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[Date Prev][Date Next][Date Index] Les Soeurs Munekata - Yasujiro Ozu (1950)
LES S¼URS MUNEKATA
(Munekata kyodai)
Japon, 1950, de Yasujiro OZU, NB, 112'
Scénario: Kogo Noda et Yasujiro Ozu d'après le roman de Jiro Osaragi
Photo: Joji Ohara
Montage: Toshio Goto
Production: Shintoho
Avec: Kinuyo Tanaka, Hideko Takamine, Chishu Ryu, Ken Uehara, Sô
Yamamura, Sanae Takasugi, Tatsuo Saito
Setsuko, 37 ans (Kinuyo Tanaka) et Mariko, 21 ans (Hideko Takamine) sont
deux soeurs vivant ensemble. La première (qui est propriétaire d'un bar
en difficultés financières) est mariée à Mimura (Sô Yamamura), chômeur
et alcoolique. Leur père (Chishu Ryu) est atteint d'un cancer auquel il
résiste contre tous les pronostics. Un jour, réapparaît Hiroshi (Ken
Uehara), l'ancien amour de jeunesse de Setsuko. Toujours célibataire, il
repousse la demande en mariage de Mariko et se rapproche à nouveau de sa
soeur aînée.
[Cette critique ne cache rien des détails du film]
Il existe un mystère Ozu. Comment cet homme qui ne cessa de raconter les
mêmes histoires (rapports parents-enfants doublés le plus souvent
d'amours contrariés ou perdus), qui dès l'année suivant ces SOEURS
MUNEKATA renonça définitivement à toute la gamme possible de la
grammaire cinématographique (pas de travellings, des plans à distance,
parfois "américains" ou légèrement rapprochés mais jamais de vrais gros
plans, inexistence de plongées ou contre-plongées, une seule et même
focale, absence de montage alterné ou parallèle, etc. et, bien entendu
sa caméra fixée invariablement à 50 cm du sol dans la position dite du
"tatami" ou de "l'½il du chien"), qui réduisit sa direction d'acteurs
au plus simple (les hommes semblent souvent fait de bois, ils ne bougent
jamais leurs bras si ce n'est pour porter leur tasse de saké aux lèvres,
les mères ou s½urs aînées vêtues du kimono traditionnel restent
enserrées dans leur tissu et leur permanente humilité, les jeunes
"modernes" en tailleur ne semblent tourbillonner que par l'immobilisme
des autres personnages), l'homme qui écrivait des scénarii tenant en
deux lignes et tournait ses films sous les effets de l'alcool (*),
comment ce cinéaste parvient-il à nous subjuguer, à tant nous émouvoir,
à nous émerveiller ? D'autant qu'il est qualifié par ses compatriotes
eux-mêmes comme "le plus japonais des cinéastes japonais". Comment
atteint-il alors autant à l'universel ? Voilà le deuxième mystère Ozu.
Le cinéma de Ozu ne connaît ni héros ni Vilains, ni Gentils ni Méchants.
Ses personnages possèdent qualités et défauts et c'est bien la somme de
leurs contradictions qui les rend profondément humains. Le refus
systématique du manichéisme et de tout jugement moral, voilà bien un
trait très "japonais" chez celui qui, pourtant, avait débuté sous forte
influence (formelle) du cinéma Us avant son virage radical d'après-guerre.
Si ce n'est donc qu'à partir de l'année suivante que Ozu va systématiser
son "style", il tisse déjà sa toile d'ambiance qui, sur des "presque
rien" scénaristiques, flottera sur toutes ses œuvres à venir, dégageant
toujours une incroyable charge émotionnelle. Car Ozu c'est d'abord de
l'émotion. Mais une émotion jamais forcée, jamais détachée de l'humanité
même de ses personnages comme il l'expliquait: "Qu'est-ce que j'entends
par personnage ? Eh bien, en un mot, humanité. Si vous ne parvenez pas à
transmettre cette humanité, voter travail ne vaut rien. C'est le but de
tout art. Au cinéma, l'émotion sans humanité est un défaut. Une personne
dont les expressions faciales sont parfaites ne parvient pas
nécessairement à exprimer l'humanité. En fait, l'expression des émotions
fait souvent obstacle à l'expression de l'humanité. Savoir comment
contrôler l'émotion et savoir comment exprimer l'humanité à travers ce
contrôle, c'est le travail du metteur en scène." ("Humanité et
technique, Kinema Jumpo, décembre 1953).
L'un des instruments les plus efficaces de Ozu à transmettre cette
humanité est sans conteste son art épuré du dialogue. Le qualifier de
"vrai" ou de "réaliste" ne recouvre qu'en partie sa caractéristique
principale: sa concision. Chaque phrase, à commencer par les plus
insignifiantes, révèle quelque chose du personnage qui la prononce. Le
spectateur d'un film de Ozu doit apprendre à lire le sous-texte, comme
il le fait devant les pièces de Tchékhov ou les romans de Ivy
Compton-Burnett. Le jeu retenu des acteurs permet aussi à ce même
spectateur de recevoir texte et sous-texte de la façon la plus libre qui
soit. Cette (fausse) modestie des dialogues a aussi pour conséquence de
priver les films de Ozu d'une surcharge de sentimentalisme ou de pathos.
Si LES S¼URS MUNEKATA emprunte le chemin du mélodrame (mort de Mimura,
renoncement de Setsuko à son amour pour Hiroshi), le film n'y verse
jamais pleinement. Même le caractère dramatique contenu dans la série de
gifles assénées par Mimura à son épouse (une violence extrême dans
l'univers de Ozu !) se trouve tout à la fois atténué et renforcé par
l'immobilisme totale et le manque de réaction de Setsuko. Peu de
cinéastes ont su, autant que Ozu, montrer ou provoquer des sentiments
opposés dans un même mouvement. Ses films se terminent invariablement
sur une sensation de sérénité et lorsque la tristesse pointe son nez
("Voyage à Tokyo", "Dernier Caprice", l'admirable fin de "Printemps
Tardif"), elle se mêle d'un sentiment d'acceptation lui-même découlant
d'une sorte de "loi naturelle" (les parents restent seuls ou meurent).
L'impression laissée par le seul vrai drame d'Ozu, son diamant noir, le
sublime "Crépuscule à Tokyo", n'en est alors que plus forte.
Le rapport entre les deux soeurs permet une fois de plus à Ozu
d'enfourcher l'un de ses thèmes de prédilection : le conflit entre
tradition et modernité, particulièrement à l'ordre du jour dans le Japon
de l'après-guerre "américanisé" (on notera que Hiroshi sert du
Coca-cola). Mariko considère suranné le couple formé par Setsuko et
Mimura alors que sa soeur lui affirme en retour que c'est là la normale,
qu'un couple n'a pas toujours une vie rose. Le réalisme teinté de
résignation de l'aînée s'oppose à l'idéalisme de la cadette dans un
schéma habituel chez Ozu. A Mariko qui l'accuse d'être "vieux jeu",
Setsuko réplique : "Ne pas devenir vieux, là justement est le moderne.
La vraie nouveauté, c'est ce qui ne vieillit pas, malgré le temps. Ta
nouveauté à toi, robes longues hier, courtes demain, les ongles rouges.
Moi aussi, je pourrais me les peindre en rouge. Ce sera démodé demain ?
Qu'importe, c'est "nouveau" aujourd'hui. Comme notre barman. Hier, il
courait chez les kamikaze, aujourd'hui tout est oublié. Il swingue, joue
aux courses. C'est ça, la modernité ?"
Nous l'avons vu, Ozu avait commencé avec ce film à se débarrasser de
toute la grammaire cinématographique classique. L'un des rares éléments
qu'il conserve est l'utilisation d'inserts. Mais alors que chez la
plupart des cinéastes l'insert de plans fixes étrangers à l'action ne
provoquent trop souvent qu'une impression de "remplissage", chez Ozu la
vision répétée d'immeubles, rues, trains (pas de film de Ozu sans train)
procure une sensation de repos, de respiration, de calme, renforcée par
l'utilisation d'une musique souvent en contre-point de l'action (ou
plutôt de son absence).
LES S¼URS MUNEKATA appartient aux quelques rares films dont Ozu
n'écrivit pas le scénario, se contentant d'adapter un roman de Jiro
Osaragi, exercice qu'il ne goûtait guère, n'aimant pas se retrouver lié
à des personnages qu'il n'avait pas choisi, qu'il ne pouvait imaginer de
A à Z et dont les caractéristiques lui imposaient en quelques sorte le
choix des acteurs. Il se retrouva ainsi à diriger Kinuyo Tanaka dans le
rôle de Setsuko, la soeur aînée, n'en éprouvant aucun plaisir. L'actrice
revenait pleine d'idées cinématographiques d'un séjour aux USA et leur
relation professionnelle coinça.
Si Kinuyo Tanaka reste extrêmement classique dans son interprétation
pleine de sobriété, la jeune Hideko Takamine qui avait débuté au cinéma
à l'âge de 5 ans (elle en avait ici 26 et tournait son 110ème film !)
met beaucoup de vie et d'espièglerie dans le rôle de Mariko. Face à sa
soeur soumise et effacée, en conflit avec son beau-frère, la jeune fille
se montre tour à tour effrontée, drôle, garçon manqué, elle tire la
langue et se complaît à imiter les "kodan", ces conteurs traditionnels
japonais. Setsuko la souhaiterait d'ailleurs "plus paisible". L'actrice
qui sera quelques années plus tard l'inoubliable interprète de Mikio
Naruse, notamment dans son chef d'oeuvre "Nuages Flottants" (Ukigumo,
1955), très jolie qui plus est, montre ici un talent comique que l'on a
peu l'occasion de voir chez Ozu.
(*) "Si le nombre de verres est médiocre, il n'en sortira pas de chef
d'½uvre; du nombre de verres que vous avalez dépend le chef d'½uvre.
Aucun hasard si ce film [Ozu évoque "Herbes Flottantes"] est un chef
d'½uvre, jetez seulement un coup d'oeil à la rangée de bouteilles vides
dans la cuisine". (Yasujiro Ozu, "Hito to shigoto"). Le cinéaste
précisait à la fin du tournage de "Voyage à Tokyo": "Terminé. 103 jours ;
43 bouteilles de saké." (idem)
Philippe Serve
"Plus le gingembre est vieux, plus il est piquant" (Expression chinoise)
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