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[Critique] Desir Meurtrier - Shohei Imamura (1964)


  • Subject: [Critique] Desir Meurtrier - Shohei Imamura (1964)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: Mon, 4 Aug 2003 13:42:13 +0200
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DESIR MEURTRIER

(AKAI SATSUI)


Japon, 1964, de Shohei Imamura, NB, 145'

Scénario: Shohei Imamura et Keiji Hasebe d'après une histoire de Shinji 
Fujiwara
Musique: Toshirô Mayuzumi
Photo: Sinsaku Himeda
Production: Nikkatsu et Toho

Avec: Masumi Harukawa, Shigeru Tsuyuguchi, Ko Nishimura, Yoshi Kato, 
Yuko Kusunoki, Haruo Itoka

[ATTENTION, CETTE CRITIQUE REVELE LES DETAILS DU FILM]



Sadako (Masumi Harukawa), jeune femme un peu simple, vit assez 
pauvrement avec son mari Koichi (Ko Nishimura), un employé qui la traite 
rudement quand il ne l'ignore pas et le fils de celui-ci, issu d'un 
premier mariage, Masaru. D'extraction paysanne, Sadako est méprisée par 
sa belle-famille. Un jour, un homme surgit, la vole puis la viole. 
Sadako garde le silence tandis que son agresseur, Hiraoka (Shigeru 
Tsuyuguchi) revient.

C'est un fait entendu, DESIR MEURTRIER est un film très lent et très 
long (près de 2h30 et non les 1h45 annoncées sur la jaquette de la VHS) 
et demande au spectateur un effort soutenu, surtout s'il découvre le 
film, à l'instar de l'auteur de ces lignes, sur une copie VHS dont 
l'image, passablement floue, ressemble plus à une bouillie sans le 
moindre contraste ou relief. Et pourtant, ce spectateur verra sa 
patience récompensée par la découverte d'une des ½uvres majeures du 
cinéaste plus tard double Palme d'Or à Cannes (1983 avec "La Ballade de 
Narayama", 1996 pour "L'Anguille").

Imamura fut et reste (à 77 ans) un implacable observateur critique de la 
société japonaise et de ses compatriotes qu'il n'aura cessé d'étudier 
tel un entomologiste, dénonçant film après film la pourriture sous le 
clinquant de la modernité.
Le cinéaste débuta en même temps que les "papes" de la Nouvelle Vague 
cinématographique nippone  à laquelle il est associé (Nagisa Oshima, 
Masahiro Shinoda et Kiju Yoshida) mais à la Nikkatsu alors qu'eux 
révolutionnaient artistiquement et politiquement la Shochiku. Lui aussi 
provoque et choque, n'hésitant pas à comparer les Japonais à des porcs 
dès son cinquième film "Cochons et Cuirassés" (Buta no gunkan, 1961) ou 
à des insectes ("La Femme insecte" / "Nippon konchuki", 1963), 
privilégiant des personnages issus des classes défavorisées et dont le 
seul objectif semble survivre. Les tabous n'existent pour Imamura qu'à 
la seule fin d'être renversés. Dans DESIR MEURTRIER, le réalisateur de 
"Kenso Sensai" et "De l'eau tiède sous un pont rouge" s'attaque au viol 
et au sentiment amoureux qui peut en découler.

Le personnage de Sadako (Masumi Harukawa) s'avère une magnifique 
création par sa complexité. La jeune femme, totalement écrasée en début 
d'histoire par son époux, sa belle famille, la société toute entière 
(ses origines sociales, sa grand-mère qui était prostituée, sa mère 
suicidée par pendaison, tout ça pèse énormément au quotidien), va se 
"réveiller" peu à peu après le vol suivi du viol dont elle est victime 
de la part de Hiraoka (Shigeru Tsuyuguchi).  Celui-ci, qui a volé pour 
se payer les médicaments dont il a un urgent besoin et a cédé  à des 
pulsions exacerbées par sa misère sexuelle, est tombé amoureux, la 
poursuit de ses assiduités et lui révèle être gravement malade du c½ur 
(à tous les sens du terme). Sadako ne cesse de le repousser, de le fuir 
tout en se sentant irrésistiblement attiré par lui. Son mari qui 
entretient une liaison avec sa secrétaire (connue avant sa femme) 
commence à se douter de quelque chose et la brutalise à son tour, 
parfait représentant de l'hypocrisie que dénonce Imamura et de 
l'injustice faite à la femme japonaise prisonnière d'une société encore 
fortement machiste et sexiste.

Le réalisateur nous montre à de nombreuses reprises la jeune femme 
penser quelque chose (nous entendons régulièrement ses réflexions en 
voix "off") et agir dans le même temps de façon contradictoire. Son 
attirance-répulsion pour son violeur-amoureux est ainsi illustrée à 
merveille. L'actrice, à la silhouette rondelette toujours engoncée dans 
son manteau (l'hiver joue un grand rôle dans le film) sorte de bloc 
massif et inerte au début du film ou à chaque fois qu'elle se retrouve 
chez elle, oscille entre une résignation très physique et un emballement 
panique. La passion, très charnelle, entre le violeur et la victime 
constitue naturellement le "scandale" du film, d'autant que Imamura se 
refuse à mettre le moindre soupçon de romantisme dans cette relation.
Le cinéaste parvient à nous faire sentir de façon très concrète le 
conflit interne de Sadako entre pulsions charnelles, naturelles et 
mécanisme d'une routine sociale implacable.

Sur le plan scénique, Imamura réussit d'étonnants gros plans (y compris 
oraux, la voix "off" et des murmures incompréhensibles) alternant avec 
des vues plus lointaines, notamment pour toutes les scènes d'extérieur. 
Il utilise toujours à bon escient les symboles visuels, les deux plus 
significatifs étant la chenille qui renvoie à l'enfance de Sadako et ses 
relations avec sa mère ainsi que, au présent, les souris de Masaru 
tournant sans cesse dans leur cage et finissant par s'entre-dévorer puis 
mourir, illustration parfaite de la vision pessimiste qu'a Imamura de la 
société japonaise.

Comme noté précédemment, l'hiver joue un rôle important dans le film, la 
découverte des paysages enneigés scellant le destin à venir de Hiraoka 
puis, un peu plus tard de la maîtresse de Koichi. La mort du premier 
nommé permet à Imamura de concentrer l'action dans un tunnel. Ici, tout 
fait sens : opposition de la pénombre mortifère avec la blancheur 
éclatante de la neige à l'extérieur qui promettait un avenir meilleur à 
Tokyo pour les deux amants en fuite. Mais cette blancheur est elle-même 
mensongère puisque Sadako a l'intention d'empoisonner Hiraoka, seul 
moyen pour elle d'échapper à l'irrésistible attraction. Le meurtre comme 
moyen de désaliénation. Elle renonce au dernier moment mais, ironie et 
absurdité, il meurt quand même quelques secondes plus tard d'une crise 
cardiaque. La maîtresse du mari de Sadako, ayant pisté les deux fuyards 
afin de prendre des photos qui seront autant de preuves à fournir à 
Koichi de l'infidélité de son épouse, se fait renverser par une voiture 
à son retour en ville, prenant un ultime cliché de Sadako qui s'est 
évanoui en pleine rue. La mort de la secrétaire suivant celle de Hiraoka 
"libère" les deux époux de leurs relations extra-conjugales respectives 
et les renvoie face à face pour un avenir bien incertain.

La fin peut paraître bien pessimiste mais Imamura se place au-delà de ce 
concept (et au-delà de toute morale). L'important est de vivre, de 
continuer à vivre. L'instinct de survie qui anime avec plus ou moins de 
réussite les personnages de DESIR MEURTRIER se retrouve dans tous ses 
films et reproche encore un peu plus l'humain de l'animal comme le 
rappelait Imamura : "Les insectes, les animaux et les humains sont 
semblables au sens où ils naissent, excrètent, reproduisent et meurent. 
Pourtant, moi-même je suis un homme. Je me demande ce qui différencie 
les humains des autres animaux. Qu'est-ce qu'un être humain ? Je cherche 
la réponse en continuant de faire des films. Je ne crois pas avoir 
trouvé la réponse". Cette ambivalence renforce paradoxalement
l'humanité des personnages, à commencer par celle de  Sadako et Hiraoka.

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Philippe Serve

"Quand on est dans la merde jusqu'au cou, il ne reste plus qu'à 
chanter." (Samuel Beckett)
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