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[Date Prev][Date Next][Date Index] Glen or Glenda - Ed Wood (1953)
GLEN OR GLENDA
USA, 1953, de Ed Wood, NB, 67'
Scénario: Ed Wood
Photo: William C. Thompson
Montage: "Bud" Schelling
Production: George Weiss et Screen Classics
Avec: Daniel Davis (Ed Wood), Bela Lugosi, Lyle Talbot, Dolores Fuller,
Timothy Farrell, "Tommy" Haines
[avec révélations, mais franchement... là, ça n'importe pas beaucoup !]
C'est une affaire entendue, Edward D. Wood Jr est définitivement
considéré comme "le plus mauvais réalisateur" de l'Histoire du cinéma et
ses films les pires jamais tournés. Et comme la nullité n'attend pas le
nombre des années, GLEN OR GLENDA, son premier opus, frappait déjà très
fort.
Et pourtant-- Malgré une réalisation catastrophique, des dialogues
indigents, une interprétation inexistante (Ed Wood, jouant sous le
pseudo de Daniel Davis, s'avère de loin l'acteur le plus "naturel") et
des "trouvailles" confondantes, GLEN OR GLENDA mérite mieux que d'être
rejeté définitivement dans les poubelles de l'Histoire. Ne serait-ce que
par son audace scénaristique.
Nous sommes en 1953, en pleine période de guerre froide et de
conservatisme politique mais aussi et peut-être surtout moral.
L'homosexualité est tabou et tout ce qui pourrait y faire ouvertement
allusion banni d'Hollywood où les cinéastes se retrouvent dans
l'obligation de multiplier ellipses et sous-entendus tandis que les
acteurs cachent leur "déviance", tel Rock Hudson (voir sur cette période
l'excellent documentaire de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, "The
Celluloid Closet", 1995). Et voilà qu'un total inconnu, un rêveur, un
doux dingue qui souhaite juste "raconter des histoires" comme le lui
fera dire Tim Burton dans son superbe film-hommage "Ed Wood" (1994),
voilà que ce type sorti de nulle part se lance dans un vibrant plaidoyer
en forme de (faux) documentaire sur la noblesse du tavestisme dont il
était lui-même adepte. Afin de bien enfoncer le clou de ce film
autobiographique, il joue lui-même le "héros" et engage à ses côtés sa
petite amie actrice Dolores Fuller, le vétéran de deuxième zone Lyle
Talbot et surtout Be'la Ferenc Dezso Blasko alias Bela Lugosi, l'éternel
"Dracula" (Todd Browning, 1930) devenu un "has been" morphinomane ! Oui,
il fallait un certain courage pour oser ainsi affronter l'Amérique bien
pensante et puritaine d'Eisenhower. On peut donc se moquer du cinéaste
Ed Wood mais plus difficilement de l'homme qui eut le mérite, au moins
dans son premier film, de parler d'un sujet plus que tabou. Si Ed Wood
avait été un grand réalisateur, son film eût été de toutes manières un
échec à l'époque, le public n'étant pas prêt à l'accepter. Le film
serait alors devenu culte avec le temps. Ironie suprême : GLEN OR GLENDA
et son auteur finirent tout de même par atteindre à la célébrité et au
mythe, mais pour des raisons totalement inverses !
Si le discours tenu par Ed Wood dans son film tient à peu près la route
avec son hymne à la tolérance et son "cours" délivré par le psy sur le
travestisme, l'hermaphrodisme et le pseudo-hermaphrodisme, la forme,
elle, empile les catastrophes. A commencer par Bela Lugosi dans le rôle
d'un-- d'un quoi exactement ? Le générique le qualifie de "scientifique"
mais il apparaît ailleurs (imdb) en tant qu'"esprit". Certains y ont vu
Dieu lui-même. En fait, il représente celui qui tire les ficelles de
l'histoire ("Pull the strings ! Pull the strings !" hurle-t-il sur fond
de charge uncongrue d'un troupeau de buffles !). Il surjoue tellement
que le spectateur ne peut que s'interroger : s'autocaricature-t-il en
pleine conscience ? La réponse, hélas, s'avère négative. Mais qui ne se
délectera de l'entendre avertir de son inimitable accent hongrois :
"Beware ! Beware !" (prononcez ici "Bivère !") avant de l'écouter,
subjugué, se lancer dans un discours inoubliable :"Prenez garde au gros
dragon vert assis sur votre seuil. Il mange les petits garçons, la queue
des petits chiots et les escargots gras ! Bivère ! Take care ! Bivère
!", le tout sur force grondement de tonnerre-- Du grand art dans le genre !
Aux séquences Bela Lugosi intercalées tout au long du film, Ed Wood
ajoute des inserts tous plus improbables les uns que les autres (éclairs
orageux, trafic autoroutier), composés de "stock shots" abandonnés par
les studios (images de guerre). On peut d'ailleurs penser qu'il écrivit
en partie son scénario à partir de la pellicule qu'on lui avait donné.
Ainsi de cette scène où se succède des plans d'une usine de fonderie
tandis que deux ouvriers discutent en voix "off" des problèmes posés par
le changement de sexe et la tolérance à y porter. Ed Wood n'hésite pas
non plus à réutiliser les mêmes plans à quelques minutes d'intervalle.
Comme dans tous ses films, les décors sont d'une pauvreté
extraordinaire, le sommet étant sans doute atteint avec son autre "chef
d'½uvre" : "Plan 9 From Outer Space" (1959).
Le plus étonnant reste cette longue séquence de rêve où Ed Wood parvient
à faire toujours plus incroyable que le plan précédent. Après une
allégorie montrant la fiancée de Glen écrasée par un arbre dans-- le
salon (!) et que Glenda ne parvient pas à secourir mais que Glen, lui,
sauve, le spectateur assiste, médusé, à une scène de mariage avec
pasteur secondé par un démon à cornes, une succession de plans
présentant des femmes plus ou moins dénudées (mais toujours "décentes")
se faisant fouettée ou se contorsionnant avec sensualité (?) sur un
divan (l'une d'elles ressemble à la future Marilyn Monroe), tout ça sur
une musique passant allégrement du jazz à la musique russe via le tango.
Puis Glen se retrouve chez lui montré du doigts par une foule menaçante
de gens qui l'entourent (dont le démon à cornes). Sa métamorphose en
Glenda les repousse, scène filmée au ralenti avec musique sirupeuse--
D'une certaine manière, il faut le voir pour le croire.
La solution au problème posé à ceux qui souffrent de "doubles
personnalités" et de travestisme ? L'Amour, nous répond ce rêveur de Ed
Wood. Avec sa femme Barbara qui lui offre enfin son pull angora dont il
rêvait tant, Glen trouve une "s½ur, une mère et Glenda toutes réunies".
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Philippe Serve
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