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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Revelations] L'Enfance d'Ivan (Ivanovo Destvo) - Andrei Tarkovski, 1962 - 1/2
Vu les nombreuses demandes sur Tarkovski ces derniers temps, je me décide à publier sur frcd quelques notes sur son premier film (qui est souvent le plus délaissé dans les commentaires). Le message est en deux parties : une partie descriptive rédigée il y a quelques mois déjà, qu'on pourra qualifier d'assez "clinique", (voire fastidieuse, mais il me semble qu'elle peut dans quelques cas en aider certains), et une seconde partie (en trois volets), en marge du film (on dira plus subjective), écrite récemment uniquement sur mes souvenirs et la relecture de mes notes. Il se trouve que je venais de découvrir une lettre de Sartre sur l'Enfance d'Ivan. Sa préoccupation principale était de sauver le film du qualificatif de "bourgeois", et l'article avait soulevé mon intérêt car, malgré la problématique lourdingue de la cause marxiste, elle recelait quelques pépites, que j'ai aussitôt décidé de piller (elles ont largement inspiré ici et là le volet intitulé "L'enfance d'Ivan ou l'enfance déviée"). Il n'empêche que, emporté dans l'élan de mon sujet, je m'en suis très vite éloigné, arrivant au résultat déplorable que vous pourrez lire dans le deuxième message. J'ajoute, au vu de récentes déconvenues de certains de mes camarades, que j'emmerde tous ceux que ce genre de message gonfle et qu'aucune plainte ne sera recevable, que ce soit sur mon style ou sur mon vocabulaire. Néanmoins, pour venir en aide à ceux qui sont pressés ou que rebuteraient les ko qui suivent (internautes qui en toute logique ne sont d'ailleurs pas arrivés jusque-là), je résume ma contribution : Tarkovski, c'est bien mais c'est pas pour toi. ----- L'Enfance d'Ivan (Ivanovo Destvo) / U.R.S.S. - 1962. Réalisation : Andrei Tarkovski Scénario : Mikhaïl Papava et Vladimir Osipovitch Bogomolov, d'après des thèmes du récit de Vladimir Bogomolov, "Ivan". Collaboration au scénario : E. Smirnov. Direction Photo : Vadim Youssof (N. et B.) Décor : Evguéni Tcherniaiev. Musique : Viatcheslav Ovtchinnikov (dirigé par E. Khatchaturian). Montage : G. Natanson. Son : E. Zalentsova. Maquillage : L. Baskakova. Effets Spéciaux : V. Sevostyanov, S. Mukhin. Conseiller militaire : G. Goncharov. Directeur de production. : G. Kouznetsov. Interprètes : Nikolai Burlyaïev (Ivan), Valentin Zubkov (Capitaine Kholine), E. Zharikov (lieutenant Galtsev), S. Krylov (Caporal Katasonov), Nikolai Grinko (Colonel Griasnov), D. Milgutenko (le vieux avec le coq), V. Malgavina (Macha), Irma Tarkovskaya (la mère d'Ivan), Andron Mikhalkov Kontchalovski (le soldat à lunettes); Ivan Savkin, V. Marenkov, Vera Miturich. Production : Mosfilm. Durée 95 mn. Situation : seconde guerre mondiale. Lieu : le front russo-germanique. Sujet : Le destin tragique d'un jeune garçon employé en temps de guerre à des missions de reconnaissance. Les personnages principaux : Ivan Bondarev : le gamin orphelin, d'une douzaine d'année. Une mère et une s½ur fusillées par les allemands, le père mort à la frontière. Téméraire, motivé par une forte soif de vengeance, il a un caractère plutôt difficile. Pour tout dire, mériterait quelques claques. Son désir de vengeance en fait le patriote idéal. Dans le film, tantôt ange blond tantôt démon noir. Il rêve beaucoup de son enfance. Ces songes se terminent généralement en cauchemar. Son grand ami est : Le capitaine Léonide Kholine : du PC51 Secteur Postal VT49550. C'est un homme d'action, un vrai militaire. Il a pris sous son aile le jeune Ivan, qu'il aimerait bien adopter, s'il n'était convaincu de sa propre incapacité à s'en occuper, et planifie toutes les opérations sur le terrain. Dragueur, il se jettera sur la seule femme du film. Son supérieur hiérarchique est : Le Lieutenant-Colonel Griasnov, qui voudrait bien qu'Ivan soit envoyé à l'école des cadres. Le jeune enfant s'y refuse obstinément, tentera même de fuguer pour y échapper, comme il s'était enfui, apprendra-t-on, d'une maison d'enfants. C'est lui qui charge Kholine d'aller récupérer Ivan, puis plus tard d'une opération à partir du fortin commandé par : Le jeune Lieutenant Galtsev : obligé de se soumettre aux ordres du capitaine Kholine (le moins qu'on puisse dire est que les rapports entre les deux hommes seront plutôt tendus), c'est le militaire timide, idéaliste et foncièrement honnête. Persuadé que la guerre n'est ni pour les enfants, ni pour les femmes, il cherchera à mettre à l'abri et à éloigner de la guerre Ivan et l'infirmière, dont on peut supposer qu'il est secrètement amoureux, sans que jamais il n'aura la force d'exprimer cet amour, infirmière dont le prénom est : Macha, jolie lieutenant-infirmière, service sanitaire, qui finira par succomber au charme du redoutable capitaine Kholine. Signalons un personnage secondaire, mais néanmoins important dont le nom est le caporal Katasonov, sympathique colosse, qui décèdera à point nommé dans le film, ce qui obligera notre ami le capitaine Kholine à le remplacer par le lieutenant Galtsev. Outre son amitié avec Ivan, le soldat Katasonov sait faire plein de choses, comme par exemple réparer des phonographes défectueux. Evacuons tout de suite ce qui pose problème dans ce film, qu'on pourrait abusivement appeler le côté "engagé" et oublions un instant toutes ces histoires de (sur)réalisme socialiste. C'est une première ½uvre et l'un de ses intérêts réside dans le fait qu'on y retrouve déjà tout ce qui constitue l'univers de Tarkovski : des quatre éléments (eau, feu, terre, air) à la fascination des miroirs, en passant par la Nature, l'Histoire, l'enfance ou encore le goût de l'énigme. On reconnaît également son regard si particulier et ce sens caractéristique de la durée. Intervenir pour commenter un film d'un auteur largement reconnu, c'est toujours se condamner à la redite, à enfoncer des portes largement ouvertes. Néanmoins, je crois l'exercice enrichissant, et avant tout pour celui qui fait l'effort d'exprimer sa vision. De plus, les notes de lecture, que cela concerne un livre ou un film, permettent de constituer une base pour une réflexion plus sûre, plus pertinente et plus précise de l'½uvre. L'Enfance d'Ivan est ponctuée par quatre rêves, qui font partie des plus belles séquences du film, qui commence et s'achève sur des images oniriques. L'ode champêtre du premier rêve d'Ivan, qui inaugure le film, avec ce sentiment de bonheur et de liberté, rendu par une caméra aérienne, se termine sur un visage empli d'effroi. Le geste maternel dont se souvient Ivan, la main essuyant la sueur du front, se transforme en une expression de terreur, cauchemar qui réveille aussitôt le jeune garçon. Dans ses songes, Ivan s'envole, s'arrache à sa terre, cette terre si chère à Tarkovski, et la regarde du ciel. Le vol, ce désir si ancré dans le cour des hommes et qui habite leur sommeil, est aussi associé aux retrouvailles avec la mère, par-delà une forêt de bouleaux, contrastant ainsi avec l'obstacle insurmontable de la réalité irréversible du temps. On retrouvera ce fantasme, bien ancré dans la psyché humaine, dans la première partie d'Andrei Roublev. Le retour au réel est d'autant plus difficile. Ivan s'était endormi dans un moulin, il se lève pour reprendre sa route qui passe par des marais. Déjà, dès ce stade du film, uniquement guidé par son titre, on devine derrière l'enfance qui va nous être contée une sorte de proto-enfance perdue, qu'on retrouvera dans l'ombre de chaque séquence. Il arrive aussi que les hommes dorment et rêvent. C'est le cas justement de ce lieutenant Galtsev, qui nous est présenté en gros plan juste après le générique. On vient le réveiller : un gamin trempé, couvert de boue, "lunulent" dirait Joyce, qui rôdait autour du camp, a été arrêté. Est-ce, comme il se présente, un espion travaillant pour l'armée russe, de retour de mission, ou bien un agent ennemi, envoyé pour infiltrer les services adverses, et obtenir ainsi de précieux renseignements ? Le jeune garçon, qui refuse de répondre quand on l'interroge, se contente de citer deux noms qui peuvent confirmer ce qu'il dit, et demande qu'on appelle le PC 51. Galtsev, à la fois méfiant et fasciné par l'aplomb de l'enfant, finit par appeler. Le lieutenant-colonel Griasnov recommande alors de prendre soin du jeune informateur, de lui donner de quoi écrire, et dépêche aussitôt le capitaine Kholine. Galtsev s'occupe alors de préparer un bain pendant qu'Ivan (c'est bien lui) reproduit les positions allemandes sur une feuille de papier, à l'aide d'aiguilles de pins et de glands. Après l'eau maudite des marécages, l'eau bienfaisante du baquet est l'occasion d'une métamorphose : le diablotin devient un petit ange blond affamé. Car l'eau pour Tarkovski est aussi purificatrice au même titre que le feu qui réchauffera Ivan dans le plan suivant. Le lieutenant, figure paternelle, recrée une atmosphère chaleureuse autour de l'enfant, le nourrissant et le bordant lorsque Ivan s'assoupit. S'intercale ici le second rêve de notre petit soldat. L'idée qui porte la séquence est, il faut le dire, visuellement géniale. Jouant sur les thèmes du miroir et du regard, on retrouve Ivan, plus jeune, et sa maman penchés au-dessus de la margelle d'un puits en train d'observer le reflet d'une étoile. La caméra, en contre-plongée au fond du puits, est séparée d'eux par la surface de l'eau encore invisible : seuls les doigts d'Ivan, provoquant quelques remous et troublant par ce geste même sa propre image, nous révèleront sa présence. Du frémissement des visages naît alors un doute vertigineux : l'image d'Ivan et sa mère se regardant dans l'eau du puits est elle-même déjà un reflet. Et la caméra n'est que le regard d'un autre Ivan plus âgé qui assiste à la scène depuis le fond du puits. Un seau tombe. Ivan l'évite de justesse, mais le seau atterrit violemment au-dessus de la margelle, éclaboussant le sol où gît sans vie la mère du garçonnet. Le haut et le bas se mélange, l'étoile est au fond d'un puits, la chute est ascension, préfigurant tout le message d'Andrei Roublev. A son réveil, Ivan, inquiet, interroge : a-t-il parlé pendant son sommeil ? La peur de révéler ses blessures intimes ou des secrets militaires le hante. L'entrée du capitaine Kholine est l'occasion de chaleureuses retrouvailles, avec le fameux verre de l'amitié. Militairement, les nouvelles ne sont pas très bonnes, puisque Ivan n'a pas pu rejoindre le soldat Katasonov qui l'attendait à Divdoka, qu'occupent les allemands. On retrouve le Lieutenant-Colonel Griasnov encore au téléphone. Katasonov (celui qu'Ivan devait rejoindre) entre dans le bureau et apprend, admiratif, qu'Ivan est sain et sauf. Néanmoins, il faut envisager désormais d'éloigner le jeune garçon des zones de combat, et Griasnov veut l'envoyer à l'école des cadres. Révolte immédiate et indignée d'Ivan qui ne veut rien savoir - c'est sa guerre - et qui cherche vainement un soutien en Katasonov ou en Kholine. Ne lui reste qu'une solution : la fuite pour rejoindre les partisans. Il se réfugie dans un abri de bois, près d'une ferme tenue par un vieux fou à la recherche respectivement d'un chauffage, puis d'un clou. Celui-ci l'interroge, quand soudain arrivent en jeep Griasnov et ses hommes pour récupérer Ivan. Après avoir questionné le vieillard, toujours aussi incohérent, Ivan est rapidement retrouvé, et embarqué dans le véhicule. Le jeune garçon a, avant que la voiture ne démarre, la délicatesse de laisser ses provisions au vieux dément. Ce qui est, avouons-le, d'une naïveté touchante mais psychologiquement assez indéfendable. Je trouve toute la séquence de toute façon assez faible, avec ce vieux fou, qui cherche à se chauffer en temps de guerre, comme une représentation du peuple, qui se doit d'être reconnaissant à notre petit héros populaire. Le voyage du retour est terrible : la voiture traverse des paysages de désolation, tandis que notre pauvre petit Ivan pleure de rage. Changement de séquence. Une forêt de bouleaux. Au camp, le gentil - mais qui ne veut pas le paraître - lieutenant Galtsev donne des ordres à la jolie lieutenant-infirmière Macha. Il s'émeut quand même quand une lettre tombe de la poche de la belle. Des nouvelles de sa famille. Décidément il ne le dit pas, mais il a dû mal à comprendre qu'on puisse se servir des femmes et des enfants en temps de guerre. Mais dès qu'il entend s'approcher Kholine, alors il se fait plus dur, et en rajoute dans les remontrances. Il lui ordonne de prendre en charge le service sanitaire et que sa mission consiste en l'éradication des poux, véritable fléau du camp. Nous revoilà dans la forêt de bouleaux. Lonia (le capitaine Léonide Kholine) tente de séduire Macha la moscovite. Elle résiste un petit peu. Ici un petit clin d'oeil assez sympathique où la même métaphore sert deux situations différentes : dans le premier plan du film, on voyait le jeune Ivan en train d'observer une araignée sur sa toile : l'arthropode tisseur pouvait symboliser l'Histoire avec un grand H prenant dans ses terribles filandres le jeune garçon ; cette fois-ci, Macha regardant la toile d'araignée, on devine déjà qu'il va y avoir, dans cette forêt de bouleaux, un chasseur et une victime. Pendant que le jeune et gentil lieutenant Galtsev affolé, apprend que le capitaine - autrement dit le loup - est dans les bois avec le petit chaperon rouge et qu'il se met à leur recherche, notre Kholine qui fait passer une épreuve à Macha, consistant à marcher en équilibre sur un arbre abattu. La jolie jeune fille n'a même pas peur et veut le prouver. Quand le capitaine, serviable, lui propose de la rattraper dans ses bras, elle refuse, chancelante. Rusé, le capitaine, comme l'araignée, continue à tisser ses filets, et c'est au franchissement d'un fossé qu'il pourra l'embrasser fougueusement, pendant que l'infirmière est suspendue au-dessus du trou, les pieds se balançant dans le vide, comme un petit insecte prisonnier de la toile. Macha s'éloigne alors, Léonide l'appelle, elle obéit, il la rejette. Il a gagné. Elle est amoureuse et court à travers les bouleaux tous identiques, et pourtant il en est un, près duquel elle a eu un moment de bonheur intense. Le capitaine arrive, mais c'est trop tard (pour lui). On revient entre hommes. Kholine rejoint Katasonov qui est à son poste d'observation, prend sa place, et demande au jeune et gentil lieutenant Galtsev les plans du fortin. Quand Katasonov croise Galtsev, il lui remet un disque phonographique, tout en lui promettant de réparer son gramophone. Il est question d'opérations de débarquements. Tarkovski insère alors un plan sur deux pendus devant le blockhaus : la vision d'horreur, sensée effrayée l'ennemi, n'est qu'apparence : on apprendra qu'il s'agit en fait de deux éclaireurs russes, morts en mission, deux compagnons de Katasonov : Liakhov et Morov. Le capitaine Kholine prend petit à petit la situation du fort en mains, et interroge Galtsev, dépossédé de son pouvoir par la présence de ce supérieur, sur le matériel disponible. Le jeune lieutenant ne semble pas prêt à collaborer de manière totale, mais n'a pas le choix. L'oeil de Kholine pétille lorsqu'il évoque la jeune infirmière, et Galtsev est trop gentil pour lui coller un pain. Puisqu'on parle de Macha, la voilà toute guillerette, abordée par un homme à lunettes qui dit l'avoir connu pendant ses études. La jeune fille a l'air ailleurs, et quand passe son amoureux, elle ne peut s'empêcher de sourire bêtement. Ce passage, difficile à interpréter, est peut-être en rapport avec le thème du souvenir. Le passé, pour une fois perturbateur, vient troubler, déranger le présent de Macha, qui d'ailleurs ne le reconnaît pas. Une manière de dire toute la subjectivité de notre mémoire, qui filtre, déforme, arrange à sa guise. Musique et valse de la caméra à travers les bouleaux de son bonheur. Mais l'amour n'a qu'un temps et l'image des deux pendus nous rappelle la dure réalité de la guerre. Ici on peut estimer que s'achève la première partie du film. Le spectateur est en droit d'imaginer une certaine rupture temporelle, car Ivan est de retour, sans doute d'un bref séjour à l'école. Kholine demande à Galtsev de lui fournir quelques revues, mais Ivan n'est pas du tout emballé et dit les avoir déjà lues. Son stage ne l'a pas changé. Il veut toujours en découdre. Ivan finit par consulter un album contenant des gravures de Dürer (1471-1528), représentant des scènes de guerre. Le jeune garçon, saisi par la force des images, les voit à travers toute son actualité et sa sensibilité exacerbée. Les gravures témoignent pour lui, dans un mélange entre passé et présent, entre représentation et réalité, de la cruauté de l'ennemi allemand piétinant des innocents. Il restera sur l'idée que non décidément ces allemands-là ne sauraient avoir des écrivains dignes de ce nom, malgré les efforts louables d'un Galtsev qui tente de lui faire prendre un peu de recul. Un plan sur une cloche posée sur le plancher de la pièce. La discussion en vient à porter sur les modalités d'une opération d'infiltration, dont les acteurs seraient le capitaine Kholine, le soldat Katosonov et Ivan. Galtsev demande à en faire partie et la tension montre entre lui et le capitaine. Ivan, heureux, se voit prêter un magnifique couteau, le pauvre Katasonov lui en promettant un semblable pour le lendemain. Il n'en aura pas l'occasion. L'opération se prépare, et Galtsev parti en reconnaissance avec Kholine l'interroge sur le passé d'Ivan. Toutes les conversations entre Kholine et Galtsev sont vouées à tourner court et celle-ci ne déroge pas à la règle, se terminant sur une petite dispute concernant la possible adoption d'Ivan par Kholine, encouragée par Galtsev mais rejetée par le capitaine, qui, malgré son amour pour l'enfant, refuse une telle responsabilité. Pendant ce temps, le garçon, resté seul dans le blockhaus, hisse la cloche au bout d'une corde. Jouant à la guerre, il s'entraîne dans la pièce obscure, rampe, se parle, s'encourage, imagine un scénario. Il sonne la cloche, des clameurs imaginaires s'élèvent. Il joue une tragédie dans laquelle il retrouve et punit les coupables de son malheur, du meurtre de sa famille. Il s'effondre en larmes. Des explosions, bien réelles cette fois, retentissent. A l'extérieur, une barque est pulvérisée sous les bombes ennemies. Branle-bas de combat. Au milieu de l'affolement, le lieutenant Galtsev, inquiet pour Ivan, le retrouve dans la pièce. Mais le garçon reste imperturbable et affirme qu'il n'est pas effrayé. Dans un dernier plan immensément suggestif, une nouvelle explosion fait s'incliner une croix dans le brouillard et la fumée finit par masquer le soleil. On entend alors le chant d'un oiseau. Et là, le spectateur sent qu'il y a des métaphores à ne surtout pas commenter ou expliciter, sous peine de les détruire sous le verbiage oiseux. Un peu plus tard. Le lieutenant Galtsev tente de raisonner Ivan, depuis trop longtemps ballotté d'internats en camps militaires, entre l'armée régulière et les partisans. Le gamin finit par s'énerver. Le capitaine Kholine, gêné, toussotant, informe Ivan que Katasonov a été rappelé en urgence pour une mission. Ivan est désagréablement surpris et frustré que son ami ne soit même pas passé pour lui dire au revoir. Sa défection oblige Kholine à demander au lieutenant Galtsev de le remplacer pour la mission de débarquement. Galtsev, pris au dépourvu, finit par accepter, envisageant de nommer son second Gouchine au commandement du fortin. En attendant, Ivan s'allonge et scrute le plafond. Il y remarque l'inscription "Vengez-nous !". C'est le temps du troisième rêve. Les deux premiers avaient mis en scène l'amour maternel. Les deux derniers concerneront essentiellement la soeur. Un camion transportant une cargaison de pommes roule sous une averse torrentielle. Deux enfants, Ivan et sa soeur, sont dans la remorque. Leurs visages sont ruisselants de pluie. En arrière-plan, le paysage, en négatif, défile. Ivan propose une première pomme à sa soeur, qui la refuse. Il lui tend alors un second fruit. La petite fille sourit. Le chargement de pommes se déverse sur la chaussée, et des chevaux viennent les croquer. Kholine réveille Ivan. C'est l'heure du départ, juste le temps d'une pensée pour l'absent Katasonov et de préparer quelques victuailles. Le garçon s'habille en sautillant pendant que le lieutenant Galtsev met le phono en marche. Dehors, rencontrant un de ses soldats, Galtsev a le temps de s'apercevoir que le capitaine a caché la mort de Katasonov. Les trois compagnons s'embarquent sur leur frêle esquif. Passant devant les deux pendus, ils glissent silencieusement à travers les eaux boueuses et la mitraille, Galtsev à la rame, Kholine au gouvernail et Ivan à la proue. Progressant lentement, s'arrêtant, descendant de la barque pour la pousser, l'eau jusqu'aux mollets, ils cherchent à accompagner Ivan, seul capable de passer inaperçu près des lignes ennemies, le plus loin possible. Des coups de feu retentissent, c'est la limite, le moment de se séparer. Ivan embrasse Kholine, et rendez-vous est donné à Fedorovka. On perd de vue Ivan. Galtsev et Kholine restent dans le cadre. Une patrouille passe sans les apercevoir. Le lieutenant, nerveux et impulsif, prêt à combattre, est retenu par le capitaine. Ils récupèrent la barque et y installe des cadavres pour faire diversion. Ils finissent par atteindre une rive, sur laquelle s'est écrasée un avion, et épuisés rentrent à la caserne. L'atmosphère est lourde dans la pièce du blockhaus. L'attente dans le silence pour deux hommes. Qu'est devenu Ivan ? A-t-il réussi la mission ? Est-il encore vivant ? Une même angoisse, un même souci étreint Galtsev et Kholine. Ivan parvient à réunir par son absence les deux rivaux. Le capitaine finit par mettre en marche le phonographe. Macha apparaît pour annoncer sa mutation à l'arrière, demandée par le lieutenant Galtsev en vue de la protéger. Kholine apparaît affecté. Il se tourne pour aller arrêter la musique, et la jeune femme en profite pour s'éclipser. Leurs chemins se séparent. Les cloches de la victoire résonnent. La capitulation de Berlin. Scènes de liesse, immeubles saccagés, cadavres, pendaisons, spectacles de mort, le corps carbonisé de Goebbels étendu aux côtés de sa famille empoisonnée. Les ruines d'une bibliothèque. Au milieu des feuilles de papier jonchant le sol, le lieutenant Galtsev découvre une à une les fiches des prisonniers condamnés. Ivan en fait partie. L'arrière salle cache une salle de torture et d'exécution. Galtsev imagine, par voix interposées, avec effroi la fin terrible du jeune garçon. La tête d'Ivan roule. Dernier rêve qui clôt le film : une plage, des camarades de jeu, sa mère qui s'éloigne, rassurée, la soeur est là aussi, partie de cache-cache, puis la course poursuite heureuse sur le sable. Ivan essaie de rattraper sa soeur. Etrange film de guerre (évidemment Tarkovski récuserait à juste titre ce qualificatif, comme il refusait le terme de science-fiction pour Stalker) où l'ennemi reste la plupart du temps invisible, qu'il se confonde avec l'environnement marécageux, à la fois danger et refuge, qui entoure le fortin, ou bien qu'il apparaisse sur des gravures dans un étrange mélange entre passé et présent, ou encore qu'ils soient à l'état de cadavres, comme dans les séquences de Berlin. Seuls attestent de cette présence les explosions, les tirs et les morts. Malgré toutes les offres qui lui sont proposées, Ivan demeure prisonnier volontaire de sa vengeance et de ces marais, qui font penser inévitablement à Paludes de Gide, dans lequel un certain Tityre se contente de son champ de pierres et de sa tour cernée par les marais. Le film suivant de Tarkovski, Andrei Roublev, montrera ce que peut produire un homme lorsqu'il parvient à dépasser les réalités du monde dans lequel il vit. Rousseau. -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
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