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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Avis critique] Eyes Wide Shut - Stanley Kubrick (1999)
Petite précision: il s'agit d'une (profonde) révision d'un texte écris en 2001, commencée il y a plusieurs semaines et en aucun cas une réponse à une autre critique plus récente sur le Forum, même si elle s'en démarque radicalement. EYES WIDE SHUT USA, 1999, de Stanley Kubrick, CL, 140' Avec: Tom Cruise, Nicole Kidman, Stanley Pollack Résumé Bill (Tom Cruise) et Alice (Nicole Kidman) forment un couple new yorkais très fortuné. Lui est médecin, elle dirige plus ou moins une galerie d'art. Mariés depuis neuf ans, ils ont une petite fille de sept ans. Un soir suivant une réception chez un de leurs amis, Ziegler (Sidney Pollack), Alice avoue à Bill avoir eu quelques années plus tôt une tentation d'adultère restée sans lendemain, non consommée-- Bill encaisse mal le coup et va passer le restant du film à essayer de s'arranger avec cette révélation qui tourne à l'obsession. Mon opinion Les sentiers de l'échec La carrière cinématographique de Stanley Kubrick restera l'une des plus passionnantes et des plus réussies de l'histoire du cinéma même si certains de ses films ont pris, pour diverses raisons, de sérieux "coups de vieux" en quelques années (Orange Mécanique, 2001: l'Odyssée de l'Espace). Hélas le cinéaste, absent des écrans pendant 12 ans, aura complètement raté sa sortie avec son ultime film, EYES WIDE SHUT, adaptée d'une nouvelle de l'écrivain autrichien Arthur Schnitzler. Disons sans attendre qu'il est le film le plus inintéressant de toute sa filmo, son plus mauvais film, et de loin. On a beaucoup reproché au film au moment de sa sortie sa banalité et l'incapacité de Kubrick de sortir de cette banalité. On avait raison. Et soulignons bien toute la différence entre banalité et "caractère universel". Le premier terme (employé négativement dans ce contexte) induit toute une gamme de "déjà vu", de répétitions et de manque d'originalité (y compris dans le traitement) alors que le second, au contraire, entraîne toute une association de pensées et de comportements qui "parlent" directement et personnellement à chaque spectateur, au-delà des frontières et du temps. Ajoutons que dans EWS, cette banalité résulte plus des personnages, Bill en tête, et surtout de la mise en scène que de la situation elle-même, banale, certes, mais ici dans son sens positif de "courant", "non extraordinaire". Le thème à la base de EWS n'est donc pas inintéressant, loin de là. Une histoire de couple, un déséquilibre fantasmatique à l'intérieur de celui-ci (la femme possède une longueur d'avance sur l'homme), une quête (celle de l'homme, donc) pour rétablir la balance, la capacité qu'a l'être humain (ou pas, thèse qui peut entraîner un débat à l'intérieur même du film) d'aimer plusieurs personnes à la fois, la fidélité, une errance, un univers ambiant très érotisé ou du moins sexualisé, etc. Mais Kubrick gâche tout ça. D'abord en vidant tous ses personnages de leur psyché, les rendant creux et vides à un tel point que l'on se moque très vite de leur problème de couple ou, plus précisément, non pas de leur problème mais que ce soit EUX qui l'aient. Faire en sorte que le spectateur s'intéresse un tant soit peu aux deux personnages centraux était le minimum que l'on pouvait attendre de la part du cinéaste car toute l'histoire est bien bâtie autour d'un couple d'êtres humains, un homme et une femme, nos semblables (si l'on fait exception de leur condition sociale). Les partis-pris habituels de Kubrick (jamais de personnages positifs auxquels puisse s'identifier le spectateur de façon romanesque, voire romantique) ne peut jouer ici en raison du sujet même. Encore que l'absence d'identification possible ne serait guère gênante si l'on percevait simplement autre chose que des coquilles vides à la vue d'Alice et Bill. En 1962, dans un entretien accordé à la revue Esquire après la sortie de "Lolita" (ici, un vrai chef d'½uvre), Kubrick affirmait avec raison: "Je crois que c'est presque une évidence de dire que les événements ou les situations qui touchent le plus les gens sont ceux où ils se sentent impliqués, et je suis sûr que cette impression d'être concerné provient pour une large part de la perception visuelle (--) Je crois que, de tous les médias créatifs, le cinéma est celui qui est le plus apte à créer ce genre de réaction; la personne qui voit le film se sent impliqué, elle a l'impression de participer". Malheureusement, 35 ans plus tard, il aura oublié sa propre conviction et tourné un film où, jamais, le spectateur ne se sent concerné par ce qui se passe sur l'écran. La distance volontairement établie par Kubrick via sa mise en scène entre son film et le spectateur (afin d'éviter là aussi toute identification romantique aux personnages) est si excessive que le lien entre le dit film et le dit spectateur (nécessaire à toute ½uvre de fiction cinématographique) finit par ne plus exister du tout. Loin de s'améliorer au fil des visions (quatre en ce qui concerne l'auteur de ces lignes), EWS laisse à chaque fois apparaître de nouvelles faiblesses sans que ses quelques qualités augmentent en nombre ou en qualité. Ainsi par exemple de l'interprétation forcée de Nicole Kidman dans sa scène de "confession". Ayant trop bu à la soirée de leur ami Ziegler (sur laquelle je reviendrai) avant de fumer un joint, elle surjoue de façon irritante. A l'inverse, exception de tout le film, Tom Cruise y est ici très crédible (je parle de son jeu personnel d'acteur). Par la suite, le rapport qualitatif s'inverse, Nicole Kidman rayonnant à chacune de ses (rares) apparitions, hélas pour rien vu que son rôle se trouve complètement sacrifié au profit de celui de Tom Cruise, lequel redevient l'acteur habituel : fadasse et inconsistant. Bien entendu, selon où l'on se place, on pourra toujours dire que Bill est fadasse et inconsistant et par conséquent Cruise excellent. Nulle obligation pourtant à cela, sauf à confondre "ordinaire" et "fadasse et inconsistant". Pourquoi Bill le serait-il ? Car lui n'a jamais eu le fantasme de tromper son épouse ? Il l'affirme, Alice lui rit au nez, il a la maladresse d'affirmer que tous les hommes ont de telles pensées mais pas lui. Son erreur réside bien sûr dans cette généralisation masculine. Non, Bill a tort, tous les hommes amoureux (ni toutes les femmes, bien sûr) ne sont pas "forcément", à un moment ou à un autre, attirés vers un "ailleurs" avec envie de tromper ou de quitter leur compagne comme il le dit. Bill aime Alice, il le lui affirme. Alors pourquoi Bill commet-il cette erreur ? Soit il l'assène afin de dédramatiser d'une certaine manière l'épisode du bellâtre hongrois, soit car il croit qu'un discours cynique (et donc assez kubrickien) sur la race humaine va le rendre plus "sage" et intelligent aux yeux de sa femme. Mais Alice, au lieu d'en rester là, devient furieuse (car déçue et peinée) de voir que Bill ne comprend pas que le simple fait qu'elle soit là avec lui est une preuve de fidélité et d'amour bien supérieure à l'infidélité virtuelle de son fantasme passé. Mais rien n'empêche de penser que, de façon concomitante car les deux ne s'excluent pas, Alice soit aussi peut-être vexée que Bill sous-entende que ce Hongrois ait cherché à la séduire comme il l'aurait fait avec n'importe quelle autre femme de la soirée, non parce que c'était "elle", Alice, mais simplement une femme parmi d'autres. Alice voit rouge et décide de faire payer à son mari cette double impertinence, voire cette insulte à sa personne. "Puisque tous les hommes sont ainsi, tu dois être pareil" dit-elle en substance. Alice manie la rhétorique mais pas la bonne foi (comme beaucoup de bons rhétoriciens pour qui la rhétorique se confond précisément avec le meilleur moyen de noyer sa mauvaise foi dans un flot de paroles à l'apparente logique). Mais Alice, qui s'est "trahie" par son aveu, ne peut supporter que son mari s'affirme plus solide, plus fiable, plus tranquille qu'elle dans leur relation amoureuse. Alors elle choisit de l'humilier. Ici, on peut comprendre que Bill en ait "gros sur la patate". Non seulement il apprend que la femme de sa vie a failli le quitter en l'espace d'un instant pour un beau marin (quel cliché !) à peine entrevu mais celle-ci a en quelque sorte renversé la charge en l'accusant de ne pas valoir mieux que les autres. Notons en passant qu'il existe une certaine exagération à considérer comme grandiose la "preuve" de fidélité et d'amour d'Alice envers Bill sous prétexte qu'elle n'est pas partie avec le marin (celui-ci tout juste entrevu, rappelons-le, peut-on alors raisonnablement parler de passion amoureuse pour lui ?) ou a refusé de "monter à l'étage" avec le séducteur hongrois comme la première "fille" venue. Alors Bill le gentil benêt, petit âne naïf tout juste bon à brandir à chaque occasion sa carte professionnelle de médecin à défaut d'autre chose (au cas où on ne le prendrait pas au sérieux ? même avec ça, c'est râpé), Bill le déstabilisé part dans la nuit vérifier si, oui ou non, il a envie de résister aux tentations. Malgré les innombrables occasions, il n'arrivera jamais à faire l'amour avec qui que ce soit. Mais le veut-il vraiment ? Ou en est-il incapable ? Ou essaie-t-il seulement de le vouloir afin de devenir en quelque sorte l'égal de sa femme ? Il faut dire que toutes ces opportunités relèvent à chaque fois du sordide. Car le sexe dans EWS est toujours implacablement sordide ou ennuyeux, mécanique ou vicieux. Un film qui traite de fantasme, de jalousie, de sexe devrait être empli de vie car le sexe est bien pulsion de vie. Or ici, associé ni à l'amour (jamais, sauf dans le "Baiser !" lancé au dernier plan du film par Alice à Bill comme solution à leur problème dans une sorte de caricature honteuse de ce qui fut jadis l'audace kubrickienne) ni au simple plaisir, sexe égale tristesse. La "fameuse" scène de l'orgie à laquelle assiste Bill sous son masque surfe allègrement sur le ridicule et les "poses" sans fin. De poses volontairement théâtrales voulues par Kubrick (l'homme et la femme ne sont plus que des pantins manipulées par leurs pulsions mécaniques, Kubrick préférant cette notion de "machine" à celle de pulsions animales), la mise en scène rate son coup et échoue en poses tout court, non plus au second degré mais bien au premier. Car de second degré, nulle trace. Rappelons-nous alors ce que disait Kubrick en 1962 dans l'entretien cité plus haut : "Ma seule théorie, c'est que je crois que le point de vue érotique sur une histoire doit être utilisé comme une force qui donne de l'énergie à une scène, comme un facteur de motivation, et qu'il ne doit pas être montré explicitement." Ici, non seulement il "montre" (sauf dans les versions projetées aux Usa où la scène a été censurée) mais il torpille sa propre scène en la privant de toute énergie par un amoncellement de clichés. Mais surtout, au-delà de ce parti pris scénique et esthétique pour papier glacé, elle évacue cette donnée probable: les gens se rendent à une orgie pour y éprouver du plaisir (même très particulier) pas pour s'y emmerder en jouant à la secte BCBG. Et quand bien même ce serait le cas-- Regardez le déroulement de cette scène où tout y est artifice et pose comme dans les plus mauvais clips de nuit, ancrée qui plus est dans une atmosphère de paranoïa (il est vrai, et ce n'est pas le rabaisser que de l'affirmer, que tout le cinéma de Kubrick est assez profondément paranoïaque). En fait, le plaisir de la chair n'est pas triste dans EWS, il est tout simplement absent, inexistant. L'impression dégagée est celle d'une pourriture non pas de la société ou de cette société là mais bien du sexe considéré comme sale et coupable. EWS est un film diablement moralisateur, certains diront puritain. Et, au fond, dans lequel de ses films y voit-on le sexe présenté sous un jour positif ? Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur ce chapitre et sur la représentation de la femme dans ses films-- Dans EWS, les femmes sont et ne sont QUE nymphomanes, putes, nymphettes, mannequins aux formes parfaites (regardez-les marcher à l'orgie, vous reconnaîtrez cette façon si particulière de se déplacer--) sorties de pubs ripolinées et, enfin, bonne épouse/mère (Alice) mais dont le phantasme n'intéresse qu'elle et son mari et dont on sent bien qu'avec un petit effort, elle pourrait nous faire le coup de la mère/pute-- Pathétique et affligeant et on comprend certaines réactions assez violentes de critiques féminines (et pas forcément "féministes") à la sortie du film. La mise en scène de Kubrick aurait pu sauver (en partie) toutes les failles scénaristiques. Mais celle-ci s'avère d'une grande vacuité et d'une artificialité non moins importante. Bien entendu, le cinéaste n'a jamais perdu son talent de cadreur et toujours su trouver les meilleurs angles de prises de vues. Mais tout le reste ressemble souvent à une sorte de publicité pour éclairages indirects et toutes sortes d'appliques murales, enserrée dans une photographie très laide, multipliant les poncifs et les redites, d'une froideur que, encore une fois, le thème du film (sexe, jalousie, angoisse) refusait et que le choix de le traiter "cérébralement" (afin de s'assurer sans doute d'un recul envers les personnages) n'arrive jamais à justifier. La mise en scène de Kubrick affiche un clinquant vulgaire, sévère insulte à son talent et à toutes ses ½uvres précédentes. Pourtant on devine bien une certaine volonté de garder sa mise en scène à "échelle humaine", EWS n'est pas "2001". Mais les bonnes intentions ne suffisent pas et Kubrick semble s'arrêter au milieu du guet. Là où Bergman n'hésitait pas à élaguer jusqu'à ne plus conserver que ses personnages à la psyché nue en une sorte de prison mentale, Kubrick, avec EWS, perd son personnage au long de son errance. Aucune émotion ne se dégage de ce film. Kubrick aurait-il confondu stupidement émotion et sentimentalisme comme certains, noyant la première avec le second ? L'humour et l'ironie, marques traditionnelles du cinéaste, sont ici extrêmement besogneux et se réduisent à des clins d'½il faciles (une chanson ici, le mot de passe de l'orgie, "Fidelio", là, sans doute repiqué au "Gertrud" de C.T. Dreyer). Du niveau d'un étudiant en cinéma. Ajoutons que la naïveté abyssale (pour le moins) de Bill découvrant que "Oh, le monde n'est pas beau et il y a quelque chose de pourri au royaume" est confondante car non crédible. Choisir un personnage immature et naïf et raconter son histoire, aucun problème. Mais choisir ce Bill, médecin réputé aux nombreux amis que l'on devine cultivés et intelligents, époux d'une femme qui ne l'est pas moins, parfaitement inséré dans la vie sociale de sa classe (nouvelle bourgeoisie) et aussi naïf que l'oiseau qui vient de tomber du nid, non, comment y croire ? Car la naïveté dont nous parlons ici ne concerne pas sa difficulté à croire ou à accepter la tentation passée d'Alice, ni sa réaction jalouse (assez ordinaire, "banale" en elle-même) ou le choc émotionnel ressenti et la difficulté à s'arranger avec cette découverte (le point intéressant de l'histoire) mais bien son regard sur la société qui l'entoure. Cette naïveté là (et encore, en regardant Bill et sa bouche ouverte, on se dit qu'il est carrément plus crétin que naïf) renvoie-t-elle à une hypothétique naïveté du cinéaste ? S'agissant de Stanley Kubrick, la réponse ne peut être que négative, bien sûr. Et l'on se perd en conjectures. La plupart des films de Stanley Kubrick sont bâtis sur le même principe : l'irruption d'un facteur de déstabilisation, un grain de sable venant rompre l'harmonie et l'équilibre pré-établi. La réelle passion amoureuse de Humbert Humbert dans "Lolita" qui vient bouleverser sa morne vie (sans oublier le personnage de Quinby), la paranoïa anti-rouge du Général (Sterling Hayden) dans "Dr Folamour" (autre chef d'½uvre absolu), la rébellion de Hal, l'ordinateur de "2001", la folie de Jack dans "Shining", etc. Ici, l'élément perturbateur se révèle l'aveu d'Alice. S'en tenir au problème de couple, problème au caractère universel, aurait sans doute relevé l'intérêt du film, à condition que la mise en scène suive bien sûr. Mais Kubrick commet le pêché d'orgueil. Il veut lui donner une toute autre portée (du moins si l'on en croit certains critiques) : la "pourriture" découverte par Bill serait donc celle de la Société toute entière ! Bâillements autorisés ici. Et cette histoire se déroule si lentement ! La lenteur n'est pas un handicap au cinéma contrairement à ce que certains agités croient et suffisamment de grands cinéastes l'ont prouvé par le passé et encore aujourd'hui. Kubrick lui-même y a souvent eu recours et presque toujours à bon escient. Mais ici lenteur signifie enlisement et ennui. On a l'impression qu'il y a deux heures et vingt minutes (!) à tenir et à remplir, alors on fait durer sans autre raison. Ajoutons que la scène de l'"explication" entre Ziegler et Bill (celui-ci aurait tout imaginé) est totalement raté, de A à Z, chaque acteur semblant s'évertuer à être plus mauvais que l'autre. De même du symbolisme lourdingue du rêve d'Alice, Kubrick n'hésitant pas à nous refaire le "coup du monolithe" de "2001" qui fit tant couler d'encre avec ce masque de fête retrouvé par Bill sur son lit. Kubrick a réalisé avec EWS un film daté, vieux, mort, démodé dès sa sortie. Au moins celui-ci ne pourra-t-il vieillir davantage. Sans doute avait-il l'intention de tourner un film simple. Il n'aura réussi qu'une ½uvre sombrant trop souvent dans le simplisme et aux effets appuyés, manquant de subtilité. Faire simpliste n'entraîne pas la simplicité du film mais en fait un film simpliste. La comparaison de EWS avec n'importe quel film d'Ingmar Bergman sur le même sujet s'avèrerait cruelle. Sans parler de Shakespeare et de son "Othello". La réaction du Maure de Venise (qui est un homme tout sauf banal !), brûlé de jalousie, que nous propose Shakespeare est le meurtre. Une réaction terrible et terriblement humaine. Mais Kubrick ? En l'espace d'une nuit, il nous sert tout le catalogue : l'adultère morbide, la pédophilie, la prostitution, la nécrophilie, l'homosexualité et la partouze. N'en jetez plus ! Ce catalogue sonne un peu orienté pour ne pas dire malhonnête car quid d'une attirance "normale", pour une femme "normale", pour une relation (y compris sexuelle) "normale" ? Kubrick prend soin d'éliminer cette possibilité afin de mieux justifier les reculades de ce brave Bill et de faire triompher les vertus de l'Amour (conjugal). Même si on ne reprochera pas à Kubrick de faire apologie de l'Amour et de la Fidélité en démontrant la vacuité de leurs contraires et des aventures sans lendemains, comment pourrait-on nier que le cinéaste se place résolument sur un plan moral, ce que démentent farouchement les plus fervents admirateurs du film contre toute évidence ? Le sentiment qui nous étreint devant ce gâchis est bien de la tristesse. Où se trouve donc dans ce film le sens de la provocation du réalisateur de Docteur Folamour, Lolita, Orange Mécanique et autres Full Metal Jacket ? Où se cache la beauté plastique et les réflexions de 2001, l'Odyssée de l'Espace, de Barry Lindon ? Où dort la folie de Shining ? Où demeure la dérision, l'humour si décapant dont Kubrick savait faire preuve jusque dans ses ½uvres les plus noires ? Comment ne pas ressentir la sourde impression qu'en 30 ans de réflexion et 12 ans de préparation concrète, toute la vie du film s'est comme enfuie, dissoute comme une tapisserie perdant ses couleurs ? Le plus terrible reste cette mise en scène à bout de souffle, sans inventivité (tout y est recyclé, et encore très platement), où le tournage en studio est visible à chaque plan de coin de rue (insérés en transitions entre les scènes comme dans n'importe quelle vulgaire sitcom, on se croirait dans "Les feux de l'amour" !) alors que la recomposition du Vietnam dans un quartier londonien était si magistrale dans Full Metal Jacket. Les deux scènes qui se font écho sont aussi ratées l'une que l'autre. Celle de la réception chez Ziegler (Sidney Pollack) ressemble à s'y méprendre à un quelconque téléfilm du dimanche soir avec bellâtre hongrois risible et couple de filles (superbes, bien sûr, toutes les femmes du film le sont, avec de longues jambes et de magnifiques poitrines). Si Kubrick entendait dénoncer le "jeu social", sa banalité, ses clichés, alors il a oublié en route les signes indiquant au spectateur que la scène possède un deuxième degré, une ironie, une critique. Tout ici est fichtrement sérieux. La démonstration : "derrière le clinquant, la pourriture ; derrière les convenances, l'adultère, la drogue et la prostitution", servie par l'épisode de Mandy, la jeune femme victime d'une overdose pendant qu'elle avait des rapports avec Ziegler et au chevet de laquelle Bill est appelé, cette démonstration est d'une vraie lourdeur. Quant à la scène de l'orgie déjà évoquée, elle fait mal à voir tant le génie de Kubrick y est foulé aux pieds. Tout hésite entre le toc et le kitsch pour finalement sombrer dans une sorte de grande foire aux clichés. Je ne reviendrai pas sur la représentation de la femme qu'il nous propose, j'en ai assez parlé. Kubrick était un immense réalisateur mais dans sa tête et sa sexualité il avait sans doute oublié de grandir et de vaincre une évidente misogynie-- Maintenant, c'est trop tard. Allons, que Stanley Kubrick repose en paix et merci pour tous ses autres films ! N.B: une chose qu'on n'aurait jamais cru possible dans un film de Kubrick: le caractère pompier de la bande musicale... Philippe Serve [http://perso.club-internet.fr/pserve/EWS.html] "Plus le gingembre est vieux, plus il est piquant" (Expression chinoise) Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches (http://perso.club-internet.fr/pserve) -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
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