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To Be or Not to Be - Ernst Lubitsch (1942)


  • Subject: To Be or Not to Be - Ernst Lubitsch (1942)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: 25 Aug 2003 16:55:05 GMT
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TO BE OR NOT TO BE

(JEUX DANGEREUX)

USA, 1942, de Ernst LUBITSCH, NB, 99'

Scénario:  Edwin Justus Mayer et Ernst Lubitsch d'après une histoire de 
Melchior Lengyel
Photo: Rudolph Maté
Montage: Dorothy Spencer
Producteurs: Alexandre Korda et Ernst Lubitsch

Avec: Carole Lombard, Jack Benny, Robert Stack, Felix Bressart, Lionel 
Atwill, Stanley Ridges, Sig Ruman


"Ma théorie de base est que l'être humain le plus digne est ridicule au 
moins deux fois par jour" (Ernst Lubitsch)

"Lubinski, Kubinski, Lominski, Rozanski et Poznanski-- Varsovie, capitale 
de la Pologne. Nous sommes en août 1939." Dès les premières images 
(enseignes de magasins) et les premiers mots du narrateur en voix "off", 
le ton est donné : celui de la moquerie. Varsovie en paix mais voici que 
soudain une étrange apparition dans les rues de la grande ville cloue 
les passants de stupeur : Adolphe Hitler en personne ! Hitler, 
"végétarien mais parfois il oublie son régime et avale des pays entiers 
!" nous confie le narrateur. Comment se retrouve-t-il là ? Retour en 
arrière : "Tout débuta à Berlin, à la Gestapo"-- On y voit le chef de 
celle-ci soudoyer un jeune garçon avec un jouet (un tank) dans le but de 
lui faire avouer que son père n'aime pas le Führer. La scène penche 
allègrement vers la comédie avec les personnages lançant des "Heil 
Hitler !" mécaniques à la moindre occasion. Et voilà précisément que le 
Fürher arrive, répondant aux saluts par un "Heil moi-même !" ("Heil 
Myself !")

La supercherie se révèle : nous sommes dans un théâtre où une troupe 
répète sa nouvelle pièce, "Gestapo". Les "cabots" y abondent, avec à 
leur tête le couple vedette Joseph et Maria Tura (Jack Benny et Carole 
Lombard). Parallèlement, la troupe joue tous les soirs "Hamlet". Maria 
est séduite par un admirateur transi, le lieutenant Sobinski (Robert 
Stack), pilote de bombardier. Elle lui donne rendez-vous dans sa loge à 
chaque fois que son époux entre en scène et commence sa tirade "To be or 
not to be". La pièce "Gestapo" doit interrompre ses répétitions car en 
dépit de sa "valeur artistique" ("Elle a bien plus que ça" conteste le 
metteur en scène Dobosh, comme un écho au film de Lubitsch lui-même), 
"elle peut blesser Hitler". Peu après, c'est l'invasion du pays par les 
forces nazies. La résistance polonaise s'organise à l'intérieur 
(sabotages) mais aussi en Angleterre avec l'escadrille polonaise de la 
RAF dans laquelle vole Sobinski. Le mentor des jeunes pilotes, le 
professeur Siletsky (Stanley Ridges) doit les quitter pour accomplir une 
mission secrète à Varsovie. Mais Sobinski le soupçonne d'être un espion 
à la solde des nazis (Siletsky ignore le nom de Maria Tura) et il reçoit 
l'ordre de se rendre à son tour dans la capitale polonaise afin de le 
mettre hors d'état de nuire et protéger ainsi la survie du réseau de 
résistance local. Toute la troupe se trouve vite embarquée dans la 
résistance et la comédie la plus débridée et inventive peut se lancer, 
multipliant les chausses-trappes, les faux-semblants, les déguisements--


6 mars 1942. Depuis quelques mois, les USA sont en guerre suite à 
l'attaque japonaise sur Pearl Harbour. La guerre contre l'Empire nippon 
et l'Allemagne nazie n'est plus cette lointaine aventure réservée depuis 
trois ans aux pays européens (et depuis plus longtemps pour la Chine) 
mais une affaire nationale concernant tout un chacun. L'heure n'est plus 
à rire. Et voilà que l'un des plus brillants cinéastes d'Hollywood, juif 
allemand en exil depuis 1922, onze ans avant l'avènement du nazisme dans 
son pays, lequel lui supprimera sa nationalité en 1935, le sieur Ernst 
Lubitsch propose une comédie décapante, commencée quelques semaines 
avant Pearl Harbour et prenant pour cadre la Pologne martyrisée aux 
mains de la Gestapo. Non seulement le film ne fait pas rire mais il 
choque, voire scandalise. Comment peut-on se moquer ainsi du nazisme et 
de ses victimes ?
De plus, deux mois avant la sortie du film sur les écrans et seulement 
cinq jours avant son avant-première à laquelle elle devait assister, son 
actrice vedette Carole Lombard, alors épouse de Clark Gable avec lequel 
elle formait le couple le plus "glamour" et populaire de l'époque, a 
trouvé la mort dans un accident d'avion près de Las Vegas (16/01/42), 
rentrant d'une tournée de vente de "bons de guerre" et après avoir 
littéralement tiré à pile ou face avec sa mère pour décider si le voyage 
aurait lieu en train ou en avion comme l'actrice le souhaitait.

Cinglant échec pour un homme qui avait accumulé les triomphes depuis son 
arrivée dans la cité des anges à l'invitation de l'actrice Mary Pickford 
vingt ans plus tôt. Heureusement le temps rendra (assez vite) justice à 
ce qui demeure l'une des meilleures comédies jamais tournées. Mais 
malgré le délicieux "Le Ciel peut attendre" (Heaven Can Wait) tourné 
l'année suivante, Lubitsch ne se remettra pas de cet échec. Cinq ans 
plus tard, il mourra d'une crise cardiaque.
Deux ans après Charles Chaplin et son "Dictateur" (The Great Dictator, 
1940), Lubitsch avait pourtant prouvé que oui, le nazisme malgré le 
cortège d'horreurs qu'il entraînait dans son sillage, pouvait être cause 
de parodie, de moquerie, d'humour. Mais il est vrai aussi, pour Chaplin 
comme pour Lubitsch, que si l'existence des camps de concentration était 
bien connue, celle des camps d'extermination ne l'était point encore.

Moins "sentimental" que Le Dictateur et moins "ambitieux" dans son 
absence de discours final, TO BE OR NOT TO BE demeure 60 ans plus tard 
l'un des meilleurs exemples de la fameuse "Lubitsch Touch", cet art qui 
savait cacher des dénonciations sérieuses derrière un festival d'humour 
pétillant comme les bulles du meilleur champagne. En 1939, c'est au 
stalinisme que Lubitsch s'était attaqué avec l'irrésistible "Ninotchka" 
où il avait dirigé pour son premier rôle comique la "Divine",  Greta 
Garbo. Bien dissimulé à l'ombre du rire, il en avait profité pour mettre 
à jour la faillite du système soviétique (dictature, famine, 
bureaucratie, idéologie dont tout plaisir est banni, etc.). Ici, il 
remet ça, alternant les surprises (de vrais "coups de théâtre", vu le 
contexte), les bons mots et les nombreux moments fonctionnant en écho 
tout au long du film : répliques de la pièce "Gestapo" se retrouvant 
telles quelle plus tard ("Hitler finira en fromage", blague d'acteur 
polonais repris par le chef de la Gestapo et "contré" par un faux 
Siletsky :  "Hitler ne fera jamais le bonheur des gourmets !"), les 
enseignes du début du film réapparaissant en ruines, improvisations de 
Joseph Tura ("Concentration Camp Ehrhardt"), les diverses "bourdes" de 
la Gestapo de Ehrhardt, lequel, refusant d'endosser ses erreurs fait 
invariablement porter le chapeau à son second Schulz, la tirade de 
Shylock, etc. Lubitsch n'oublie jamais le drame qui se joue derrière sa 
comédie. Après l'invasion de la ville par l'armée allemande, une 
succession d'affiches (servant aussi à indiquer le passage du temps car 
datées de septembre puis novembre 39 et enfin janvier 40) annoncent les 
décisions de l'occupant : arrestations, camps de concentration, exécutions.
Sur un ton plus léger, Lubitsch profite du gag à répétitions de Joseph 
Tura déguisé ne cessant de demander à ses interlocuteurs nazis s'ils 
connaissent le "grand, grand acteur Joseph Tura" et qui se voit 
invariablement répondre "non". Jusqu'au chef de la Gestapo Ehrhardt qui, 
l'ayant vu jouer à Varsovie avant la guerre, répond : "Il massacrait 
Shakespeare, comme nous, la Pologne !"

La tirade de Shylock, légèrement revisitée par Lubitsch (le mot "Juif" 
répété maintes fois par le personnage de Shakespeare disparaît ici au 
profit d'un élargissement du concept à toutes les victimes des nazis) et 
psalmodié par l'habituel "hallebardier", Greenberg (merveilleux Félix 
Bressart) résonne très fort : "N'avons-nous pas des yeux ? Des mains ? 
Des sens ? Des affections ? Des passions ? Nourris du même pain, blessés 
par les mêmes armes, sujets aux mêmes maladies, guéris par les mêmes 
remèdes ? Subissant même hiver et même été ! Si vous nous piquez, nous 
saignons, si vous nous chatouillez, nous rions ! Si vous nous 
empoisonnez, nous mourons ! Faites-nous tort et nous nous vengerons !" 
Notons tout de même que Lubitsch fait dire ce texte par un personnage 
dont le nom (Greenberg) peut laisser penser qu'il est lui –même juif (1)

Lubitsch, attaqué par les critiques, eut l'occasion de s'expliquer sur 
ses intentions :
"Ce sont les Nazis et leur idéologie ridicule dont j'ai voulu faire la 
satire dans ce film. De même avec l'attitude des acteurs qui demeurent 
toujours des acteurs, indifférents à la possible dangerosité de la 
situation, ce que je crois être une fidèle observation. On peut discuter 
de savoir si la tragédie de la Pologne peinte de façon réaliste dans TO 
BE OR NOT TO BE peut être empreinte de satire. Je crois que oui, ainsi 
que le public que j'ai observé pendant une projection de To Be or Not to 
Be, mais ceci est matière à débat et chacun a droit à son point de vue, 
mais on est loin du réalisateur berlinois trouvant plaisir au 
bombardement de Varsovie." (Ernst Lubitsch, lettre à la critique Mildred 
Martin du Philadelphia Enquirer, 25/08/43, trad. personnelle).
Lubitsch semble avoir personnifié en Bolosch, le metteur en scène de la 
pièce "Gestapo", la ligne "officielle", celle dont il n'aurait pas fallu 
s'éloigner : une dénonciation du nazisme se doit d'être sérieuse, sans 
laisser de place à l'humour et au rire. A l'inverse, le réalisateur du 
"Prince étudiant" croyait en la puissance dévastatrice de la parodie, de 
la satire.

Naturellement, outre son prétexte au gag récurrent du rendez-vous entre 
Maria et Sobinski, la phrase et la tirade "To Be or Not to Be" qui donne 
son titre au film (notons que le titre français "Jeux Dangereux" est 
aujourd'hui très rarement employé) prend de multiples sens : "Être ou ne 
pas être ce que l'on semble être", "Être ou ne pas être résistant", 
"Être ou ne pas être considéré comme un être humain ayant droit de 
vivre", "Être ou ne pas être vivant" tout simplement. Le texte de 
Shakespeare (massacré par le manque de talent de Joseph Tura doublé de 
son trouble personnel à la vue de Sobinski quittant le théâtre) colle si 
bien à la situation :
"Être ou ne pas être, c'est là la question. Y a-t-il plus de noblesse 
d'âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou 
bien à s'armer contre une mer de douleur et à l'arrêter par une révolte 
? (--) Qui voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde, 
l'injure de l'oppresseur, l'humiliation de la pauvreté, les angoisses de 
l'amour méprisé, les lenteurs de la loi, l'insolence du pouvoir, et les 
rebuffades que le mérite résigné reçoit d'hommes indignes, s'il pouvait 
en être quitte avec un simple poinçon ? Qui voudrait porter ces 
fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de 
quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d'où nul 
voyageur ne revient, ne troublait la volonté, et ne nous faisait 
supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que 
nous ne connaissons pas ?"  (trad. François-Victor Hugo)

Hymne à l'Homme et à la Paix, dénonciation de la barbarie, comédie 
hilarante, To Be or Not to Be est aussi un bel hommage au théâtre que 
Lubitsch fréquenta comme acteur dès ses 16 ans (il resta longtemps un 
acteur comique très populaire, jouant par la suite dans ses premiers 
films muets). Le cinéaste ne "rate pas" ses congénères dans le portrait 
qu'il nous présente d'eux mais les emplit d'une véritable humanité, d'un 
vrai amour, notamment envers les "petits", les "porteurs de lances".
Pour rendre pleinement justice à l'art du rythme de Lubitsch, il fallait 
une distribution brillante et homogène, ce qui est bien le cas ici. Jack 
Benny, humoriste très populaire à la radio, trouva là le grand rôle de 
sa carrière sur grand écran. Le couple qu'il forme avec la délicieuse, 
élégante et naturellement comique Carole Lombard fonctionne 
parfaitement. Pour l'actrice aussi ce fut sans doute le sommet de sa 
carrière, hélas en forme d'adieu. Tandis que Robert Stack, loin du futur 
Eliott Ness du feuilleton télé "Les Incorruptibles" campe un fringant et 
fougueux soupirant, les seconds rôles sont tous parfaits avec mention 
particulière à Sig Ruman et Félix Bressart, déjà compères dans 
"Ninotchka" du même réalisateur. Le premier (d'origine allemande et qui 
tourna trois films avec les Marx Brothers) est un irrésistible Ehrhardt, 
le chef de la Gestapo tandis que le second apporte, comme vu 
précédemment, toute son humanité (et sa croyance en la grandeur du 
"gag") à Greenberg.

To Be or Not to Be demeure l'une des plus belles perles d'un précieux 
collier nommé Lubitsch.

Quelques bons mots :

-    Marie Tura (défendant face à son metteur en scène le choix de sa 
superbe robe de soirée pour jouer une prisonnière de camp de 
concentration): "Quel effet de contraste ! Je suis fouettée dans 
l'obscurité, on rallume et on me voit ainsi--"
-    Le metteur en scène (envers l'acteur jouant Hitler) : "Ce n'est pas 
convaincant. Ce n'est qu'un type avec une moustache !" Le maquilleur : 
"Comme Hitler !"
-    Sobinsky : "C'est la première fois que je fais la connaissance 
d'une artiste". Maria Tura: "Et moi, d'un monsieur qui  lâche 3 tonnes 
de dynamite en 2 minutes !"
-    Greenberg : "Pour eux (les Nazis), pas de censure".
-    Joseph Tura, déguisé en Litbesky, à Ehrhardt : "Je tiens la clé, je 
n'ai qu'à trouver la serrure. C'est mieux que l'inverse, non ?"
-    Ehrhardt : "Avec les intellectuels, mieux vaut travailler le 
moral." Un Gestapiste : "Et s'il n'était pas un intellectuel ?" Ehrhardt 
: "Nous essaierions de la culture physique"
-    Ehrhardt sur Joseph Tura : "Il massacrait Shakespeare, comme nous, 
la Pologne !"


Notes :

-    si le film sortit en France et dans la plupart des pays européens 
dans les mois et années suivant la fin de la seconde guerre mondiale, il 
fallut attendre 1960 pour le voir projeter en RFA (République Fédérale 
Allemande) !
-    la cruelle ironie voulut que l'une des dernières scènes jamais 
tournées par Carole Lombard fut dans une carlingue d'avion. Une phrase 
qu'elle prononçait dans le film ("Que peut-il arriver en avion ?") fut 
supprimé juste avant que le film ne sorte.

Remake : le film fut refait en 1983 par Alan Johnson avec Mel Brooks et 
Anne Bancroft (réellement mari et femme à la ville) dans le rôle des 
époux Tura. Bien qu'assez réussi, le film est évidemment très, très loin 
de valoir l'original.


(1)    Voici le texte original de Shakespeare :
"I am a Jew-- Hath not a Jew eyes, hath not a Jew hands, organs, 
diemensions, senses, affections, passions ! fed with the same food, hurt 
with the same weapons, subject to the same diseases, healed by the same 
means, warmed and cooled by the same winter and summer, as a Christian 
is ? If you prick us, do we not bleed ? If you tickle us do we not laugh 
, if you poison us do we not die, and if you wrong us, shall we not 
revenge ?" (William Shakespeare, "The Merchant of Venice", Acte III, sc.1)

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Philippe Serve

"Plus le gingembre est vieux, plus il est piquant" (Expression chinoise)
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