|
[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index] [AVIS] Seconds (Operation diabolique, 1966)
OPÉRATION DIABOLIQUE (Seconds) De John Frankenheimer Avec Rock Hudson, John Randolph 1966 Je suis de plus en plus convaincu que la carrière de John Frankenheimer demande une réévaluation sérieuse. Malgré trois dernières décennies en dents de scie, il a réalisé tout au long de sa carrière bon nombre de films mémorables ou fascinants (Un crime dans la tête, French Connection II), avec une continuité thématique intéressante. Le problème de Frankenheimer, c'est que ses oeuvres les plus libres et les plus maîtrisées, et avec un budget conséquent, il les a signées dans le début de sa carrière, au cours des années 60. Après 1968, il traverse une grave crise morale, le précipitant dans l'alcoolisme : un des meilleurs amis de Robert Kennedy, c'est lui qui l'amène à la réunion où ce dernier sera assassiné. Il ne s'est jamais remis entièrement de cette disparition. Il ne produira plus vraiment ses films, les sujets seront très inégaux (cf la réputation exécrable de "Prophecy"). "Seconds" est généralement considéré comme le troisième volet d'une trilogie tournant autour de la paranoïa, après "Un crime dans la tête" (The Mandchurian Candidate, 1962) où un vétéran de Corée, héros de guerre, est "programmé" pour exécuter le président des États-Unis et n'est soupçonné que par une connaissance et "Sept jours en mai", où un général prépare un complot secret pour renverser un président jugé trop conciliant avec les Soviétiques. À mon avis, "Sept Jours en mai" a assez vieilli, souffrant d'un scénario trop linéaire, prétexte à des numéros de grands comédiens (Kirk Douglas, Burt Lancaster, Ava Gardner, Fredric March, excusez du peu) et de la comparaison avec "Dr Folamour" sorti à peu près au même moment. "Un crime dans la tête" est en revanche bien plus fascinant, à partir du moment où l'on assume que les têtes d'affiche (Frank Sinatra, Janet Leigh) ne sont que des faire-valoir pour les vraies figures centrales du film, Lawrence Harvey et Angela Lansbury. À noter que le film avait été retiré de l'affiche entre 1963 et 1988, car présentant des similitudes prophétiques avec l'assassinat de Kennedy. "Seconds" est en tout cas très certainement le sommet de la trilogie. L'histoire est cousue de fil blanc, semblable à celle d'un épisode de "La Quatrième Dimension" : un vieux banquier newyorkais (John Randolph) mène une vie terne et désabusée. Il est gravement perturbé par un coup de fil donné par un ami qu'il croyait mort. Il doute de son identité puis accepte de se rendre à un rendez-vous. Il tombe alors sur une entreprise qui permet à des hommes fortunés de reprendre leur vie de zéro, en organisant leur pseudo-mort et en les rendant physiquement méconnaissables et rajeunis. Ils deviennent des "Seconds", tout comme cet ami qui l'a "parrainé". Le but est de leur permettre de refaire leur vie, en réalisant cette fois-ci leurs rêves. Après d'âpres débats, Arthur Hamilton accepte et revient au monde avec les traits de Rock Hudson, devenu le peintre Tony Wilson, résident de Californie. Très vite, Tony Wilson se révèle incapable de faire face à cette nouvelle existence et de la meubler (on lui peint les tableaux, qu'il a juste à signer pour paraître artiste en vogue) jusqu'au jour où il noue une idylle sentimentale avec sa voisine, également artiste et qui l'initie à une vie totalement différente, au contact des beatniks. Il prend part à une orgie. On n'en dira pas plus. Même si le défaut apparent du film est que les rebondissements dans l'intrigue sont prévisibles pas mal de temps à l'avance, les questions soulevées par ce film restent fascinantes. La question de la liberté est primordiale. Tony Wilson croit accéder à un nouveau départ mais il ne pourra que mesurer qu'il reste prisonnier de la société à qui il a eu recours et surtout de sa propre mentalité. Il est difficile de réaliser ses rêves quand même ses propres rêves n'étaient que des stéréotypes. Ce qui devrait l'aider (et c'est là où il bloque) c'est que toute la société qu'il cotoye dans cette communauté de Californie est elle-même enfermée dans des comportements stéréotypés (beatniks parvenant à la régression tribale, artistes vains et superficiels). Le problème réside moins en l'incapacité de Tony Wilson de s'intégrer à ces valeurs proches de ses "rêves" que dans sa prise de conscience que tout ceci est du vent. Wilson refusera de se prêter au jeu et il aura à en payer le prix. En un sens, ce film est l'anti-"Chevalier des sables", un Minnelli de 1965 (avec le couple Burton et Taylor) tourné dans un cadre similaire (ici, c'est Big Sur) et où l'on voyait aussi la rencontre du rigorisme traditionnel (Richard Burton était aussi pasteur) et de l'esprit artiste marginal (Liz Taylor, ou Charles Bronson en beatnik). Le Minnelli débouchait sur un mélo très hollywoodien. Dans chaque côté, il y a du bon, que l'autre camp ne mesurait pas au départ, mais la société ne facilite pas le contact, bla bla bla... Rien de tel dans "Seconds", où le regard est beaucoup plus critique et ravageur. Arthur Hamilton est un homme vide et mort dès le départ et tout le film va rester entretenu dans une impression de malaise, même après son lifting. Les "rebelles" de Californie, la jeunesse, ne valent guère mieux, avec un comportement qui tient de la posture, ou plutôt de l'imposture. On assiste même à une orgie comportant de la nudité frontale de quelques figurantes (quasiment inimaginable en 1966 et d'ailleurs supprimé du montage exploité à la sortie aux USA). Dans le film, nous ne verrons guère que la "veuve" d'Hamilton trouver la paix. Tout le film est sinon marqué par des cadrages au très grand angle (du "fisheye" souvent) avec des noirs et blancs très contrastés. Une perspective déformée, quasi cauchemardesque. Sans dévoiler l'atroce conclusion du film, elle n'est peut-être pas aussi sombre que ça. L'échec personnel de Tony Hamilton est très explicable : tenu dans des cadres rigoureux toute sa vie, il ne saurait quoi faire de sa liberté, surtout qu'elle se révèle elle aussi une illusion, une vie tout aussi guidée que la précédente, du fait d'un choix qui lui était somme toute imposé. L'éveil final de sa conscience donne une dimension supplémentaire au film, lui faisant sans doute comprendre comment il aurait pu ne pas en arriver là, s'il avait réagi avant. Il faudrait en tout cas saluer la performance de Rock Hudson, dont c'est très probablement le meilleur rôle, un des rares où il ait eu l'occasion de donner la mesure de son talent. Le rôle (que Frankenheimer aurait voulu donner à Laurence Olivier, le seul acteur capable à ses yeux de jouer Hamilton vieux puis jeune) lui convient parfaitement, sa détresse s'exprimant habilement, par un regard désabusé, par une inquiétude voilée. Vu ce que l'on sait aujourd'hui de la vie de Rock Hudson, contraint de déguiser pendant des décennies son homosexualité pour tourner des bluettes hollywoodiennes, il y a certainement une part très personnelle qui a pu affleurer dans ce rôle précis et qui le sert. Aujourd'hui, "Seconds" paraîtra peut-être simpliste à quelques uns, du fait des ficelles contenues dans le scénario. Mais évidemment le message de ce film fantastique n'est pas à prendre dans l'intrigue littérale. Il suffit de voir aujourd'hui la volonté effrénée de refuser son âge et de rester jeune coûte que coûte dans nos sociétés occidentales (cf la Catherine Deneuve d'aujourd'hui) pour comprendre que Frankenheimer avait mis le doigt sur une série d'obsessions de notre société. En tout cas, "Seconds" dépasse de très loin l'anecdote qui en est à l'origine. Il s'agit d'un de ces films qui se révèlent avec le recul hantants, et certainement visionnaire. La direction glaciale de Frankenheimer, sans affect, sans manifestation de sensibilité lui a valu la réputation du réalisateur américain le plus froid, après Stanley Kubrick. Elle est surtout l'une des clefs du succès du film. -- François Kahn -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
|