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[Date Prev][Date Next][Date Index] [AVIS][Legers spoilers] Confessions d'un homme dangereux (George Clooney, 2003)
Confessions d'un homme dangereux.
(Confessions of a dangerous mind)
Réalisation : George Clooney
Scénario : Charlie Kaufman d'après l'"autobiographie non-autorisée" de
Chuck Barris
Acteurs : Sam Rockwell, Drew Barrymore, George Clooney, Julia Roberts,
Rutger Hauer, Gene the dancing machine, Chuck Barris
Le premier film à la réalisation de George Clooney a été très
diversement accueilli, du moins à sa sortie en France. Les reproches
récurrents, dans les magazines féminins en particulier !, faisaient état
d'un film vulgaire et raté. Les commentaires élogieux saluaient
l'originalité esthétique... ainsi que la dette de Clooney envers Steven
Soderbergh, crédité à la production exécutive. Il s'agit d'une
adaptation par Charlie Kaufman ("Dans la peau de John Malkovich",
"Adaptation.") de l'autobiographie de Chuck Barris, créateur de
nombreuses émissions à la télé américaines, parfois adaptées dans les
années 80 en France dans une version édulcorée (Tournez manège, Les
Mariés de l'A 2), devenu une star quand il assura l'animation de son
"Gong Show", un radio crochet consacré à de parfaits tocards. Chuck
Barris affirme aussi dans son livre qu'il a tué trente personnes pour le
compte de la CIA. Ni ses livres suivants si ses propres déclarations
n'ont ensuite confirmé ou infirmé la chose. On ne sait donc pas si Chuck
Barris s'est amusé à monter l'affaire de toute pièce, s'il croit avoir
vécu cette existence ou s'il a vraiment exercé cette activité.
La chose qui m'apparaît remarquable à propos de "Confessions d'un homme
dangereux", c'est que c'est un film pratiquement bâti à perte. Le
"caprice" d'un star (à fort charisme mais qui n'est pas un comédien
exceptionnel) qui a investi le cachet d'une superproduction comme
"Ocean's 11" dans un projet personnel. Il semble d'ailleurs que ce film
ait permis le financement récent par Soderbergh et Clooney de quelques
uns des projets les plus intéressants du cinéma américain indépendant.
George Clooney a donc pu tourner avec une certaine liberté, dont il use
dès le commencement de son film. Nous avons donc droit à Chuck Barris
hirsute et barbu, les fesses (les seules que l'on verra dans le film,
d'ailleurs souvent) à l'air, complètement stone dans un hôtel alors que
la télévision diffuse la prestation de serment de Ronald Reagan.
Flash-back, narration à la première personne. Chuck Barris a onze ans.
Il est dans son salon, avec sa nièce de dix ans. Il voudrait qu'elle lui
fasse une fellation et lui explique que ça a le goût de fraise. Elle
n'est pas d'accord. Il lui parie un dollar que ça a ce goût. Lueur dans
les yeux de la fille. Elle accepte. Fin de la scène.
Là, le public qui pensait voir un film où Clooney serait aussi "glamour"
en tant que réalisateur que comme vedette de "Hors d'atteinte" doit être
choqué. Clooney filme-t-il ses fantasmes ? Est-il aussi obsédé par le
sexe que ça ? Cela se révèle une fausse question, Clooney réalisateur
déployant une personnalité qui n'a pas grand chose à voir avec les rôles
qu'on lui connaît au cinéma. Il s'est juste réservé un petit rôle, assez
caricatural d'agent de la CIA à moustache grotesque (visiblement collée
et qui bouge parfois entre les plans) tel qu'on en voyait dans les
séries télé de l'époque.
Bref, la seule chose à faire, c'est de se concentrer sur le sujet et le
traitement qui en est fait.
Nous suivons donc la vie de Chuck Barris, producteur de nombreux jeux
télé et tueur occasionnel pour la CIA, tel qu'il la raconte en 1981,
arrivé au bout du rouleau (les scènes dans l'hôtel font penser au
prologue d'Apocalypse Now). On le découvre d'abord adolescent tentant
vainement de peloter des filles au ciné, puis adulte tentant de bosser à
la télévision (activité naissante à l'époque) pour pouvoir y peloter des
filles puis assistant d'une vague émission, toujours histoire de peloter
des filles.
À la réalisation, Clooney prend des risques. La photo tente toujours des
cadrages originaux (les visages sont souvent coupés de façon étrange,
parfois en plein milieu, vu le chef opérateur expérimenté qu'il y a
derrière, c'est probablement voulu). Certaines situations sont aussi
stylisées : après avoir essuyé un refus de sa cavalière au cinéma,
Barris regarde le reste de la salle. Plan large : à part lui et elle,
qui s'ignorent, il n'y a que des couples en train de se bécoter.
Un autre procédé régulièrement utilisé par Clooney est celui du "fondu"
ou de "l'ellipse" à l'intérieur du même plan. J'avais déjà vu ça
ailleurs mais je ne connais pas le terme désignant ça précisément.
Disons que la réalisation adore faire des plans séquences où elle balaye
tout le décor. Quand elle revient sur une zone déjà parcourue, il y a
généralement un changement - plusieurs mois se sont passés ou bien un
des murs du décor a disparu (il réapparaîtra ensuite) histoire de
montrer, toujours dans le même plan, mais avec un équivalent du
split-screen (en "naturel") le personnage avec lequel Barris discute au
téléphone. Ces effets sont généralement efficaces dans leur fluidité et
dynamisent la narration tout en renforçant le climat d'irréalité du
film.
À part ça, Barris végète. Il semble une personne sans grande envergure,
parfois assez habile (il se fabrique des lettres de recommandation
imaginaires pour décrocher son premier job), souvent médiocre, avec un
seul vrai succès, une chanson écrite pour la vedette d'une émission. À
noter que "Palisades Park" a effectivement été un tube à l'époque
(repris par les Beach Boys en 1976 sur "15 Big Ones"). Chuck Barris en
profite pour draguer une assistante de prod (jouée par Maggie
Gyllenhaal, "Donnie Darko" et "La Secrétaire"). Elle est moyennement
enthousiaste. Scène suivante : coït triste, sous les draps, position du
missionnaire, qui prend fin trente secondes plus tard. Chacun s'allume
sa clope de son côté. Fin du rôle de Maggie Gyllenhaal.
Tout de suite après, Chuck parti à la cuisine se chercher une bière et
le film bascule ! Il rencontre la colocataire de Debbie, Jenny (Drew
Barrymore), qui restera sa compagne la plus fidèle et nous assisterons
donc au récit de l'"ascension" de Chuck Barris, mettant en parallèle
trois plans : sa carrière professionnelle, sa vie sentimentale, marquée
par sa relation avec Jenny, et son activité annexe de tueur pour la CIA
(trente victimes avouées).
C'est à partir de ce moment que le film prend sa dimension. Nous voyons
Chuck Barris multiplier les idées d'émissions, avec des désillusions
mais un enthousiasme jamais vaincu. Mais fait-il des émissions stupides,
vulgaires et racoleuses ou oeuvre-t-il pour la libération des moeurs ?
Le film ne néglige jamais ces deux aspects. Il en reste néanmoins un
regard vaguement attendri sur des émissions qui essuyaient les plâtres,
où pour la première fois des Américains pouvaient parler de sexe à
l'image, avec une certaine naïveté et une maladresse bien désuètes
aujourd'hui.
Pour la vie sentimentale, nous voyons Chuck entretenir une liaison
épisodique avec Jenny, emménager avec elle, sans pour autant jamais
accepter de l'épouser. Jenny représente visiblement la compagne la plus
souhaitable : ni canon, ni traînée, spirituelle, sexuellement épanouie.
S'il devait épouser une femme, c'est celle-ci qui serait l'élue. Sauf
que, évidemment, Chuck repousse l'échéance. Histoire de s'intéresser à
d'autres femmes, réelles ou rêvées.
Et enfin, il y a la CIA. Au tout début de sa carrière, Chuck est
remarqué (et suivi) par un espion inconnu, incarné par Clooney.
Convaincu qu'il incarne un tueur idéal, Clooney le recrute et l'invite à
un "stage". Ce qui donne lieu à une des séquences les plus drôles du
film : le camp est une espèce de colonie de vacances où l'on fait faire
des expériences de chimie (entre nitrate et glycérine, par exemple) et
du sport (tir à balle réelles sur des cibles à l'effigie de Castro, Che
Guevara, Mao, Lénine), domaine dans lequel Chuck déploie une aptitude
hors norme. C'est énorme, c'est grotesque. Ça en devient tellement
invraisemblable que ça en pourrait presque être réel. Après tout, les
vraies tactiques de la CIA ont parfois été plus épaisses que ça. Nous
suivrons ensuite Chuck dans sa première mission et quelques uns de ses
hauts faits.
Ces trois carrières (professionnelle, sentimentale et
extra-professionnelle) prennent tout leur sel par les rapports
incessants qu'elles entretiennent les unes avec les autres. Barris
exécute sa première mission pour l'argent. Mais alors que ses émissions
décollent, il poursuit ses activités. Il "aime" ça. Clooney lui souffle
même des idées de concept. Ses shows lui servent de couverture. Il
convoque un acteur, qui se fait passer pour un agent du FBI, pour
sermonner les candidats qui pourraient tenir des propos trop crus. Et
l'émission qui lui valut sa (triste) célébrité, le "Gong Show" lui
serait venue au cours d'une audition d'artistes tellement minables qu'il
avait envie de les flinguer.
Quant à sa vie sentimentale, il s'agit certainement d'une des clefs du
film. Chuck doit cacher à Jenny qu'il la "trompe" avec un revolver qui
va servir pour bûter un Mexicain. Et surtout, au cours de ses missions,
Chuck va rencontrer une espionne qui a tout de la femme fatale, Julia
Roberts, avec laquelle il entretient une liaison épisodique.
Ce qui est remarquable, c'est de voir le duo de "stars" glamour (Clooney
et Julia Roberts) former un couple assez irréel qui chapeaute la vie de
Barris. Ils savent tout de lui, ils lui disent quoi faire, le sauvent de
la honte (le coup du microfilm...) et discutent Shakespeare et Nietzsche
avec lui (Barris se révèle extrêmement érudit). C'est le couple idéal,
pratiquement des parents de substitution, Il me semble que la relation
Roberts-Sam Rockwell a des côtés un peu oedipiens. Quoique... Une des
grandes qualités du scénario est de laisser ces pistes dans l'ombre,
mettant juste en avant des symboles trop énormes (le gâteau
d'anniversaire, dont on comprend la signification un quart d'heure
après).
De sorte qu'il est au final impossible de démeler la réalité de la
fiction (auto-fiction ?). La carrière à la CIA pourrait tout à fait être
un rêve éveillé que Barris se contait, histoire d'oublier qu'il
produisait des émissions vulgaires, agressives et racoleuses (il faut
attendre qu'une naïade le lui dise pour qu'il en prenne pleinement
conscience). Ou bien, la fin de ses émissions phares, des difficultés
dans son couple l'ont conduit à trouver une clef à sa vie dans un refuge
dans la fiction. Ou bien c'est un coup publicitaire destiné à relancer
une carrière défaillante. Ou bien...
À la différence du récent "Adaptation.", un poussif scénario de Kaufman
encore plus poussivement mis en scène, "Confessions d'un homme
dangereux" ("esprit" en VO et ça a son importance : ça peut être un
esprit malade ou un esprit menaçant) bénéficie d'une histoire solide.
Elle peut être rapprochée de trois films récents, "Ed Wood", "Larry
Flynt" et "Man On The Moon", signés eux du tandem Scott Alexander/Larry
Karaszewski. Trois biographies qui se ressemblent en fait bigrement :
- le héros est un doux dingue haut en couleur, cinéaste exécrable,
entrepreneur du porno ou comique insaisissable
- la qualité de son oeuvre est plus que contestable mais cela passe au
second plan derrière le Message que porte sa vie (faire des films avec
amour, c'est cool, se battre pour les libertés fondamentales, c'est
cool, faire des vannes où on ne sait pas immédiatement de qui on se
moque ou si c'est une vanne, c'est cool)
- le héros rencontre aussi l'amour sous la forme de la Femme De Sa Vie,
qui va lui permettre (en l'épousant ou en la voyant mourir) de
rencontrer la sagesse.
(Et en plus, dans les Forman et le Clooney, le premier rôle féminin est
tenu par une "bad girl" de la culture américaine, Courtney Love ou Drew
Barrymore, au passé tumultueux.)
Je caricature. "Man On The Moon", en particulier, était très bon. Le
point sur lequel je voudrais mettre l'accent, c'est que quand on regarde
Jim Carrey dans "Man On The Moon", on est forcément de son côté. C'est
un personnage positif. Même quand on ne comprend pas pourquoi il fait
quelque chose, on sait que cinq minutes après, on en saura le fin mot et
on approuvera. Et on est donc cool au travers de Jim Carrey. C'est la
différence insurmontable entre un Andy Kaufmann qui pouvait vous faire
subir la lecture de l'intégrale de "Gatsby le magnifique" pendant toute
une nuit et un film qui réduit nécessairement cet épisode à une séquence
de cinq minutes. Il m'est beaucoup plus facile de saluer l'exploit
d'Andy Kaufmann quand je n'ai eu à subir que les cinq minutes. Bref, je
suis cool par procuration.
L'identification entre Chuck Barris et le spectateur est carrément
impossible. Le héros reste insurmontablement repoussant. S'il est montré
au début puis périodiquement comme complètement HS, si l'on s'intéresse
au caractère très équivoque de ses émissions, il est impossible d'en
faire l'incarnation d'une certaine positivité. De plus, là où "Man On
The Moon" par exemple fait planer le doute sur le fait de savoir si
Kaufmann (Andy) plaisante ou pas, le film de Clooney fait passer ce
doute sur l'ensemble des événements relatés, sujets de plus en plus
fortement à caution. Pour une fois, Charlie Kaufman ne cherche pas à
jouer au plus malin. Il semble avoir pigé que le matériau de départ
était déjà suffisamment une mine.
L'autre atout du film est une mise en scène attentive et qui tire le
parti visuel du sujet. Clooney arrive surtout à entretenir le doute sur
la véracité des affirmations de Barris jusqu'au bout. Les séquences
d'espionnage sonnent très toc tout en restant extrêmement précises
(l'anecdote du microfilm...). Et le montage n'en dévoile à chaque fois
qu'une petite partie, d'autres éléments revenant en flash-back, pour
rendre le portrait à chaque de plus en plus complexe, surtout que le
film mêle les témoignages, authentiques, de quelques uns des anciens
acolytes de Barris, voire de Barris lui-même. Il y a en particulier une
scène assez remarquable vers la fin, où le cauchemar de Barris se
cristallise dans les décors du studio et où tout à coup, une grande
partie des ellipses abruptes faites dans le cours du film (et qui
étaient frustrantes, tendant à laisser le résultat superficiel) sont
révélées, juxtaposées avec un impact maximal
Ces effets de montage n'ont pas vraiment le même principe que chez
Soderbergh. Là où Soderbergh agissait au niveau de la scène (retours en
arrière, projections en avant à la manière de Nicholas Roeg ou de John
Boorman), Clooney se situe au niveau du film, ce qui, pour une première
réalisation, n'est pas un mince exploit.
Et que trouve-t-on au centre ? Une exploration, parfois comique, parfois
pitoyable de la psyché masculine. Sam Rockwell ne sera jamais le beau
gosse (à la Clooney ?) et on le voit se construire un parcours, se
lancer dans des histoires d'espionnage poussé par un appétit sexuel
d'adolescent. Ce qui est amusant, c'est que Clooney prend le parti pris
inverse de Spielberg dans "Attrape-moi si tu peux". Spielberg a fait
reposer son film sur un événement traumatique : le divorce des parents
de Frank Abagnale Jr, qui le lance dans l'obsession de renouer le lien
entre ses parents. Abagnale, dans son autobiographie, reconnaissait que
sa motivation principale était bien davantage les filles, hôtesses de
l'air ou employées de banque, aspect présent mais minimisé dans le film.
Dans le Clooney, Barris reste "pussy powered" tout du long.
On serait plus du côté du "Casanova" de Fellini (toutes proportions
gardées) par le portrait d'un homme creux, qui refuse de mûrir et dont
l'imagination sert à compenser l'insuffisance réelle. Tout ça avec en
plus une vision sans culpabilisation de la sexualité, qui est
complètement en marge des représentations américaines habituelles,
incarnée par le personnage de Jenny. L'anecdote de la fellation du début
n'entraîne pas une condamnation immédiate de Barris. Elle lui vaudra
juste le surnom de "bite de fraise".
Je termine en saluant aussi le talent manifeste de Clooney pour la
direction d'acteurs. Julia Roberts est, sans trop en dévoiler, à contre
emploi, Sam Rockwell se révèle un acteur extrêmement talentueux, capable
de porter le film sur ses épaules, tout comme Drew Barrymore, dont les
ressources n'avaient jamais été aussi bien exploitées. Il y a un
plaisir, communicatif, évident de Clooney à donner à ses comédiens un
matériau dont ils puissent tirer le meilleur parti alors que lui même
joue un personnage clé mais très effacé.
"Confessions d'un homme dangereux" n'est peut-être pas un grand film
mais c'est un des films les plus riches, les plus stimulants et les plus
libres à être sorti ces derniers mois. Clooney est par moment maladroit.
En particulier, il échoue à donner à son film un sentiment de durée ou
de passage du temps, alors que les événements du flash-back principal
prennent place sur 25 ans. Mais il livre quand même un film
particulièrement intéressant, sans grand rapport avec son statut lisse
de star, probable caprice qui ne connaîtra peut-être pas de suite mais
respiration salutaire au sein du cinéma hollywoodien. Un peu derrière
"La 25ème Heure" et "Loin du paradis" (produit par Clooney et
Soderbergh), c'est sans doute un des meilleurs films américains sortis
cette année. Tout le monde ne sera pas du même avis. Et c'est tant
mieux.
François Kahn
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