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[AVIS] Le Petit Soldat - Jean-Luc Godard (1960)


  • Subject: [AVIS] Le Petit Soldat - Jean-Luc Godard (1960)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: 20 Jun 2003 08:45:03 GMT
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LE PETIT SOLDAT

France, de Jean-Luc Godard, 1960, NB, 85'

Scénario: Jean-Luc Godard
Photo: Raoul Coutard
Musique: Maurice Leroux
Montage: Agnès Guillemot, Lila Herman, Nadine Trintignant (alors Nadine 
Marquand)
Musique: Maurice Leroux
Producteur: Georges de Beauregard

Avec: Michel Subor, Anna Karina, Henri-Jacques Huet, Paul Beauvais, 
Laszlo Szabo

RESUME

Bruno Forestier (Michel Subor) a déserté de l'armée française et s'est 
enfui d'Algérie où il combattait. Installé à Genève, il participe aux 
opérations de l'OAS. Il rencontre une jeune fille étrangère, Véronica 
(Anna Karina) et en tombe amoureux. Une liaison s'établit. Il hésite à 
remplir la mission qui lui a été confié: un assassinat--

CRITIQUE (contient quelques révélations sur le film)

"La photographie c'est la vérité. Et le cinéma c'est 24 fois la vérité 
par seconde"
(Michel Subor dans "Le Petit Soldat")


Alors que "A Bout de Souffle" n'est pas encore sorti sur les écrans, 
Jean-Luc Godard s'attaque à son deuxième long-métrage. Nous sommes en 
1959 et la guerre d'Algérie est loin d'être terminée (elle cessera en 
1962 après les accords d'Evian accordant à la colonie française son 
indépendance). Des films sur les "événements" comme on les appelle, on 
en cherche presque en vain à l'époque. Godard fait dire d'entrée à son 
anti-héros "le temps de l'action est terminé, voici venu le temps de la 
réflexion". L'ancien critique des cahiers du Cinéma devenu réalisateur 
filme son histoire politique de la même manière qu'il le fit avec "A 
Bout de Souffle", avec de nombreux parallèles et échos: les truands sont 
remplacés par les organisations secrètes (OAS pro-Algérie française, FLN 
indépendantiste), le "héros" souhaite sortir de tout ça (Belmondo 
aspirait à partir à Rome dans "ABDS") et tombe amoureux d'une jolie 
étrangère qui le trahira dans les deux cas--

Godard écrit et tourne un film politique (son premier d'une longue 
série) mais sans vraiment prendre parti pour l'un ou l'autre camp. 
Pourtant le film se fait interdire par le pouvoir gaulliste à sa sortie 
et restera invisible pendant trois ans, jusqu'en 1963. "Du temps de 
Malraux, on prenait mal ces choses, la guerre d'Algérie. Mais comme 
j'avais reçu des menaces de mort dans ma boîte aux lettres, j'ai été 
content qu'on l'interdise. Le Pen avait été jusqu'à demander mon 
expulsion de France. De son côté Rivette m'agonisait d'injure" rappelle 
Godard.
Loin d'un film politique traditionnel, LE PETIT SOLDAT est l'occasion 
pour Godard de poursuivre ses expérimentations "Nouvelle Vague". Film 
autant et purement cinématographique que littéraire via l'utilisation 
d'une voix off omniprésente et l'abondance de références culturelles. 
Tout y passe et cette profusion plombe parfois le film par le sentiment 
de trop plein qu'il laisse: la littérature (Aragon, Giraudoux, Cocteau, 
Malraux, Bernanos, Desnos, Du Bellay), la peinture (Klee, Van Gogh, 
Gauguin), la musique (Bach, Mozart, Beethoven, Haydn), la Politique et 
l'Histoire (Lénine, Mao, Pierre Brossolette, Henri Allègre et son essai 
alors interdit sur la torture, "La Question"), le cinéma (Guitry). 
Notons qu'une seule de toutes ces références sera rejetée car "détestée" 
: Albert Camus. Etait-ce là l'opinion de Godard lui-même ou seulement de 
son personnage ? Quoi qu'il en soit, cela fait beaucoup de citations en 
moins de 1h30--

La caméra de Godard (très belle photo en noir et blanc de Raoul Coutard, 
les vues nocturnes de Genève sont magnifiques) se fait très mouvante, 
dans la lignée de ABDS. On retrouve la manie de filmer encore et encore 
dans les miroirs-- Les scènes d'appartements entre Bruno et Véronica 
renvoient aussi au premier film de Godard. L'influence de la série B 
américaine est toujours présente, que ce soit dans la présentation des 
personnages, les voitures, l'utilisation des cigarettes ou le jeu 
physique de certains acteurs.
Le film baisse de rythme au bout de trois quarts d'heures alors que 
Bruno, chargé d'exécuter un homme, hésite. Les dialogues disparaissent 
totalement pendant de longues minutes au profit de la voix off guère 
convaincante car donnant une impression de "remplissage". On notera 
aussi quelques affectations stylistiques (Véronica porte des lunettes de 
soleil dans l'appartement).
Anna Karina est une sorte de réplique de la Jean Seberg de ABDS. 
Etrangère au fort accent elle aussi ("Une étrangère qui parle français, 
c'est très joli" dit Bruno en voix-off), sa Véronica possède néanmoins 
un regard plus dur que celui de Patricia. Godard lance un clin d'½il au 
spectateur en affichant sur le mur de la chambre une couverture de 
"Paris-Match" montrant le joli visage de-- Jean Seberg.

Godard n'esquive pas la question de la torture, au centre du débat 
algérien. Au contraire, il lui fait une grande place et semble renvoyer 
dos à dos FLN et OAS. La très longue séquence de Bruno aux mains des 
militants du FLN est intéressante car, sur un sujet plus que brûlant, 
Godard parvient à garder une grande distance, une certaine froideur qui 
choque au début puis finit par donner sa force au propos, la scène 
finissant par être convaincante mais seulement en alternance. Les deux 
Algériens ne sont jamais montrés en vrais bourreaux mais en "simples 
types" faisant leur boulot d'interrogateurs et Bruno ne se retrouve 
guère marqué physiquement par les sévices subis.
Le personnage de Bruno, "le petit soldat" du titre, reste assez ambigu. 
Il cite Lénine ("L'Ethique, c'est l'esthétique de l'avenir"), ne semble 
guère concerné idéologiquement par ce à quoi il participe, refuse de 
considérer tous les êtres humains comme ses "frères" et déclare les 
Arabes "paresseux". Contrairement au Michel Poiccard de ABDS, il ne 
force jamais la sympathie du spectateur et cela ne tient pas seulement 
au manque de charisme de Michel Subor (néanmoins excellent dans son 
rôle) par rapport à celui, naturel, de Belmondo.
Anna Karina, dont c'était la première apparition dans un film de Godard, 
marque moins LE PETIT SOLDAT de sa présence que Jean Seberg dans ABDS. 
Elle se rattrapera largement avec les films suivants de son compagnon 
d'alors.

Plus de quarante ans après sa sortie, LE PETIT SOLDAT demeure comme un 
double témoignage d'époque: celle de la Nouvelle Vague encore naissante 
et celle d'une bien sale guerre que le cinéma français ignora 
superbement, à quelques exceptions près.

Philippe Serve

-- 
"Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à 
chanter." (Samuel Beckett)
Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches 
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