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[Avis critique] Eyes Wide Shut - Stanley Kubrick (1999)


  • Subject: [Avis critique] Eyes Wide Shut - Stanley Kubrick (1999)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: 25 Aug 2003 09:30:03 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.discussion,fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Club-Internet / T-Online France
  • Sender: modappbot@dspnet.fr.eu.org
  • Xref: unknown fr.rec.cinema.discussion:15675 fr.rec.cinema.selection:131

Petite précision: il s'agit d'une (profonde) révision d'un texte écris 
en 2001, commencée il y a plusieurs semaines et en aucun cas une réponse 
à une autre critique plus récente sur le Forum, même si elle s'en 
démarque radicalement.

EYES WIDE SHUT

USA, 1999, de Stanley Kubrick, CL, 140'

Avec: Tom Cruise, Nicole Kidman, Stanley Pollack

Résumé

Bill (Tom Cruise) et Alice (Nicole Kidman) forment un couple new yorkais 
très fortuné. Lui est médecin, elle dirige plus ou moins une galerie 
d'art. Mariés depuis neuf ans, ils ont une petite fille de sept ans. Un 
soir suivant une réception chez un de leurs amis, Ziegler (Sidney 
Pollack), Alice avoue à Bill avoir eu quelques années plus tôt une 
tentation d'adultère restée sans lendemain, non consommée-- Bill encaisse 
mal le coup et va passer le restant du film à essayer de s'arranger avec 
cette révélation qui tourne à l'obsession.


Mon opinion

Les sentiers de l'échec

La carrière cinématographique de Stanley Kubrick restera l'une des plus 
passionnantes et des plus réussies de l'histoire du cinéma même si 
certains de ses films ont pris, pour diverses raisons, de sérieux "coups 
de vieux" en quelques années (Orange Mécanique, 2001: l'Odyssée de 
l'Espace). Hélas le cinéaste, absent des écrans pendant 12 ans, aura 
complètement raté sa sortie avec son ultime film, EYES WIDE SHUT, 
adaptée d'une nouvelle de l'écrivain autrichien Arthur Schnitzler. 
Disons sans attendre qu'il est le film le plus inintéressant de toute sa 
filmo, son plus mauvais film, et de loin.

On a beaucoup reproché au film au moment de sa sortie sa banalité et 
l'incapacité de Kubrick de sortir de cette banalité. On avait raison. Et 
soulignons bien toute la différence entre banalité et "caractère 
universel". Le premier terme (employé négativement dans ce contexte) 
induit toute une gamme de "déjà vu", de répétitions et de manque 
d'originalité (y compris dans le traitement) alors que le second, au 
contraire, entraîne toute une association de pensées et de comportements 
qui "parlent" directement et personnellement à chaque spectateur, 
au-delà des frontières et du temps. Ajoutons que dans EWS, cette 
banalité résulte plus des personnages, Bill en tête, et surtout de la 
mise en scène que de la situation elle-même, banale, certes, mais ici 
dans son sens positif de "courant", "non extraordinaire".

Le thème à la base de EWS n'est donc pas inintéressant, loin de là. Une 
histoire de couple, un déséquilibre fantasmatique à l'intérieur de 
celui-ci (la femme possède une longueur d'avance sur l'homme), une quête 
(celle de l'homme, donc) pour rétablir la balance, la capacité qu'a 
l'être humain (ou pas, thèse qui peut entraîner un débat à l'intérieur 
même du film) d'aimer plusieurs personnes à la fois, la fidélité, une 
errance, un univers ambiant très érotisé ou du moins sexualisé, etc. 
Mais Kubrick gâche tout ça. D'abord en vidant tous ses personnages de 
leur psyché, les rendant creux et vides à un tel point que l'on se moque 
très vite de leur problème de couple ou, plus précisément, non pas de 
leur problème mais que ce soit EUX qui l'aient. Faire en sorte que le 
spectateur s'intéresse un tant soit peu aux deux personnages centraux 
était le minimum que l'on pouvait attendre de la part du cinéaste car 
toute l'histoire est bien bâtie autour d'un couple d'êtres humains, un 
homme et une femme, nos semblables (si l'on fait exception de leur 
condition sociale). Les partis-pris habituels de Kubrick (jamais de 
personnages positifs auxquels puisse s'identifier le spectateur de façon 
romanesque, voire romantique) ne peut jouer ici en raison du sujet même. 
Encore que l'absence d'identification possible ne serait guère gênante 
si l'on percevait simplement autre chose que des coquilles vides à la 
vue d'Alice et Bill.
En 1962, dans un entretien accordé à la revue Esquire après la sortie de 
"Lolita" (ici, un vrai chef d'½uvre), Kubrick affirmait avec raison: 
"Je crois que c'est presque une évidence de dire que les événements ou 
les situations qui touchent le plus les gens sont ceux où ils se sentent 
impliqués, et je suis sûr que cette impression d'être concerné provient 
pour une large part de la perception visuelle (--) Je crois que, de tous 
les médias créatifs, le cinéma est celui qui est le plus apte à créer ce 
genre de réaction; la personne qui voit le film se sent impliqué, elle a 
l'impression de participer".
Malheureusement, 35 ans plus tard, il aura oublié sa propre conviction 
et tourné un film où, jamais, le spectateur ne se sent concerné par ce 
qui se passe sur l'écran. La distance volontairement établie par Kubrick 
via sa mise en scène entre son film et le spectateur (afin d'éviter là 
aussi toute identification romantique aux personnages) est si excessive 
que le lien entre le dit film et le dit spectateur (nécessaire à toute 
½uvre de fiction cinématographique) finit par ne plus exister du tout.

Loin de s'améliorer au fil des visions (quatre en ce qui concerne 
l'auteur de ces lignes), EWS laisse à chaque fois apparaître de 
nouvelles faiblesses sans que ses quelques qualités augmentent en nombre 
ou en qualité. Ainsi par exemple de l'interprétation forcée de Nicole 
Kidman dans sa scène de "confession". Ayant trop bu à la soirée de leur 
ami Ziegler (sur laquelle je reviendrai) avant de fumer un joint, elle 
surjoue de façon irritante. A l'inverse, exception de tout le film, Tom 
Cruise y est ici très crédible (je parle de son jeu personnel d'acteur). 
Par la suite, le rapport qualitatif s'inverse, Nicole Kidman rayonnant à 
chacune de ses (rares) apparitions, hélas pour rien vu que son rôle se 
trouve complètement sacrifié au profit de celui de Tom Cruise, lequel 
redevient l'acteur habituel : fadasse et inconsistant.
Bien entendu, selon où l'on se place, on pourra toujours dire que Bill 
est fadasse et inconsistant et par conséquent Cruise excellent. Nulle 
obligation pourtant à cela, sauf à confondre "ordinaire" et "fadasse et 
inconsistant". Pourquoi Bill le serait-il ? Car lui n'a jamais eu le 
fantasme de tromper son épouse ? Il l'affirme, Alice lui rit au nez, il 
a la maladresse d'affirmer que tous les hommes ont de telles pensées 
mais pas lui. Son erreur réside bien sûr dans cette généralisation 
masculine. Non, Bill a tort, tous les hommes amoureux (ni toutes les 
femmes, bien sûr) ne sont pas "forcément", à un moment ou à un autre, 
attirés vers un "ailleurs" avec envie de tromper ou de quitter leur 
compagne comme il le dit. Bill aime Alice, il le lui affirme. Alors 
pourquoi Bill commet-il cette erreur ? Soit il l'assène afin de 
dédramatiser d'une certaine manière l'épisode du bellâtre hongrois, soit 
car il croit qu'un discours cynique (et donc assez kubrickien) sur la 
race humaine va le rendre plus "sage" et intelligent aux yeux de sa 
femme. Mais Alice, au lieu d'en rester là, devient furieuse (car déçue 
et peinée) de voir que Bill ne comprend pas que le simple fait qu'elle 
soit là avec lui est une preuve de fidélité et d'amour bien supérieure à 
l'infidélité virtuelle de son fantasme passé.

Mais rien n'empêche de penser que, de façon concomitante car les deux ne 
s'excluent pas, Alice soit aussi peut-être vexée que Bill sous-entende 
que ce Hongrois ait cherché à la séduire comme il l'aurait fait avec 
n'importe quelle autre femme de la soirée, non parce que c'était "elle", 
Alice, mais simplement une femme parmi d'autres. Alice voit rouge et 
décide de faire payer à son mari cette double impertinence, voire cette 
insulte à sa personne. "Puisque tous les hommes sont ainsi, tu dois être 
pareil" dit-elle en substance. Alice manie la rhétorique mais pas la 
bonne foi (comme beaucoup de bons rhétoriciens pour qui la rhétorique se 
confond précisément avec le meilleur moyen de noyer sa mauvaise foi dans 
un flot de paroles à l'apparente logique). Mais Alice, qui s'est 
"trahie" par son aveu, ne peut supporter que son mari s'affirme plus 
solide, plus fiable, plus tranquille qu'elle dans leur relation 
amoureuse. Alors elle choisit de l'humilier. Ici, on peut comprendre que 
Bill en ait "gros sur la patate". Non seulement il apprend que la femme 
de sa vie a failli le quitter en l'espace d'un instant pour un beau 
marin (quel cliché !) à peine entrevu mais celle-ci a en quelque sorte 
renversé la charge en l'accusant de ne pas valoir mieux que les autres.
Notons en passant qu'il existe une certaine exagération à considérer 
comme grandiose la "preuve" de fidélité et d'amour d'Alice envers Bill 
sous prétexte qu'elle n'est pas partie avec le marin (celui-ci tout 
juste entrevu, rappelons-le, peut-on alors raisonnablement parler de 
passion amoureuse pour lui ?) ou a refusé de "monter à l'étage" avec le 
séducteur hongrois comme la première "fille" venue.

Alors Bill le gentil benêt, petit âne naïf tout juste bon à brandir à 
chaque occasion sa carte professionnelle de médecin à défaut d'autre 
chose (au cas où on ne le prendrait pas au sérieux ? même avec ça, c'est 
râpé), Bill le déstabilisé part dans la nuit vérifier si, oui ou non, il 
a envie de résister aux tentations. Malgré les innombrables occasions, 
il n'arrivera jamais à faire l'amour avec qui que ce soit. Mais le 
veut-il vraiment ? Ou en est-il incapable ? Ou essaie-t-il seulement de 
le vouloir afin de devenir en quelque sorte l'égal de sa femme ? Il faut 
dire que toutes ces opportunités relèvent à chaque fois du sordide. Car 
le sexe dans EWS est toujours implacablement sordide ou ennuyeux, 
mécanique ou vicieux.
Un film qui traite de fantasme, de jalousie, de sexe devrait être empli 
de vie car le sexe est bien pulsion de vie. Or ici, associé ni à l'amour 
(jamais, sauf dans le "Baiser !" lancé au dernier plan du film par Alice 
à Bill comme solution à leur problème dans une sorte de caricature 
honteuse de ce qui fut jadis l'audace kubrickienne) ni au simple 
plaisir, sexe égale tristesse. La "fameuse"  scène de l'orgie à laquelle 
assiste Bill sous son masque surfe allègrement sur le ridicule et les 
"poses" sans fin. De poses volontairement théâtrales voulues par Kubrick 
(l'homme et la femme ne sont plus que des pantins manipulées par leurs 
pulsions mécaniques, Kubrick préférant cette notion de "machine" à celle 
de pulsions animales), la mise en scène rate son coup et échoue en poses 
tout court, non plus au second degré mais bien au premier. Car de second 
degré, nulle trace.
Rappelons-nous alors ce que disait Kubrick en 1962 dans l'entretien cité 
plus haut :
"Ma seule théorie, c'est que je crois que le point de vue érotique sur 
une histoire doit être utilisé comme une force qui donne de l'énergie à 
une scène, comme un facteur de motivation, et qu'il ne doit pas être 
montré explicitement."
Ici, non seulement il "montre" (sauf dans les versions projetées aux Usa 
où la scène a été censurée) mais il torpille sa propre scène en la 
privant de toute énergie par un amoncellement de clichés.

Mais surtout, au-delà de ce parti pris scénique et esthétique pour 
papier glacé, elle évacue cette donnée probable: les gens se rendent à 
une orgie pour y éprouver du plaisir (même très particulier) pas pour 
s'y emmerder en jouant à la secte BCBG. Et quand bien même ce serait le 
cas-- Regardez le déroulement de cette scène où tout y est artifice et 
pose comme dans les plus mauvais clips de nuit, ancrée qui plus est dans 
une atmosphère de paranoïa (il est vrai, et ce n'est pas le rabaisser 
que de l'affirmer, que tout le cinéma de Kubrick est assez profondément 
paranoïaque). En fait, le plaisir de la chair n'est pas triste dans EWS, 
il est tout simplement absent, inexistant. L'impression dégagée est 
celle d'une pourriture non pas de la société ou de cette société là mais 
bien du sexe considéré comme sale et coupable. EWS est un film 
diablement moralisateur, certains diront puritain. Et, au fond, dans 
lequel de ses films y voit-on le sexe présenté sous un jour positif ? Il 
y aurait sans doute beaucoup à dire sur ce chapitre et sur la 
représentation de la femme dans ses films-- Dans EWS, les femmes sont et 
ne sont QUE nymphomanes, putes, nymphettes, mannequins aux formes 
parfaites (regardez-les marcher à l'orgie, vous reconnaîtrez cette façon 
si particulière de se déplacer--) sorties de pubs ripolinées et, enfin, 
bonne épouse/mère (Alice) mais dont le phantasme n'intéresse qu'elle et 
son mari et dont on sent bien qu'avec un petit effort, elle pourrait 
nous faire le coup de la mère/pute-- Pathétique et affligeant et on 
comprend certaines réactions assez violentes de critiques féminines (et 
pas forcément "féministes") à la sortie du film.

La mise en scène de Kubrick aurait pu sauver (en partie) toutes les 
failles scénaristiques. Mais celle-ci s'avère d'une grande vacuité et 
d'une artificialité non moins importante. Bien entendu, le cinéaste n'a 
jamais perdu son talent de cadreur et toujours su trouver les meilleurs 
angles de prises de vues. Mais tout le reste ressemble souvent à une 
sorte de publicité pour éclairages indirects et toutes sortes 
d'appliques murales, enserrée dans une photographie très laide, 
multipliant les poncifs et les redites, d'une froideur que, encore une 
fois, le thème du film (sexe, jalousie, angoisse) refusait et que le 
choix de le traiter "cérébralement" (afin de s'assurer sans doute d'un 
recul envers les personnages) n'arrive jamais à justifier. La mise en 
scène de Kubrick affiche un clinquant vulgaire, sévère insulte à son 
talent et à toutes ses ½uvres précédentes. Pourtant on devine bien une 
certaine volonté de garder sa mise en scène à "échelle humaine", EWS 
n'est pas "2001". Mais les bonnes intentions ne suffisent pas et Kubrick 
semble s'arrêter au milieu du guet. Là où Bergman n'hésitait pas à 
élaguer jusqu'à ne plus conserver que ses personnages à la psyché nue en 
une sorte de prison mentale, Kubrick, avec EWS, perd son personnage au 
long de son errance.

Aucune émotion ne se dégage de ce film. Kubrick aurait-il confondu 
stupidement émotion et sentimentalisme comme certains, noyant la 
première avec le second ?
L'humour et l'ironie, marques traditionnelles du cinéaste, sont ici 
extrêmement besogneux et se réduisent à des clins d'½il faciles (une 
chanson ici, le mot de passe de l'orgie, "Fidelio", là, sans doute 
repiqué au "Gertrud" de C.T. Dreyer). Du niveau d'un étudiant en cinéma. 
Ajoutons que la naïveté abyssale (pour le moins) de Bill découvrant que 
"Oh, le monde n'est pas beau et il y a quelque chose de pourri au 
royaume" est confondante car non crédible. Choisir un personnage 
immature et naïf et raconter son histoire, aucun problème. Mais choisir 
ce Bill, médecin réputé aux nombreux amis que l'on devine cultivés et 
intelligents, époux d'une femme qui ne l'est pas moins, parfaitement 
inséré dans la vie sociale de sa classe (nouvelle bourgeoisie) et aussi 
naïf que l'oiseau qui vient de tomber du nid, non, comment y croire ? 
Car la naïveté dont nous parlons ici ne concerne pas sa difficulté à 
croire ou à accepter la tentation passée d'Alice, ni sa réaction jalouse 
(assez ordinaire, "banale" en elle-même) ou le choc émotionnel ressenti 
et la difficulté à s'arranger avec cette découverte (le point 
intéressant de l'histoire) mais bien son regard sur la société qui 
l'entoure. Cette naïveté là (et encore, en regardant Bill et sa bouche 
ouverte, on se dit qu'il est carrément plus crétin que naïf) 
renvoie-t-elle à une hypothétique naïveté du cinéaste ?
S'agissant de Stanley Kubrick, la réponse ne peut être que négative, 
bien sûr. Et l'on se perd en conjectures.

La plupart des films de Stanley Kubrick sont bâtis sur le même principe 
: l'irruption d'un facteur de déstabilisation, un grain de sable venant 
rompre l'harmonie et l'équilibre pré-établi. La réelle passion amoureuse 
de Humbert Humbert dans "Lolita" qui vient bouleverser sa morne vie 
(sans oublier le personnage de Quinby), la paranoïa anti-rouge du 
Général (Sterling Hayden) dans "Dr Folamour" (autre chef d'½uvre 
absolu), la rébellion de Hal, l'ordinateur de "2001", la folie de Jack 
dans "Shining", etc. Ici, l'élément perturbateur se révèle l'aveu 
d'Alice. S'en tenir au problème de couple, problème au caractère 
universel, aurait sans doute relevé l'intérêt du film, à condition que 
la mise en scène suive bien sûr. Mais Kubrick commet le pêché d'orgueil. 
Il veut lui donner une toute autre portée (du moins si l'on en croit 
certains critiques) : la "pourriture" découverte par Bill serait donc 
celle de la Société toute entière ! Bâillements autorisés ici.

Et cette histoire se déroule si lentement ! La lenteur n'est pas un 
handicap au cinéma contrairement à ce que certains agités croient et 
suffisamment de grands cinéastes l'ont prouvé par le passé et encore 
aujourd'hui. Kubrick lui-même y a souvent eu recours et presque toujours 
à bon escient. Mais ici lenteur signifie enlisement et ennui. On a 
l'impression qu'il y a deux heures et vingt minutes (!) à tenir et à 
remplir, alors on fait durer sans autre raison.
Ajoutons que la scène de l'"explication" entre Ziegler et Bill (celui-ci 
aurait tout imaginé) est totalement raté, de A à Z, chaque acteur 
semblant s'évertuer à être plus mauvais que l'autre. De même du 
symbolisme lourdingue du rêve d'Alice, Kubrick n'hésitant pas à nous 
refaire le "coup du monolithe" de "2001" qui fit tant couler d'encre 
avec ce masque de fête retrouvé par Bill sur son lit.

Kubrick a réalisé avec EWS un film daté, vieux, mort, démodé dès sa 
sortie. Au moins celui-ci ne pourra-t-il vieillir davantage. Sans doute 
avait-il l'intention de tourner un film simple. Il n'aura réussi qu'une 
½uvre sombrant trop souvent dans le simplisme et aux effets appuyés, 
manquant de subtilité. Faire simpliste n'entraîne pas la simplicité du 
film mais en fait un film simpliste.
La comparaison de EWS avec n'importe quel film d'Ingmar Bergman sur le 
même sujet s'avèrerait cruelle. Sans parler de Shakespeare et de son 
"Othello". La réaction du Maure de Venise (qui est un homme tout sauf 
banal !), brûlé de jalousie, que nous propose Shakespeare est le 
meurtre. Une réaction terrible et terriblement humaine. Mais Kubrick ? 
En l'espace d'une nuit, il nous sert tout le catalogue : l'adultère 
morbide, la pédophilie, la prostitution, la nécrophilie, l'homosexualité 
et la partouze. N'en jetez plus ! Ce catalogue sonne un peu orienté pour 
ne pas dire malhonnête car quid d'une attirance "normale", pour une 
femme "normale", pour une relation (y compris sexuelle) "normale" ? 
Kubrick prend soin d'éliminer cette possibilité afin de mieux justifier 
les reculades de ce brave Bill et de faire triompher les vertus de 
l'Amour (conjugal). Même si on ne reprochera pas à Kubrick de faire 
apologie de l'Amour et de la Fidélité en démontrant la vacuité de leurs 
contraires et des aventures sans lendemains, comment pourrait-on nier 
que le cinéaste se place résolument sur un plan moral, ce que démentent 
farouchement les plus fervents admirateurs du film contre toute évidence ?

Le sentiment qui  nous étreint devant ce gâchis est bien de la 
tristesse. Où se trouve donc dans ce film le sens de la provocation du 
réalisateur de Docteur Folamour, Lolita, Orange Mécanique et autres Full 
Metal Jacket ? Où se cache la beauté plastique et les réflexions de 
2001, l'Odyssée de l'Espace, de Barry Lindon ? Où dort la folie de 
Shining ? Où demeure la dérision, l'humour si décapant dont Kubrick 
savait faire preuve jusque dans ses ½uvres les plus noires ?
Comment ne pas ressentir la sourde impression qu'en 30 ans de réflexion 
et 12 ans de préparation concrète, toute la vie du film s'est comme 
enfuie, dissoute comme une tapisserie perdant ses couleurs ?
Le plus terrible reste cette mise en scène à bout de souffle, sans 
inventivité (tout y est recyclé, et encore très platement), où le 
tournage en studio est visible à chaque plan de coin de rue (insérés en 
transitions entre les scènes comme dans n'importe quelle vulgaire 
sitcom, on se croirait dans "Les feux de l'amour" !) alors que la 
recomposition du Vietnam dans un quartier londonien était si magistrale 
dans Full Metal Jacket.

Les deux scènes qui se font écho sont aussi ratées l'une que l'autre. 
Celle de la réception chez Ziegler (Sidney Pollack) ressemble à s'y 
méprendre à un quelconque téléfilm du dimanche soir avec bellâtre 
hongrois risible et couple de filles (superbes, bien sûr, toutes les 
femmes du film le sont, avec de longues jambes et de magnifiques 
poitrines). Si Kubrick entendait dénoncer le "jeu social", sa banalité, 
ses clichés, alors il a oublié en route les signes indiquant au 
spectateur que la scène possède un deuxième degré, une ironie, une 
critique. Tout ici est fichtrement sérieux. La démonstration : "derrière 
le clinquant, la pourriture ; derrière les convenances, l'adultère, la 
drogue et la prostitution", servie par l'épisode de Mandy, la jeune 
femme victime d'une overdose pendant qu'elle avait des rapports avec 
Ziegler  et au chevet de laquelle Bill est appelé, cette démonstration 
est d'une vraie lourdeur.
Quant à la scène de l'orgie déjà évoquée, elle fait mal à voir tant le 
génie de Kubrick y est foulé aux pieds. Tout hésite entre le toc et le 
kitsch pour finalement sombrer dans une sorte de grande foire aux 
clichés. Je ne reviendrai pas sur la représentation de la femme qu'il 
nous propose, j'en ai assez parlé. Kubrick était un immense réalisateur 
mais dans sa tête et sa sexualité il avait sans doute oublié de grandir 
et de vaincre une évidente misogynie-- Maintenant, c'est trop tard.

Allons, que Stanley Kubrick repose en paix et merci pour tous ses autres 
films !

N.B: une chose qu'on n'aurait jamais cru possible dans un film de 
Kubrick: le caractère pompier de la bande musicale...

Philippe Serve

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