparaissent
totalement pendant de longues minutes au profit de la voix off guère
convaincante car donnant une impression de "remplissage". On notera
aussi quelques affectations stylistiques (Véronica porte des lunettes de
soleil dans l'appartement).
Anna Karina est une sorte de réplique de la Jean Seberg de ABDS.
Etrangère au fort accent elle aussi ("Une étrangère qui parle français,
c'est très joli" dit Bruno en voix-off), sa Véronica possède néanmoins
un regard plus dur que celui de Patricia. Godard lance un clin d'½il au
spectateur en affichant sur le mur de la chambre une couverture de
"Paris-Match" montrant le joli visage de-- Jean Seberg.
Godard n'esquive pas la question de la torture, au centre du débat
algérien. Au contraire, il lui fait une grande place et semble renvoyer
dos à dos FLN et OAS. La très longue séquence de Bruno aux mains des
militants du FLN est intéressante car, sur un sujet plus que brûlant,
Godard parvient à garder une grande distance, une certaine froideur qui
choque au début puis finit par donner sa force au propos, la scène
finissant par être convaincante mais seulement en alternance. Les deux
Algériens ne sont jamais montrés en vrais bourreaux mais en "simples
types" faisant leur boulot d'interrogateurs et Bruno ne se retrouve
guère marqué physiquement par les sévices subis.
Le personnage de Bruno, "le petit soldat" du titre, reste assez ambigu.
Il cite Lénine ("L'Ethique, c'est l'esthétique de l'avenir"), ne semble
guère concerné idéologiquement par ce à quoi il participe, refuse de
considérer tous les êtres humains comme ses "frères" et déclare les
Arabes "paresseux". Contrairement au Michel Poiccard de ABDS, il ne
force jamais la sympathie du spectateur et cela ne tient pas seulement
au manque de charisme de Michel Subor (néanmoins excellent dans son
rôle) par rapport à celui, naturel, de Belmondo.
Anna Karina, dont c'était la première apparition dans un film de Godard,
marque moins LE PETIT SOLDAT de sa présence que Jean Seberg dans ABDS.
Elle se rattrapera largement avec les films suivants de son compagnon
d'alors.
Plus de quarante ans après sa sortie, LE PETIT SOLDAT demeure comme un
double témoignage d'époque: celle de la Nouvelle Vague encore naissante
et celle d'une bien sale guerre que le cinéma français ignora
superbement, à quelques exceptions près.
Philippe Serve
--
"Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à
chanter." (Samuel Beckett)
Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches
(http://perso.club-internet.fr/pserve)
--
Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/>
Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
|