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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Les Triplettes de Belleville (Sylvain Chomet, 2003)
LES TRIPLETTES DE BELLEVILLE
France/Canada/Belgique, 2003, de Sylvain Chomet, CL, 79'
Scénario: Sylvain Chomet
Musique: Benoît Charest
Monteur Chantal Colibert Brunner
Chef décorateur Thierry Million
Animation et effets visuels Pieter Van Houte
Producteur délégué Didier Brunner
ANIMATION
Formé à l'école de la BD d'Angoulême puis aux studios d'animation en
Angleterre ("L'accueil que j'ai reçu était beaucoup plus sympathique
que celui qu'on m'avait réservé en France (--) J'ai travaillé avec des
gens fantastiques, qui m'ont appris à faire bouger un personnage),
Sylvain Chomet avait mis 10 ans (!) à préparer puis réaliser son premier
court d'animation "La Vieille Dame et les Pigeons", achevé en 1997.
Patience récompensée par un grand succès public et critique, additionné
par une nomination à l'Oscar. Cette fois-ci, il n'aura mis que... 5 ans
pour venir à bout d'une oeuvre trois fois plus longue, son premier
long-métrage, l'excellent LES TRIPLETTES DE BELLEVILLE. Evénement du
Festival de Cannes 2003 où il était présenté, le film a vite fait
l'unanimité dès sa sortie en salles et confirmé qu'après l'énorme succès
de "Kirikou et la Sorcière" déjà produit par Didier Brunner),
l'animation française a su trouver son identité et son public, avide
d'action, d'humour et de poésie.
LES TRIPLETTES DE BELLEVILLE, par ses multiples références culturelles
(dont un bon nombre cinématographiques) et le soupçon de nostalgie qu'il
dégage, s'adresse sans doute plus aux adultes qu'aux enfants. Les
amateurs des films de Jacques Tati et les amoureux de l'Amélie Poulain
et autres Délicatessen de Jean-Pierre Jeunet y trouveront largement de
quoi être satisfaits. Mais les "emprunts" et hommages sont loin de se
limiter à ces deux seuls cinéastes. Sylvain Chomet lui-même revendique
les influences de Fellini, Chaplin, Keaton, De Funès, de la comédie
anglaise à la Monty Python ou Rowan Atkinson sans oublier les maîtres de
l'animation que furent Tex Avery, Richard Fleisher ou Richard Williams
et, en BD, Daniel Goosens, tous grands spécialistes du "timing". Sans
oublier les caricatures de Dubout (au "style fait pour l'animation",
dixit Sylvain Chomet) à qui on ne peut pas ne pas penser. Ajoutons que
le film est presque muet (mis à part quelques mots, un discours de De
Gaulle et un commentaire sportif à la télé) mais certainement pas
silencieux car si les dialogues pointent aux abonnés absents, les sons,
eux, prennent toute leur place, comme dans les meilleurs Tati.
[Attention ! La suite contient révélations et détails]
Le film débute sur les chapeaux de roue avec un film dans le film (on ne
le comprendra qu'à la fin de la séquence). Un jubilatoire extrait
d'archive en noir et blanc avec pellicule rayée, on pense au génial "Le
film cassé" de Osamu Tezuka. Nous sommes dans les années 30, un trio
vocal féminin interprète sur la scène d'un music-hall une chanson
diablement entraînante (avec les voix de Betty Bonifassi, Marie-Lou
Gauthier et Lina Boudreault). On aperçoit tour à tour Django Reinhard
(qui joue avec son pied comme Jimi Hendrix jouera plus tard avec ses
dents), Joséphine Baker, littéralement assaillie par les hommes du
public transformés en singes et qui tentent de dévorer son régime de
bananes, Fed Astaire qui perd ses chaussures à claquettes devenues
cannibales et, bien sûr, le "fou chantant", Charles Trénet, dirigeant
l'orchestre. Une scène si forte qu'on aimerait se la repasser en boucle.
Mais tout cela appartient au passé. Une "interruption de programme"
survient avec l'obligatoire mire en forme de pendule-spirale de la feu
ORTF suivie d'un interlude. La caméra recule et nous découvrons le
téléviseur qui projetait ce qui n'était qu'un film. Nous sommes chez
Madame Souza, vieille dame à lunettes (qu'elle remonte toujours d'un
geste mécanique) d'origine portugaise, au pied bot et qui vit seule avec
son petit-fils, Champion, petit garçon grassouillet qui lui demande,
incrédule si "le film est fini"...
Où sommes-nous ? A Paris, sans doute (on aperçoit bien la Tour Eiffel)
dans les années 50. La maison de Mme Souza se dresse comme une gentille
petite masure d'un quartier excentré, peut-être de proche banlieue.
Peut-être même est-ce Belleville ? Mais il est question de la mairie du--
21ème--
Mme Souza a un gros problème : rien ne semble pouvoir dérider Champion
qui rêvasse devant la photo de ses parents (disparus) et du vélo qui les
accompagne. Un chiot, peut-être ? Il s'appellera Bruno et passera son
temps à monter à l'étage aboyer au passage du train qui, le temps enfui
et la Modernité galopante, a fini par rejoindre avec sa voie ferrée et
son pont le petit pavillon qu'il menace sans cesse d'écrouler. En fait,
le grand rêve de Champion est la bicyclette et, plus précisément, "la
petite reine", ce Tour de France dont les dieux se nomment Louison Bobet
ou Fausto Coppi. La grand-mère a compris. Non seulement elle offrira au
petit môme triste un tricycle (pour commencer) mais elle va se
transformer en entraîneur afin de faire de Champion un as du vélo...
Années 60. Les scènes d'entraînement du couple grand-mère/petit-fils
sont particulièrement hilarantes. Pédalant elle-même derrière l'espoir
du cyclisme, scandant la progression à coups de sifflet, Mme Souza ne
laisse rien au hasard : pentes à 80% (au moins), massages à l'aide de
l'aspirateur, d'un fouet culinaire et d'une tondeuse à gazon, repas
calibrés (belle idée: Champion mange sur un système de balance. Quand
son bon poids est atteint, il arrête son repas et donne le reste à
Bruno). Champion (qui est passé du physique de petit bouboule à celui de
grand échalas à la Fausto Coppi et au regard totalement éteint) y gagne
une place dans le Tour de France. Hélas, tandis que le maillot jaune
caracole en tête (Felice Gimondi ?), l'épreuve est bien dure et sous le
soleil accablant de l'étape marseillaise, il se retrouve à flirter avec
la lanterne rouge, ouvrant la route à la "voiture balai" de mauvais
augure à l'intérieur de laquelle a pris place sa grand-mère et son sifflet--
C'est là, profitant d'une crevaison -- provoquée -- de la voiture-balai,
que des mafiosi s'intercalent et enlèvent Champion-- Direction: l'autre
côté de l'océan, une mégapole appelée-- Belleville, sorte de gigantesque
croisement entre New York, Paris et Montréal où tout le monde semble
voué à l'obésité. Mais c'est méconnaître Mme Souza qui, accompagnée de
Bruno, saute dans un pédalo et suit à la trace le paquebot emmenant son
Champion de petit-fils-- Arrivés sur place et tandis que la mafia
française (à la fière devise "in vino veritas") utilise Champion pour
des paris clandestins, la vieille dame et son chien bénéficieront de
l'aide inattendue de trois ex-chanteuses âgées mais au swing toujours
efficace: les "Triplettes de Belleville" vues au début du film--
Au côté très nostalgique (mais très drôle, "tatiesque") de la première
partie, s'oppose une deuxième reposant presque entièrement sur l'action
pure, l'histoire se transformant en une course-poursuite des plus
décapantes. D'autre part, si le portrait du couple Mme Souza-Champion se
révélait plein de fantaisie et d'invention, celui des trois
ex-chanteuses emprunte carrément au pur délire. Se nourrissant de
crapauds que l'une d'entre elles pêche à la grenade (!), reprenant leur
ancien numéro en utilisant pour instruments de musique un journal, une
grille de frigo et un aspirateur (décidément mis à toutes les sauces),
ces Triplettes de Belleville se transforment vite en Tantines
flingueuses pour la bonne cause. Face à elles, la mafia porte béret
basque et roule en 2 CV. Le chef semble sortir d'un vieux numéro de
"Pilote" tandis que ses hommes de mains arborent une silhouette
rectangulaire et noire. Les caricatures sont goûteuses comme celle du
serveur (inspiré par le Monty Python John Cleese) et certaines séquences
et décors -- signés Evgeni Tomov qui, lui, doit beaucoup à Hopper -- sont
de pures beautés: le profil des navires (hommage aux célèbres affiches
arts-déco de Cassandre), les rêves de Bruno ou encore les transparences
devant lesquels "roulent" les cyclistes prisonniers. Les animations 3-D
dues au Belge Pieter Van Houte, pour ponctuelles qu'elles soient, sont
splendides et donnent à quelques scènes une intensité extraordinaire.
Ainsi de la tempête ou des coureurs cyclistes du Tour de France.
L'animation elle-même épouse toujours à la perfection le tracé du
dessin, tout à la fois nerveux et chaleureux. Quant aux diverses
musiques inventives de Benoît Charest, très inspiré par Django Reinhardt
et par de vrais appareils ménagers (on entend pour de bon un aspirateur
ou une grille de frigo !), elles collent toujours aux situations.
LES TRIPLETTES DE BELLEVILLE est une vraie, franche réussite qui place
désormais l'animation de notre pays parmi les meilleures au monde tout
en étant, tous genres confondus, le film français le plus excitant
depuis longtemps.
Philippe Serve
[critique + affiche + photos :
http://perso.club-internet.fr/pserve/Les_Triplettes_de_Belleville.html
Le très beau site officiel: http://www.lestriplettesdebelleville.com/
--
"Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à
chanter." (Samuel Beckett)
Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches
(http://perso.club-internet.fr/pserve)
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