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[Date Prev][Date Next][Date Index] To Be or Not to Be - Ernst Lubitsch (1942)
TO BE OR NOT TO BE
(JEUX DANGEREUX)
USA, 1942, de Ernst LUBITSCH, NB, 99'
Scénario: Edwin Justus Mayer et Ernst Lubitsch d'après une histoire de
Melchior Lengyel
Photo: Rudolph Maté
Montage: Dorothy Spencer
Producteurs: Alexandre Korda et Ernst Lubitsch
Avec: Carole Lombard, Jack Benny, Robert Stack, Felix Bressart, Lionel
Atwill, Stanley Ridges, Sig Ruman
"Ma théorie de base est que l'être humain le plus digne est ridicule au
moins deux fois par jour" (Ernst Lubitsch)
"Lubinski, Kubinski, Lominski, Rozanski et Poznanski-- Varsovie, capitale
de la Pologne. Nous sommes en août 1939." Dès les premières images
(enseignes de magasins) et les premiers mots du narrateur en voix "off",
le ton est donné : celui de la moquerie. Varsovie en paix mais voici que
soudain une étrange apparition dans les rues de la grande ville cloue
les passants de stupeur : Adolphe Hitler en personne ! Hitler,
"végétarien mais parfois il oublie son régime et avale des pays entiers
!" nous confie le narrateur. Comment se retrouve-t-il là ? Retour en
arrière : "Tout débuta à Berlin, à la Gestapo"-- On y voit le chef de
celle-ci soudoyer un jeune garçon avec un jouet (un tank) dans le but de
lui faire avouer que son père n'aime pas le Führer. La scène penche
allègrement vers la comédie avec les personnages lançant des "Heil
Hitler !" mécaniques à la moindre occasion. Et voilà précisément que le
Fürher arrive, répondant aux saluts par un "Heil moi-même !" ("Heil
Myself !")
La supercherie se révèle : nous sommes dans un théâtre où une troupe
répète sa nouvelle pièce, "Gestapo". Les "cabots" y abondent, avec à
leur tête le couple vedette Joseph et Maria Tura (Jack Benny et Carole
Lombard). Parallèlement, la troupe joue tous les soirs "Hamlet". Maria
est séduite par un admirateur transi, le lieutenant Sobinski (Robert
Stack), pilote de bombardier. Elle lui donne rendez-vous dans sa loge à
chaque fois que son époux entre en scène et commence sa tirade "To be or
not to be". La pièce "Gestapo" doit interrompre ses répétitions car en
dépit de sa "valeur artistique" ("Elle a bien plus que ça" conteste le
metteur en scène Dobosh, comme un écho au film de Lubitsch lui-même),
"elle peut blesser Hitler". Peu après, c'est l'invasion du pays par les
forces nazies. La résistance polonaise s'organise à l'intérieur
(sabotages) mais aussi en Angleterre avec l'escadrille polonaise de la
RAF dans laquelle vole Sobinski. Le mentor des jeunes pilotes, le
professeur Siletsky (Stanley Ridges) doit les quitter pour accomplir une
mission secrète à Varsovie. Mais Sobinski le soupçonne d'être un espion
à la solde des nazis (Siletsky ignore le nom de Maria Tura) et il reçoit
l'ordre de se rendre à son tour dans la capitale polonaise afin de le
mettre hors d'état de nuire et protéger ainsi la survie du réseau de
résistance local. Toute la troupe se trouve vite embarquée dans la
résistance et la comédie la plus débridée et inventive peut se lancer,
multipliant les chausses-trappes, les faux-semblants, les déguisements--
6 mars 1942. Depuis quelques mois, les USA sont en guerre suite à
l'attaque japonaise sur Pearl Harbour. La guerre contre l'Empire nippon
et l'Allemagne nazie n'est plus cette lointaine aventure réservée depuis
trois ans aux pays européens (et depuis plus longtemps pour la Chine)
mais une affaire nationale concernant tout un chacun. L'heure n'est plus
à rire. Et voilà que l'un des plus brillants cinéastes d'Hollywood, juif
allemand en exil depuis 1922, onze ans avant l'avènement du nazisme dans
son pays, lequel lui supprimera sa nationalité en 1935, le sieur Ernst
Lubitsch propose une comédie décapante, commencée quelques semaines
avant Pearl Harbour et prenant pour cadre la Pologne martyrisée aux
mains de la Gestapo. Non seulement le film ne fait pas rire mais il
choque, voire scandalise. Comment peut-on se moquer ainsi du nazisme et
de ses victimes ?
De plus, deux mois avant la sortie du film sur les écrans et seulement
cinq jours avant son avant-première à laquelle elle devait assister, son
actrice vedette Carole Lombard, alors épouse de Clark Gable avec lequel
elle formait le couple le plus "glamour" et populaire de l'époque, a
trouvé la mort dans un accident d'avion près de Las Vegas (16/01/42),
rentrant d'une tournée de vente de "bons de guerre" et après avoir
littéralement tiré à pile ou face avec sa mère pour décider si le voyage
aurait lieu en train ou en avion comme l'actrice le souhaitait.
Cinglant échec pour un homme qui avait accumulé les triomphes depuis son
arrivée dans la cité des anges à l'invitation de l'actrice Mary Pickford
vingt ans plus tôt. Heureusement le temps rendra (assez vite) justice à
ce qui demeure l'une des meilleures comédies jamais tournées. Mais
malgré le délicieux "Le Ciel peut attendre" (Heaven Can Wait) tourné
l'année suivante, Lubitsch ne se remettra pas de cet échec. Cinq ans
plus tard, il mourra d'une crise cardiaque.
Deux ans après Charles Chaplin et son "Dictateur" (The Great Dictator,
1940), Lubitsch avait pourtant prouvé que oui, le nazisme malgré le
cortège d'horreurs qu'il entraînait dans son sillage, pouvait être cause
de parodie, de moquerie, d'humour. Mais il est vrai aussi, pour Chaplin
comme pour Lubitsch, que si l'existence des camps de concentration était
bien connue, celle des camps d'extermination ne l'était point encore.
Moins "sentimental" que Le Dictateur et moins "ambitieux" dans son
absence de discours final, TO BE OR NOT TO BE demeure 60 ans plus tard
l'un des meilleurs exemples de la fameuse "Lubitsch Touch", cet art qui
savait cacher des dénonciations sérieuses derrière un festival d'humour
pétillant comme les bulles du meilleur champagne. En 1939, c'est au
stalinisme que Lubitsch s'était attaqué avec l'irrésistible "Ninotchka"
où il avait dirigé pour son premier rôle comique la "Divine", Greta
Garbo. Bien dissimulé à l'ombre du rire, il en avait profité pour mettre
à jour la faillite du système soviétique (dictature, famine,
bureaucratie, idéologie dont tout plaisir est banni, etc.). Ici, il
remet ça, alternant les surprises (de vrais "coups de théâtre", vu le
contexte), les bons mots et les nombreux moments fonctionnant en écho
tout au long du film : répliques de la pièce "Gestapo" se retrouvant
telles quelle plus tard ("Hitler finira en fromage", blague d'acteur
polonais repris par le chef de la Gestapo et "contré" par un faux
Siletsky : "Hitler ne fera jamais le bonheur des gourmets !"), les
enseignes du début du film réapparaissant en ruines, improvisations de
Joseph Tura ("Concentration Camp Ehrhardt"), les diverses "bourdes" de
la Gestapo de Ehrhardt, lequel, refusant d'endosser ses erreurs fait
invariablement porter le chapeau à son second Schulz, la tirade de
Shylock, etc. Lubitsch n'oublie jamais le drame qui se joue derrière sa
comédie. Après l'invasion de la ville par l'armée allemande, une
succession d'affiches (servant aussi à indiquer le passage du temps car
datées de septembre puis novembre 39 et enfin janvier 40) annoncent les
décisions de l'occupant : arrestations, camps de concentration, exécutions.
Sur un ton plus léger, Lubitsch profite du gag à répétitions de Joseph
Tura déguisé ne cessant de demander à ses interlocuteurs nazis s'ils
connaissent le "grand, grand acteur Joseph Tura" et qui se voit
invariablement répondre "non". Jusqu'au chef de la Gestapo Ehrhardt qui,
l'ayant vu jouer à Varsovie avant la guerre, répond : "Il massacrait
Shakespeare, comme nous, la Pologne !"
La tirade de Shylock, légèrement revisitée par Lubitsch (le mot "Juif"
répété maintes fois par le personnage de Shakespeare disparaît ici au
profit d'un élargissement du concept à toutes les victimes des nazis) et
psalmodié par l'habituel "hallebardier", Greenberg (merveilleux Félix
Bressart) résonne très fort : "N'avons-nous pas des yeux ? Des mains ?
Des sens ? Des affections ? Des passions ? Nourris du même pain, blessés
par les mêmes armes, sujets aux mêmes maladies, guéris par les mêmes
remèdes ? Subissant même hiver et même été ! Si vous nous piquez, nous
saignons, si vous nous chatouillez, nous rions ! Si vous nous
empoisonnez, nous mourons ! Faites-nous tort et nous nous vengerons !"
Notons tout de même que Lubitsch fait dire ce texte par un personnage
dont le nom (Greenberg) peut laisser penser qu'il est lui –même juif (1)
Lubitsch, attaqué par les critiques, eut l'occasion de s'expliquer sur
ses intentions :
"Ce sont les Nazis et leur idéologie ridicule dont j'ai voulu faire la
satire dans ce film. De même avec l'attitude des acteurs qui demeurent
toujours des acteurs, indifférents à la possible dangerosité de la
situation, ce que je crois être une fidèle observation. On peut discuter
de savoir si la tragédie de la Pologne peinte de façon réaliste dans TO
BE OR NOT TO BE peut être empreinte de satire. Je crois que oui, ainsi
que le public que j'ai observé pendant une projection de To Be or Not to
Be, mais ceci est matière à débat et chacun a droit à son point de vue,
mais on est loin du réalisateur berlinois trouvant plaisir au
bombardement de Varsovie." (Ernst Lubitsch, lettre à la critique Mildred
Martin du Philadelphia Enquirer, 25/08/43, trad. personnelle).
Lubitsch semble avoir personnifié en Bolosch, le metteur en scène de la
pièce "Gestapo", la ligne "officielle", celle dont il n'aurait pas fallu
s'éloigner : une dénonciation du nazisme se doit d'être sérieuse, sans
laisser de place à l'humour et au rire. A l'inverse, le réalisateur du
"Prince étudiant" croyait en la puissance dévastatrice de la parodie, de
la satire.
Naturellement, outre son prétexte au gag récurrent du rendez-vous entre
Maria et Sobinski, la phrase et la tirade "To Be or Not to Be" qui donne
son titre au film (notons que le titre français "Jeux Dangereux" est
aujourd'hui très rarement employé) prend de multiples sens : "Être ou ne
pas être ce que l'on semble être", "Être ou ne pas être résistant",
"Être ou ne pas être considéré comme un être humain ayant droit de
vivre", "Être ou ne pas être vivant" tout simplement. Le texte de
Shakespeare (massacré par le manque de talent de Joseph Tura doublé de
son trouble personnel à la vue de Sobinski quittant le théâtre) colle si
bien à la situation :
"Être ou ne pas être, c'est là la question. Y a-t-il plus de noblesse
d'âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou
bien à s'armer contre une mer de douleur et à l'arrêter par une révolte
? (--) Qui voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde,
l'injure de l'oppresseur, l'humiliation de la pauvreté, les angoisses de
l'amour méprisé, les lenteurs de la loi, l'insolence du pouvoir, et les
rebuffades que le mérite résigné reçoit d'hommes indignes, s'il pouvait
en être quitte avec un simple poinçon ? Qui voudrait porter ces
fardeaux, grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de
quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d'où nul
voyageur ne revient, ne troublait la volonté, et ne nous faisait
supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que
nous ne connaissons pas ?" (trad. François-Victor Hugo)
Hymne à l'Homme et à la Paix, dénonciation de la barbarie, comédie
hilarante, To Be or Not to Be est aussi un bel hommage au théâtre que
Lubitsch fréquenta comme acteur dès ses 16 ans (il resta longtemps un
acteur comique très populaire, jouant par la suite dans ses premiers
films muets). Le cinéaste ne "rate pas" ses congénères dans le portrait
qu'il nous présente d'eux mais les emplit d'une véritable humanité, d'un
vrai amour, notamment envers les "petits", les "porteurs de lances".
Pour rendre pleinement justice à l'art du rythme de Lubitsch, il fallait
une distribution brillante et homogène, ce qui est bien le cas ici. Jack
Benny, humoriste très populaire à la radio, trouva là le grand rôle de
sa carrière sur grand écran. Le couple qu'il forme avec la délicieuse,
élégante et naturellement comique Carole Lombard fonctionne
parfaitement. Pour l'actrice aussi ce fut sans doute le sommet de sa
carrière, hélas en forme d'adieu. Tandis que Robert Stack, loin du futur
Eliott Ness du feuilleton télé "Les Incorruptibles" campe un fringant et
fougueux soupirant, les seconds rôles sont tous parfaits avec mention
particulière à Sig Ruman et Félix Bressart, déjà compères dans
"Ninotchka" du même réalisateur. Le premier (d'origine allemande et qui
tourna trois films avec les Marx Brothers) est un irrésistible Ehrhardt,
le chef de la Gestapo tandis que le second apporte, comme vu
précédemment, toute son humanité (et sa croyance en la grandeur du
"gag") à Greenberg.
To Be or Not to Be demeure l'une des plus belles perles d'un précieux
collier nommé Lubitsch.
Quelques bons mots :
- Marie Tura (défendant face à son metteur en scène le choix de sa
superbe robe de soirée pour jouer une prisonnière de camp de
concentration): "Quel effet de contraste ! Je suis fouettée dans
l'obscurité, on rallume et on me voit ainsi--"
- Le metteur en scène (envers l'acteur jouant Hitler) : "Ce n'est pas
convaincant. Ce n'est qu'un type avec une moustache !" Le maquilleur :
"Comme Hitler !"
- Sobinsky : "C'est la première fois que je fais la connaissance
d'une artiste". Maria Tura: "Et moi, d'un monsieur qui lâche 3 tonnes
de dynamite en 2 minutes !"
- Greenberg : "Pour eux (les Nazis), pas de censure".
- Joseph Tura, déguisé en Litbesky, à Ehrhardt : "Je tiens la clé, je
n'ai qu'à trouver la serrure. C'est mieux que l'inverse, non ?"
- Ehrhardt : "Avec les intellectuels, mieux vaut travailler le
moral." Un Gestapiste : "Et s'il n'était pas un intellectuel ?" Ehrhardt
: "Nous essaierions de la culture physique"
- Ehrhardt sur Joseph Tura : "Il massacrait Shakespeare, comme nous,
la Pologne !"
Notes :
- si le film sortit en France et dans la plupart des pays européens
dans les mois et années suivant la fin de la seconde guerre mondiale, il
fallut attendre 1960 pour le voir projeter en RFA (République Fédérale
Allemande) !
- la cruelle ironie voulut que l'une des dernières scènes jamais
tournées par Carole Lombard fut dans une carlingue d'avion. Une phrase
qu'elle prononçait dans le film ("Que peut-il arriver en avion ?") fut
supprimé juste avant que le film ne sorte.
Remake : le film fut refait en 1983 par Alan Johnson avec Mel Brooks et
Anne Bancroft (réellement mari et femme à la ville) dans le rôle des
époux Tura. Bien qu'assez réussi, le film est évidemment très, très loin
de valoir l'original.
(1) Voici le texte original de Shakespeare :
"I am a Jew-- Hath not a Jew eyes, hath not a Jew hands, organs,
diemensions, senses, affections, passions ! fed with the same food, hurt
with the same weapons, subject to the same diseases, healed by the same
means, warmed and cooled by the same winter and summer, as a Christian
is ? If you prick us, do we not bleed ? If you tickle us do we not laugh
, if you poison us do we not die, and if you wrong us, shall we not
revenge ?" (William Shakespeare, "The Merchant of Venice", Acte III, sc.1)
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Philippe Serve
"Plus le gingembre est vieux, plus il est piquant" (Expression chinoise)
Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches
(http://perso.club-internet.fr/pserve)
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