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[AVIS] Seconds (Operation diabolique, 1966)


  • Subject: [AVIS] Seconds (Operation diabolique, 1966)
  • From: lorenzo@alussinan.org (Francois Kahn)
  • Date: 07 Aug 2003 07:25:03 GMT
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OPÉRATION DIABOLIQUE
(Seconds)
De John Frankenheimer
Avec Rock Hudson, John Randolph
1966

Je suis de plus en plus convaincu que la carrière de John Frankenheimer
demande une réévaluation sérieuse. Malgré trois dernières décennies en
dents de scie, il a réalisé tout au long de sa carrière bon nombre de
films mémorables ou fascinants (Un crime dans la tête, French Connection
II), avec une continuité thématique intéressante.

Le problème de Frankenheimer, c'est que ses oeuvres les plus libres et
les plus maîtrisées, et avec un budget conséquent, il les a signées dans
le début de sa carrière, au cours des années 60. Après 1968, il traverse
une grave crise morale, le précipitant dans l'alcoolisme : un des
meilleurs amis de Robert Kennedy, c'est lui qui l'amène à la réunion où
ce dernier sera assassiné. Il ne s'est jamais remis entièrement de cette
disparition. Il ne produira plus vraiment ses films, les sujets seront
très inégaux (cf  la réputation exécrable de "Prophecy").

"Seconds" est généralement considéré comme le troisième volet d'une
trilogie tournant autour de la paranoïa, après "Un crime dans la tête"
(The Mandchurian Candidate, 1962) où un vétéran de Corée, héros de
guerre, est "programmé" pour exécuter le président des États-Unis et
n'est soupçonné que par une connaissance et "Sept jours en mai", où un
général prépare un complot secret pour renverser un président jugé trop
conciliant avec les Soviétiques. À mon avis, "Sept Jours en mai" a assez
vieilli, souffrant d'un scénario trop linéaire, prétexte à des numéros
de grands comédiens (Kirk Douglas, Burt Lancaster, Ava Gardner, Fredric
March, excusez du peu) et de la comparaison avec "Dr Folamour" sorti à
peu près au même moment. "Un crime dans la tête" est en revanche bien
plus fascinant, à partir du moment où l'on assume que les têtes
d'affiche (Frank Sinatra, Janet Leigh) ne sont que des faire-valoir pour
les vraies figures centrales du film, Lawrence Harvey et Angela
Lansbury. À noter que le film avait été retiré de l'affiche entre 1963
et 1988, car présentant des similitudes prophétiques avec l'assassinat
de Kennedy.

"Seconds" est en tout cas très certainement le sommet de la trilogie.

L'histoire est cousue de fil blanc, semblable à celle d'un épisode de
"La Quatrième Dimension" : un vieux banquier newyorkais (John Randolph)
mène une vie terne et désabusée. Il est gravement perturbé par un coup
de fil donné par un ami qu'il croyait mort. Il doute de son identité
puis accepte de se rendre à un rendez-vous. Il tombe alors sur une
entreprise qui permet à des hommes fortunés de reprendre leur vie de
zéro, en organisant leur pseudo-mort et en les rendant physiquement
méconnaissables et rajeunis. Ils deviennent des "Seconds", tout comme
cet ami qui l'a "parrainé". Le but est de leur permettre de refaire leur
vie, en réalisant cette fois-ci leurs rêves. Après d'âpres débats,
Arthur Hamilton accepte et revient au monde avec les traits de Rock
Hudson, devenu le peintre Tony Wilson, résident de Californie.

Très vite, Tony Wilson se révèle incapable de faire face à cette
nouvelle existence et de la meubler (on lui peint les tableaux, qu'il a
juste à signer pour paraître artiste en vogue) jusqu'au jour où il noue
une idylle sentimentale avec sa voisine, également artiste et qui
l'initie à une vie totalement différente, au contact des beatniks. Il
prend part à une orgie.

On n'en dira pas plus. Même si le défaut apparent du film est que les
rebondissements dans l'intrigue sont prévisibles pas mal de temps à
l'avance, les questions soulevées par ce film restent fascinantes.

La question de la liberté est primordiale. Tony Wilson croit accéder à
un nouveau départ mais il ne pourra que mesurer qu'il reste prisonnier
de la société à qui il a eu recours et surtout de sa propre mentalité.
Il est difficile de réaliser ses rêves quand même ses propres rêves
n'étaient que des stéréotypes.

Ce qui devrait l'aider (et c'est là où il bloque) c'est que toute la
société qu'il cotoye dans cette communauté de Californie est elle-même
enfermée dans des comportements stéréotypés (beatniks parvenant à la
régression tribale, artistes vains et superficiels). Le problème réside
moins en l'incapacité de Tony Wilson de s'intégrer à ces valeurs proches
de ses "rêves" que dans sa prise de conscience que tout ceci est du
vent. Wilson refusera de se prêter au jeu et il aura à en payer le prix.

En un sens, ce film est l'anti-"Chevalier des sables", un Minnelli de
1965 (avec le couple Burton et Taylor) tourné dans un cadre similaire
(ici, c'est Big Sur) et où l'on voyait aussi la rencontre du rigorisme
traditionnel (Richard Burton était aussi pasteur) et de l'esprit artiste
marginal (Liz Taylor, ou Charles Bronson en beatnik). Le Minnelli
débouchait sur un mélo très hollywoodien. Dans chaque côté, il y a du
bon, que l'autre camp ne mesurait pas au départ, mais la société ne
facilite pas le contact, bla bla bla...

Rien de tel dans "Seconds", où le regard est beaucoup plus critique et
ravageur. Arthur Hamilton est un homme vide et mort dès le départ et
tout le film va rester entretenu dans une impression de malaise, même
après son lifting. Les "rebelles" de Californie, la jeunesse, ne valent
guère mieux, avec un comportement qui tient de la posture, ou plutôt de
l'imposture. On assiste même à une orgie comportant de la nudité
frontale de quelques figurantes (quasiment inimaginable en 1966 et
d'ailleurs supprimé du montage exploité à la sortie aux USA). Dans le
film, nous ne verrons guère que la "veuve" d'Hamilton trouver la paix.
Tout le film est sinon marqué par des cadrages au très grand angle (du
"fisheye" souvent) avec des noirs et blancs très contrastés. Une
perspective déformée, quasi cauchemardesque.

Sans dévoiler l'atroce conclusion du film, elle n'est peut-être pas
aussi sombre que ça. L'échec personnel de Tony Hamilton est très
explicable : tenu dans des cadres rigoureux toute sa vie, il ne saurait
quoi faire de sa liberté, surtout qu'elle se révèle elle aussi une
illusion, une vie tout aussi guidée que la précédente, du fait d'un
choix qui lui était somme toute imposé. L'éveil final de sa conscience
donne une dimension supplémentaire au film, lui faisant sans doute
comprendre comment il aurait pu ne pas en arriver là, s'il avait réagi
avant.

Il faudrait en tout cas saluer la performance de Rock Hudson, dont c'est
très probablement le meilleur rôle, un des rares où il ait eu l'occasion
de donner la mesure de son talent. Le rôle (que Frankenheimer aurait
voulu donner à Laurence Olivier, le seul acteur capable à ses yeux de
jouer Hamilton vieux puis jeune) lui convient parfaitement, sa détresse
s'exprimant habilement, par un regard désabusé, par une inquiétude
voilée. Vu ce que l'on sait aujourd'hui de la vie de Rock Hudson,
contraint de déguiser pendant des décennies son homosexualité pour
tourner des bluettes hollywoodiennes, il y a certainement une part très
personnelle qui a pu affleurer dans ce rôle précis et qui le sert.

Aujourd'hui, "Seconds" paraîtra peut-être simpliste à quelques uns, du
fait des ficelles contenues dans le scénario. Mais évidemment le message
de ce film fantastique n'est pas à prendre dans l'intrigue littérale. Il
suffit de voir aujourd'hui la volonté effrénée de refuser son âge et de
rester jeune coûte que coûte dans nos sociétés occidentales (cf la
Catherine Deneuve d'aujourd'hui) pour comprendre que Frankenheimer avait
mis le doigt sur une série d'obsessions de notre société.

En tout cas, "Seconds" dépasse de très loin l'anecdote qui en est à
l'origine. Il s'agit d'un de ces films qui se révèlent avec le recul
hantants, et certainement visionnaire. La direction glaciale de
Frankenheimer, sans affect, sans manifestation de sensibilité lui a valu
la réputation du réalisateur américain le plus froid, après Stanley
Kubrick. Elle est surtout l'une des clefs du succès du film.

-- 
François Kahn

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