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[CRITIQUE] Les Triplettes de Belleville (Sylvain Chomet, 2003)


  • Subject: [CRITIQUE] Les Triplettes de Belleville (Sylvain Chomet, 2003)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: 05 Jul 2003 20:20:04 GMT
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LES TRIPLETTES DE BELLEVILLE

France/Canada/Belgique, 2003, de Sylvain Chomet, CL, 79'

Scénario: Sylvain Chomet
Musique: Benoît Charest
Monteur Chantal Colibert Brunner
Chef décorateur Thierry Million
Animation et effets visuels Pieter Van Houte
Producteur délégué Didier Brunner

ANIMATION


Formé à l'école de la BD d'Angoulême puis aux studios d'animation en 
Angleterre  ("L'accueil que j'ai reçu était beaucoup plus sympathique 
que celui qu'on m'avait réservé en France (--) J'ai travaillé avec des 
gens fantastiques, qui m'ont appris à faire bouger un personnage), 
Sylvain Chomet avait mis 10 ans (!) à préparer puis réaliser son premier 
court d'animation "La Vieille Dame et les Pigeons", achevé en 1997. 
Patience récompensée par un grand succès public et critique, additionné 
par une nomination à l'Oscar. Cette fois-ci, il n'aura mis que... 5 ans 
pour venir à bout d'une oeuvre trois fois plus longue, son premier 
long-métrage, l'excellent LES TRIPLETTES DE BELLEVILLE. Evénement du 
Festival de Cannes 2003 où il était présenté, le film a vite fait 
l'unanimité dès sa sortie en salles et confirmé qu'après l'énorme succès 
de "Kirikou et la Sorcière" déjà produit par Didier Brunner), 
l'animation française a su trouver son identité et son public, avide 
d'action, d'humour et de poésie.

LES TRIPLETTES DE BELLEVILLE, par ses multiples références culturelles 
(dont un bon nombre cinématographiques) et le soupçon de nostalgie qu'il 
dégage, s'adresse sans doute plus aux adultes qu'aux enfants. Les 
amateurs des films de Jacques Tati et les amoureux de l'Amélie Poulain 
et autres Délicatessen de Jean-Pierre Jeunet y trouveront largement de 
quoi être satisfaits. Mais les "emprunts" et hommages sont loin de se 
limiter à ces deux seuls cinéastes. Sylvain Chomet lui-même revendique 
les influences de Fellini, Chaplin, Keaton, De Funès, de la comédie 
anglaise à la Monty Python ou Rowan Atkinson sans oublier les maîtres de 
l'animation que furent Tex Avery, Richard Fleisher ou Richard Williams 
et, en BD, Daniel Goosens, tous grands spécialistes du "timing". Sans 
oublier les caricatures de Dubout (au "style fait pour l'animation", 
dixit Sylvain Chomet) à qui on ne peut pas ne pas penser. Ajoutons que 
le film est presque muet (mis à part quelques mots, un discours de De 
Gaulle et un commentaire sportif à la télé) mais certainement pas 
silencieux car si les dialogues pointent aux abonnés absents, les sons, 
eux, prennent toute leur place, comme dans les meilleurs Tati.


[Attention ! La suite contient révélations et détails]



Le film débute sur les chapeaux de roue avec un film dans le film (on ne 
le comprendra qu'à la fin de la séquence). Un jubilatoire extrait 
d'archive en noir et blanc avec pellicule rayée, on pense au génial "Le 
film cassé" de Osamu Tezuka. Nous sommes dans les années 30, un trio 
vocal féminin interprète sur la scène d'un music-hall une chanson 
diablement entraînante (avec les voix de Betty Bonifassi, Marie-Lou 
Gauthier et Lina Boudreault). On aperçoit tour à tour Django Reinhard 
(qui joue avec son pied comme Jimi Hendrix jouera plus tard avec ses 
dents), Joséphine Baker, littéralement assaillie par les hommes du 
public transformés en singes et qui tentent de dévorer son régime de 
bananes, Fed Astaire qui perd ses chaussures à claquettes devenues 
cannibales et, bien sûr, le "fou chantant", Charles Trénet, dirigeant 
l'orchestre. Une scène si forte qu'on aimerait se la repasser en boucle. 
Mais tout cela appartient au passé. Une "interruption de programme" 
survient avec l'obligatoire mire en forme de pendule-spirale de la feu 
ORTF suivie d'un interlude. La caméra recule et nous découvrons le 
téléviseur qui projetait ce qui n'était qu'un film. Nous sommes chez 
Madame Souza, vieille dame à lunettes (qu'elle remonte toujours d'un 
geste mécanique) d'origine portugaise, au pied bot et qui vit seule avec 
son petit-fils, Champion, petit garçon grassouillet qui lui demande, 
incrédule si "le film est fini"...

Où sommes-nous ? A Paris, sans doute (on aperçoit bien la Tour Eiffel) 
dans les années 50. La maison de Mme Souza se dresse comme une gentille 
petite masure d'un quartier excentré, peut-être de proche banlieue. 
Peut-être même est-ce Belleville ? Mais il est question de la mairie du-- 
21ème--
Mme Souza a un gros problème : rien ne semble pouvoir dérider Champion 
qui rêvasse devant la photo de ses parents (disparus) et du vélo qui les 
accompagne. Un chiot, peut-être ? Il s'appellera Bruno et passera son 
temps à monter à l'étage aboyer au passage du train qui, le temps enfui 
et la Modernité galopante, a fini par rejoindre avec sa voie ferrée et 
son pont le petit pavillon qu'il menace sans cesse d'écrouler. En fait, 
le grand rêve de Champion est la bicyclette et, plus précisément, "la 
petite reine", ce Tour de France dont les dieux se nomment Louison Bobet 
ou Fausto Coppi. La grand-mère a compris. Non seulement elle offrira au 
petit môme triste un tricycle (pour commencer) mais elle va se 
transformer en entraîneur afin de faire de Champion un as du vélo...

Années 60. Les scènes d'entraînement du couple grand-mère/petit-fils 
sont particulièrement hilarantes. Pédalant elle-même derrière l'espoir 
du cyclisme, scandant la progression à coups de sifflet, Mme Souza ne 
laisse rien au hasard : pentes à 80% (au moins), massages à l'aide de 
l'aspirateur, d'un fouet culinaire et d'une tondeuse à gazon, repas 
calibrés (belle idée: Champion mange sur un système de balance. Quand 
son bon poids est atteint, il arrête son repas et donne le reste à 
Bruno). Champion (qui est passé du physique de petit bouboule à celui de 
grand échalas à la Fausto Coppi et au regard totalement éteint) y gagne 
une place dans le Tour de France. Hélas, tandis que le maillot jaune 
caracole en tête (Felice Gimondi ?), l'épreuve est bien dure et sous le 
soleil accablant de l'étape marseillaise, il se retrouve à flirter avec 
la lanterne rouge, ouvrant la route à la "voiture balai" de mauvais 
augure à l'intérieur de laquelle a pris place sa grand-mère et son sifflet--
C'est là, profitant d'une crevaison -- provoquée -- de la voiture-balai, 
que des mafiosi s'intercalent et enlèvent Champion-- Direction: l'autre 
côté de l'océan, une mégapole appelée-- Belleville, sorte de gigantesque 
croisement entre New York, Paris et Montréal où tout le monde semble 
voué à l'obésité. Mais c'est méconnaître Mme Souza qui, accompagnée de 
Bruno, saute dans un pédalo et suit à la trace le paquebot emmenant son 
Champion de petit-fils--  Arrivés sur place et tandis que la mafia 
française (à la fière devise "in vino veritas") utilise Champion pour 
des paris clandestins, la vieille dame et son chien bénéficieront de 
l'aide inattendue de trois ex-chanteuses âgées mais au swing toujours 
efficace: les "Triplettes de Belleville" vues au début du film--

Au côté très nostalgique (mais très drôle, "tatiesque") de la première 
partie, s'oppose une deuxième reposant presque entièrement sur l'action 
pure, l'histoire se transformant en une course-poursuite des plus 
décapantes. D'autre part, si le portrait du couple Mme Souza-Champion se 
révélait plein de fantaisie et d'invention, celui des trois 
ex-chanteuses emprunte carrément au pur délire. Se nourrissant de 
crapauds que l'une d'entre elles pêche à la grenade (!), reprenant leur 
ancien numéro en utilisant pour instruments de musique un journal, une 
grille de frigo et un aspirateur (décidément mis à toutes les sauces), 
ces Triplettes de Belleville se transforment vite en Tantines 
flingueuses pour la bonne cause.  Face à elles, la mafia porte béret 
basque et roule en 2 CV. Le chef semble sortir d'un vieux numéro de 
"Pilote" tandis que ses hommes de mains arborent une silhouette 
rectangulaire et noire. Les caricatures sont goûteuses comme celle du 
serveur (inspiré par le Monty Python John Cleese) et certaines séquences 
et décors -- signés Evgeni Tomov qui, lui, doit beaucoup à Hopper -- sont 
de pures beautés: le profil des navires (hommage aux célèbres affiches 
arts-déco de Cassandre), les rêves de Bruno ou encore les transparences 
devant lesquels "roulent" les cyclistes prisonniers. Les animations 3-D 
dues au Belge Pieter Van Houte, pour ponctuelles qu'elles soient, sont 
splendides et donnent à quelques scènes une intensité extraordinaire. 
Ainsi de la tempête ou des coureurs cyclistes du Tour de France. 
L'animation elle-même épouse toujours à la perfection le tracé du 
dessin, tout à la fois nerveux et chaleureux. Quant aux diverses 
musiques inventives de Benoît Charest, très inspiré par Django Reinhardt 
et par de vrais appareils ménagers (on entend pour de bon un aspirateur 
ou une grille de frigo !), elles collent toujours aux situations.

LES TRIPLETTES DE BELLEVILLE est une vraie, franche réussite qui place 
désormais l'animation de notre pays parmi les meilleures au monde tout 
en étant, tous genres confondus, le film français le plus excitant 
depuis longtemps.

Philippe Serve

[critique + affiche + photos : 
http://perso.club-internet.fr/pserve/Les_Triplettes_de_Belleville.html

Le très beau site officiel: http://www.lestriplettesdebelleville.com/
-- 
"Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à 
chanter." (Samuel Beckett)
Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches 
(http://perso.club-internet.fr/pserve)

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