|
[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] Irreversible - Gaspar Noe (2002)
IRREVERSIBLE
France, 2002, de Gaspar Noé, CL, 95'
Avec: Vincent Cassel, Albert Dupontel, Monica Bellucci
[ATTENTION !! NE CACHE RIEN DU FILM !!]
Pierre (Albert Dupontel) commet un meurtre d'une violence inouïe en
compagnie de son ami Marcus (Vincent Cassel. Pourquoi ? Car Alex
(Monica Bellucci), l'épouse de ce dernier et ancienne compagne de Pierre
a été violée.
A quoi sert donc ce film entièrement tourné à rebours? Une fois éliminé
la réponse "A divertir" (sauf des psychopathes) reste l'hypothèse: "A
démontrer quelque chose". Mais quoi ?
"Le Temps détruit tout", la maxime du film digne d'un étudiant en philo
assénant ses formules bien apprises servie en début et en fin ne peut se
suffire à elle-même. L'autre grande idée de Noé (sourions) baigne dans
un océan de crétinerie: la prémonition. Marcus a mal au bras ? On le lui
cassera. Alex rêve d'un tunnel rouge qui se brise en deux et où elle
éprouve de la douleur ? Elle s'y fera violer, tabasser et finira dans le
coma.
IRREVERSIBLE est-elle une œuvre dénonçant la saloperie de la vie dans
une vision ultra pessimiste ("le bonheur ne dure jamais qu'un instant et
l'horreur le suit toujours et partout") ? Vous avez dit "simplisme" ?
On pourra prendre le film comme on voudra, il semble n'exister que pour
servir de marche-pied à une idéologie bien précise: la justice
personnelle. Mais contrairement aux films populistes mettant en scène le
justicier Charles Bronson (du style "Un Justicier dans la ville"),
IRREVERSIBLE est servi par un réalisateur aux prétentions
cinématographiques et esthétiques pas toujours surfaites car sur le
simple plan de la mise en scène, Gaspar Noé a parfois du talent, déjà
exprimé dans ses précédents films, le court-métrage "Carne" et le long
"Seul contre tous", film lui aussi nauséeux et très ambiguë concernant
la position du cinéaste envers son personnage principal, d'autant que
par un habile tour de passe-passe il arrivait à priver le spectateur de
sa liberté de jugement pour imposer celui de son personnage.
Ici, Noé en remet une couche. Peut-être même tombe-t-il le masque. La
vengeance personnelle est privilégiée au détriment de toute idée de
Justice puisque la police est montrée comme un ramassis de jean-foutres
n'ayant rien à cirer de retrouver un violeur et à laquelle se
substituent des réseaux parallèles permettant à chacun d'assouvir sa
propre vengeance. Et de toutes les façons, nous souffle (très fort) le
réalisateur, même si le coupable était arrêté et jugé, il ne paierait
pas pour le crime commis. On sent le regret de l'abrogation de la peine
de mort sourdre à chaque instant du film. Et puisque celle-ci n'existe
plus, il faut l'appliquer soi-même. Détestable.
"Mais, mais, mais !" s'écrieront les défenseurs du film, "ce n'est pas
l'homme nommé "Le Ténia", le vrai coupable violeur d'Alex, l'homme
recherché frénétiquement par Marcus, que Pierre assassine. Il y a erreur
sur la personne et la vengeance n'est pas accomplie. D'où un sentiment
d'absurdité et une thèse selon laquelle la violence initiale (le viol)
ne peut qu'entraîner une violence aussi aveugle si ce n'est pire
(séquence du début)."
Autrement dit, IRREVERSIBLE serait un film dénonçant la violence ! Une
telle vision relève du pur aveuglement.
Pour deux raisons:
Premièrement, il est impossible pour le spectateur pris au début du film
dans la violence, la vitesse, la pénombre et la caméra sautant dans tous
les coins de mémoriser le visage de l'homme qui se fait tuer à coups
d'extincteur par Pierre et, par conséquent, de savoir qu'il ne s'agit
pas du Ténia lorsqu'il verra celui-ci violer Alex. Il est évident que
Gaspar Noé ne pouvait qu'être conscient de cela et qu'il a donc fait en
sorte que le spectateur croit que l'homme tué est bien Le Ténia. On peut
ici se demander si Gaspar Noé, cinéaste très malin et qui n'assume pas
toujours publiquement ses opinions (avouées ici, niées là), n'a pas fait
tuer un innocent uniquement dans le but de se "couvrir" en jouant sur
les deux tableaux : faire passer le message de la justification de la
vengeance personnelle et prétendre avoir tourné un film dénonçant
l'engrenage de la violence et de la haine aveugle.
Ensuite et deuxièmement, cette position "positive" ne serait déjà pas
tenable si le film était monté dans un ordre chronologique normal (sauf
à bien différencier Le Ténia de l'homme se faisant massacrer). Mais le
choix, absolument fondamental, du récit à rebours n'a pour but que
d'enserrer le spectateur dans une réaction bien précise: "Maintenant je
comprends. Le type que j'ai vu se faire massacrer au début du film est
un fieffé salaud. [le spectateur étant leurré]. Il a bien cherché ce qui
lui est arrivé et j'aurais sans doute réagi comme le(s) héros du film
(Vincent Cassel et Albert Dupontel)". Le fait que ceux-ci ne restent pas
impunis (l'un est blessé, l'autre arrêté) et que la vengeance accomplie
ne débouche en fait sur rien d'autre qu'un sentiment d'échec général ne
change rien à l'affaire car le spectateur ne retiendra à la fin du film
qu'une chose : à cause d'un salaud, un bonheur a été détruit.
L'important est que "vengeance doit être faite". Et l'inéluctabilité de
ce sentiment, le procédé de narration à rebours en est totalement
responsable.
IRREVERSIBLE flatte et encourage les instincts les plus bas, les plus
vils de l'espèce humaine, en n'hésitant pas à rajouter des couches de
pathos (bien entendu, Alex ne pouvait être qu'enceinte !). Il refuse
aussi au spectateur une possibilité de recul et de réflexion. Autre
point sur lequel certains spectateurs et/ou critiques se sont,
semble-t-il, fourvoyés : le reproche fait au film de ne faire qu'étalage
de violence et cela sans essayer d'en comprendre les tenants et les
aboutissants. Le débat s'était beaucoup focalisé à la sortie du film sur
la représentation de cette violence, la plupart des spectateurs
s'arrêtant à leur répulsion physique (compréhensible) sans voir
l'idéologie nauséabonde tapie derrière les phrases du dossier de presse
"Le désir de vengeance est une pulsion naturelle et la majorité des
crimes reste impunie" ou l'affirmation du compagnon du "boucher" de
"Seul contre tous" ré-aperçu ici au début du film: "Il n'y a pas de
méfaits, il n'y a que des faits" suivie de la double affirmation d'un
des membres des réseaux parallèles qui aideront Marcus à retrouver Le
Ténia: "La vengeance est un droit de l'homme" et "C'est une affaire
d'homme. Faut pas jouer les tapettes".
Propos de personnage à ne pas confondre avec les convictions
personnelles du réalisateur, objectera-t-on ? Peut-être. Mais quand ces
propos reviennent systématiquement dans tous ses films sous diverses
formes, voire sont sous-entendues en entrevue, on peut légitimement se
poser la question.
Gaspar Noé, grand incompris, aimerait-il tellement choquer qu'il préfère
laisser tous les soupçons d'esprit lepéniste faits sur son compte plutôt
que de lever les doutes ?
Le metteur en scène prend un malin plaisir à traiter et remuer la merde.
Mais il n'est pas qu'un simple provocateur désirant choquer le bourgeois
ni même souhaitant une saine réflexion sur de graves questions.
Constater l'existence de la merde est une chose, s'en repaître en est
une autre. On notera d'ailleurs son insistance au niveau symbolique avec
le nom de la boîte homosexuelle où se déroule le meurtre ("Le Rectum" !)
et celui du violeur (le Ténia !!) sans oublier les diverses sodomies,
dont celle pratiquée par le Ténia sur Alex (Monica Bellucci) lors du
viol semble "répondre" au phantasme de Marcus envers son épouse.
Profitons-en pour dénoncer une vision particulièrement homophobe : la
"faune" de la boîte (forcément S-M) et le personnage du Ténia. Pourquoi
avoir choisi un homosexuel pour être le violeur d'une femme ? Situation
autant improbable que définitivement partisane. Cette homophobie des
plus scandaleuses (l'insulte "pédé" est lancée des dizaines de fois dans
la première demi-heure sans que rien ne vienne par la suite remettre les
choses à leur place) était déjà présente dans le film précédent de Noé
et va, bien sûr, avec toute l'idéologie développée pendant les 1h40 de
IRREVERSIBLE.
Alors que le personnage du boucher dans "Seul contre tous" était au
moins psychologiquement fouillé, ceux de IRREVERSIBLE s'avèrent
totalement creux et, finalement, "n'existent pas" au sens scénaristique
du terme.
Marcus est ce que l'on pourrait appeler "un gros con", égoïste, violent,
immature, raciste (il traite le chauffeur de taxi asiatique de "canard
laqué", puis de "sale pédé chinois" avant de le frapper, de lui voler
son véhicule puis de briser celui-ci à coups de barre de fer) et
homophobe. Sympathique garçon. Mais, objectera-t-on encore, il est ainsi
car sous le choc du viol d'Alex. Faux. Il est déjà profondément con et
antipathique dans toutes les scènes d'"avant" (c'est à dire qui suivent
dans le film). Vincent Cassel a beau dégager beaucoup d'énergie et le
talent qu'on lui connaît, son personnage ne va pas loin. Pierre ne vaut
guère mieux malgré, là aussi, tous les efforts méritoires d'Albert
Dupontel (très bon). Et la démonstration devient très lourde: Pierre, le
gentil intellectuel (professeur) pacifiste sera bien sûr le plus violent
de tous.
Quant à Alex, elle atteint le degré zéro de l'intérêt, Gaspar Noé se
contentant de la belle plastique de Monica Bellucci qu'il nous montre
sous toutes les coutures tandis que l'actrice italienne démontre, hélas,
une faiblesse dramatique dans son jeu.
Trop de scènes ont été improvisées et outre leur caractère inaudible
déjà évoqué, ne génèrent que des bâillements (scènes de la fête, du
métro, du lit).
Certains spectateurs et critiques transis d'admiration pour l'oeuvre ont
cru bon de souligner une soi-disant magnifique mise en scène.
Où ? Le procédé du rebours ? Noé n'a fait que reprendre l'idée du
dramaturge anglais Harold Pinter dans son excellente pièce "Betrayal".
Au cinéma, récemment, deux films ont usé de la même formule et avec
brio: "Memento" de Chris Nolan et "Peppermint Candy", l'admirable film
du coréen Lee Chang-dong.
Quoi d'autre ? La première partie (du début à après le viol, donc avant
celui-ci si l'on replace l'histoire dans son ordre chronologique) brille
par son absence de mise en scène remplacée par une caméra agitée dans
tous les sens, celle-ci ne cessant de tourner à 90° voire à 360 (Lars
von Trier, à côté, passerait pour Ozu), une image si sombre qu'on ne
voit quasiment rien si ce n'est toujours le plus insupportable et une
musique confondue avec du vacarme (Noé se sert aussi, paraît-il, de
façon récurrente d'un bourdonnement utilisé par les polices anti-émeutes
et destiné à faire vomir les manifestants).
Dans la seconde partie, un peu plus calme, on sombre dans l'indigence
des dialogues (lorsqu'ils arrivent à être audibles, à savoir très
rarement) et l'ennui sans fin, avant que Gaspar Noé ne nous serve une
resucée très, très personnelle de la fin de "2001" de Stanley Kubrick
(le réalisateur aime à citer parmi ses influences "Orange Mécanique" du
même cinéaste mais aussi "Délivrance" de John Boorman, "Les Chiens de
Paille" de Sam Peckinpah ou "Salo" de Pier Paolo Pasolini, rien que ça).
L'hyper violence des deux scènes "chocs" du film (le meurtre et le viol)
est filmée de manière plus que complaisante et racoleuse dans son désir
évident de choquer tout en provoquant le voyeurisme du spectateur. Où se
situe la justification de montrer le visage en bouillie de l'homme
massacré à coups d'extincteur ? Il aurait pu le laisser hors-champ,
l'imagination du spectateur jouant alors à plein et la séquence n'en
aurait été que plus forte. Or il préfère montrer, acte gratuit
cinématographiquement parlant mais pas moralement (n'oublions pas non
plus avec quelle complaisance il montre pendant une minute entière le
visage explosé d'Alex sur le brancard). Notons au passage
l'irresponsabilité du cinéaste (ou son hypocrisie) lorsqu'il déclare:
"Lorsque je voyais les gens qui hurlaient d'horreur ou quittaient la
salle pendant la scène de l'extincteur je rigolais, parce que pour moi,
il ne s'agissait que d'un effet spécial. C'était juste une blague de
gamin...". Dans la peinture de la bestialité, cette longue scène se
situe exactement aux antipodes de la demi-heure tout aussi insoutenable
du débarquement de "Private Ryan" de Steven Spielberg car celle-ci ne
dégageait pas la moindre once de complaisance et renfermait un message
sans la moindre ambiguïté.
Idem pour la scène du viol. Montrée en un plan-séquence d'une dizaine de
minutes, il est mensonger de prétendre qu'elle objective l'événement et
évite le voyeurisme en raison de l'immobilité de la caméra. Quoi de plus
voyeur que de regarder, immobile, par le trou d'une serrure ? Que
l'effet réaliste soit atteint ne fait aucun doute (la scène s'avère tout
bonnement insupportable et nombre de spectateurs et spectatrices
quittèrent la salle ou se trouvèrent mal) mais quelle en est la
justification morale ? Sans proposer de regard critique, le réalisateur
expose le spectateur au voyeurisme et le voyeurisme à
l'auto-justification qui lui est inhérente. Exactement ce que fait le
film de Noé. Notons en passant que les "pro"-IRREVERSIBLE se sont
gargarisés plus d'une fois de la lâcheté du passant que l'on voit
apparaître au fond du tunnel puis, à la vue du viol, tourner les talons
("Noé nous met devant nos responsabilités !"). Pourquoi pas un n'a-t-il
évoqué la lâcheté des pensionnaires du "Rectum" qui regardent
passivement (voire admirativement) Pierre défoncer la tête d'un des
leurs ? Sans doute car ce sont des "pédés" et qu'il n'y a rien à
attendre de tels dépravés. Gaspar Noé, qui apparaît lui-même brièvement
en client du "Rectum" en train de se masturber au spectacle offert
(devant son propre film ?) a aussi, du moins pour certains, les
admirateurs qu'il mérite.
Et si le film se termine par une séquence esthétiquement réussie (bien
qu'au symbolisme assez lourd dans son faux "happy-end"), il faut bien y
voir ici la malignité du cinéaste qui ne s'en sert que pour enfoncer un
peu plus le clou du message qu'il entend faire passer, mélange de
paranoïa et de nihilisme. Il est faux de prétendre comme certains que
Gaspar Noé ne fait "QUE" montrer la réalité, la vraie violence de notre
société, sa part d'ombre. Il la justifie et l'encourage. IRREVERSIBLE
n'est pas seulement un film abject mais aussi un film dangereux. De par
son simplisme. Et, en cela, hautement condamnable. Heureusement, c'est
aussi un film très ennuyeux.
Philippe
--
"Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à
chanter." (Samuel Beckett)
Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches
(http://perso.club-internet.fr/pserve)
--
Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/>
Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
|