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[Date Prev][Date Next][Date Index] Gertrud - C.T. Dreyer (1964)
GERTRUD
Danemark, 1964, de Carl Theodor Dreyer, NB, 114'
Scénario : C.T. Dreyer d'après la pièce de Hjalmar Söderberg
Photo: Henning Bendtsen et Aren Abrahamsen
Avec :
Nina Pens Rode, Bendt Rothe, Ebbe Rode, Baard Owe, Axel Strobye
Fin du 19ème siècle au Danemark. Gertrud, femme d'âge mûre mariée à
Gustav, politicien en passe de devenir ministre, est lasse de
l'inattention de son mari. Elle décide de le quitter pour un jeune
pianiste, Erland, tout en se retrouvant face à son ancien amant, le
grand écrivain Gabriel Lidman, de retour au pays.
Cinglant échec critique et public à sa sortie en 1964 (le film fut hué
au Festival de Cannes), GERTRUD est devenu depuis, via l'adoubement de
la Nouvelle Vague et de quelques critiques officiels, un "chef d'oeuvre
absolu" du 7ème Art. En découvrant le film, près de 40 ans après sa
réalisation, le moins que je puisse dire est que je suis loin, très
loin, de partager cette vision d'un film très théâtral, à l'abstraction
extrême (évidemment pas un défaut dans son essence même) et à
l'interprétation compassée et artificielle. GERTRUD n'est pas du cinéma
mais une simple mise en image (la photographie est superbe comme dans
tous les films de Dreyer) d'une pièce de théâtre lente et figée. Les
dialogues à deux (Gertrud et Gustave, Gertrud et Erland, Gertrud et
Gabriel) sont filmés en plans fixes, personnages assis côte à côte, face
à la caméra, Gertrud un coup à gauche, un coup à droite, avec les
prénoms des personnages psalmodiés à n'en plus finir ("Gertrouuuuuud").
Le texte avoue constamment son origine littéraire et théâtrale. Ainsi de
cette tirade de Gertrud : "Je suis la rosée qui s'égoutte des feuilles
d'arbres et le nuage blanc qui passe pour aller Dieu sait où. Je suis la
Lune. Je suis le Ciel. Des lèvres. Des lèvres qui cherchent d'autres
lèvres." Tout cela murmuré d'une voix morte, visage éclairé en fort
contraste, regard caméra et conclusion massue : "La vie est une longue,
longue suite de rêves, des rêves qui se mêlent les uns aux autres." On
pourra trouver ces phrases belles et poétiques (elles le sont) mais la
façon dont elles sont rendues plombe gravement ce film. D'ailleurs,
l'histoire elle-même, malgré son côté "vaudeville scandinave" (ce qui
sous-entend de manière un peu caricaturale un traitement bigrement
sérieux, froid et se terminant mal) serait plutôt intéressante par ses
thèmes abordés en dehors de son traitement. Là où Ingmar Bergman réussit
de magnifiques portraits d'êtres humains, profondément complexes,
dégageant A LA FOIS réflexion et émotion et auxquels n'importe quel
spectateur peut s'identifier, Dreyer ne nous propose que des êtres
désincarnés.
Gertrud promène d'un bout du film à l'autre un air de "future martyre
heureuse de l'être", semblant annoncer en version "soft" (ou non
hystérique, si l'on préfère), les héroïnes de Lars von Trier, grand
admirateur de son aîné et compatriote. Comme pour nous signifier que
Gertrud vit dans un rêve, elle ne porte presque jamais les yeux sur ses
partenaires mais regarde toujours dans le vide ce qui, associé à sa voix
plaintive, donne un rendu très artificiel et, pour tout dire, ennuyeux
si ce n'est horripilant.
Si Gertrud (le personnage) personnifie l'Amour ("L'Amour m'a purifiée de
tout ce qui était bas et laid et m'a fait découvrir ce qui était bon et
beau"), alors cette vision de "l'Evangile de l'Amour" selon les propres
mots du personnage, terriblement chrétienne dans sa version protestante
et scandinave, ressemble bien plus à un enterrement de Vie de première
classe qu'à une célébration de Joie. Le film est d'ailleurs empreint de
dogmatisme chrétien : la "pensée juste" doit mener "à la vérité, la
vérité pure et sans réserve" comme l'exprime Gabriel Lidman. Autrement
dit, on présuppose l'existence d'une "vérité absolue", forcément
d'origine divine, et non des vérités multiples. Notons que Bergman (dont
les premiers films devaient beaucoup à Dreyer) s'éloigna radicalement de
ce concept et ne cessa de le dénoncer à partir de sa "trilogie de chambre".
Gertrud alterne cependant (mais toujours avec la même voix dépassionnée)
entre une sorte de romantisme fatal ("Il n'existe pas de bonheur en
amour. L'amour, c'est la souffrance. L'amour, c'est le malheur") et
plénitude du sentiment ("Dans la vie, une seule chose importe : l'Amour.
Et rien d'autre"), finissant par faire graver sur sa tombe : Amor omnia
("L'Amour est tout"). Certes on lui donnera bien raison sur cette
dernière remarque tout en regrettant une fois de plus que cet Amour ne
soit jamais synonyme de joie véritable, Gertrud étant encore plus
triste, même au comble de sa passion amoureuse, que Droopy le fameux
chien détective de Tex Avery. Visiblement, sa conception de l'amour est
purement cérébrale ou "chrétienne" mais jamais physique, sensuelle,
charnelle.
Inutile de préciser que le film est dénué de la moindre trace d'humour,
la plus grande audace osée par Dreyer étant de faire prendre conscience
par Gustav de l'infidélité de son épouse à une représentation de
"Fidélio" (symbole un peu lourdingue dont Stanley Kubrick se souviendra
pour son plus lourdingue encore "Eyes Wide Shut").
Le film est en partie sauvé par la belle dernière séquence se situant
sans transition 30 ou 40 ans plus tard, avec un retour de
l'expressionnisme dans le décor qui n'est pas sans rappeler "Dies Irae"
du même réalisateur (1943). Gertrud a tiré les leçons du passé et son
dialogue avec son ami Axel est enfin empreint d'humanité.
Mais malgré ça, on est loin de la fascination exercée par les sublimes
"Passion de Jeanne d'Arc" (1928), "Vampyr" (1932) ou "Dies Irae" (1943)
du même cinéaste.
[critique + photos :
http://perso.club-internet.fr/pserve/Gertrud.html#gertrud]
Philippe Serve
--
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