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[Revelations] L'Enfance d'Ivan (Ivanovo Destvo) - Andrei Tarkovski, 1962 - 1/2


  • Subject: [Revelations] L'Enfance d'Ivan (Ivanovo Destvo) - Andrei Tarkovski, 1962 - 1/2
  • From: "rousseau" <cambe.c@com.invalid>
  • Date: 08 Sep 2003 21:45:03 GMT
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  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.discussion,fr.rec.cinema.selection
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  • Reply-to: "rousseau" <cambe.c@ifrance.com>
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  • Xref: unknown fr.rec.cinema.discussion:17173 fr.rec.cinema.selection:141

Vu les nombreuses demandes sur Tarkovski ces derniers temps, je me
décide à publier sur frcd quelques notes sur son premier film (qui est
souvent le plus délaissé dans les commentaires).

Le message est en deux parties : une partie descriptive rédigée il y a
quelques mois déjà, qu'on pourra qualifier d'assez "clinique", (voire
fastidieuse, mais il me semble qu'elle peut dans quelques cas en aider
certains), et une seconde partie (en trois volets), en marge du film (on
dira plus subjective), écrite récemment uniquement sur mes souvenirs et
la relecture de mes notes. Il se trouve que je venais de découvrir une
lettre de Sartre sur l'Enfance d'Ivan. Sa préoccupation principale était
de sauver le film du qualificatif de "bourgeois", et l'article avait
soulevé mon intérêt car, malgré la problématique lourdingue de la cause
marxiste, elle recelait quelques pépites, que j'ai aussitôt décidé de
piller (elles ont largement inspiré ici et là le volet intitulé
"L'enfance d'Ivan ou l'enfance déviée"). Il n'empêche que, emporté dans
l'élan de mon sujet, je m'en suis très vite éloigné, arrivant au
résultat déplorable que vous pourrez lire dans le deuxième message.

J'ajoute, au vu de récentes déconvenues de certains de mes camarades,
que j'emmerde tous ceux que ce genre de message gonfle et qu'aucune
plainte ne sera recevable, que ce soit sur mon style ou sur mon
vocabulaire. Néanmoins, pour venir en aide à ceux qui sont pressés ou
que rebuteraient les ko qui suivent (internautes qui en toute logique ne
sont d'ailleurs pas arrivés jusque-là), je résume ma contribution :
Tarkovski, c'est bien mais c'est pas pour toi.

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L'Enfance d'Ivan (Ivanovo Destvo) / U.R.S.S. - 1962.

Réalisation : Andrei Tarkovski

Scénario : Mikhaïl Papava et Vladimir Osipovitch Bogomolov, d'après des
thèmes du récit de Vladimir Bogomolov, "Ivan".
Collaboration au scénario : E. Smirnov.
Direction Photo : Vadim Youssof (N. et B.)
Décor : Evguéni Tcherniaiev.
Musique : Viatcheslav Ovtchinnikov  (dirigé par E. Khatchaturian).
Montage : G. Natanson.
Son : E. Zalentsova.
Maquillage : L. Baskakova.
Effets Spéciaux : V. Sevostyanov, S. Mukhin.
Conseiller militaire : G. Goncharov.
Directeur de production. : G. Kouznetsov.

Interprètes : Nikolai Burlyaïev (Ivan), Valentin Zubkov (Capitaine
Kholine), E. Zharikov (lieutenant Galtsev), S. Krylov (Caporal
Katasonov), Nikolai Grinko (Colonel Griasnov), D. Milgutenko (le vieux
avec le coq), V. Malgavina (Macha), Irma Tarkovskaya (la mère d'Ivan),
Andron Mikhalkov Kontchalovski (le soldat à lunettes); Ivan Savkin, V.
Marenkov, Vera Miturich.

Production : Mosfilm. Durée 95 mn.

Situation : seconde guerre mondiale.

Lieu : le front russo-germanique.

Sujet : Le destin tragique d'un jeune garçon employé en temps de guerre
à des missions de reconnaissance.

Les personnages principaux :

Ivan Bondarev : le gamin orphelin, d'une douzaine d'année. Une mère et
une s½ur fusillées par les allemands, le père mort à la frontière.
Téméraire, motivé par une forte soif de vengeance, il a un caractère
plutôt difficile. Pour tout dire, mériterait quelques claques. Son désir
de vengeance en fait le patriote idéal. Dans le film, tantôt ange blond
tantôt démon noir. Il rêve beaucoup de son enfance. Ces songes se
terminent généralement en cauchemar. Son grand ami est :

Le capitaine Léonide Kholine : du PC51 Secteur Postal VT49550. C'est un
homme d'action, un vrai militaire. Il a pris sous son aile le jeune
Ivan, qu'il aimerait bien adopter, s'il n'était convaincu de sa propre
incapacité à s'en occuper, et planifie toutes les opérations sur le
terrain. Dragueur, il se jettera sur la seule femme du film. Son
supérieur hiérarchique est :

Le Lieutenant-Colonel Griasnov, qui voudrait bien qu'Ivan soit envoyé à
l'école des cadres. Le jeune enfant s'y refuse obstinément, tentera même
de fuguer pour y échapper, comme il s'était enfui, apprendra-t-on, d'une
maison d'enfants. C'est lui qui charge Kholine d'aller récupérer Ivan,
puis plus tard d'une opération à partir du fortin commandé par :

Le jeune Lieutenant Galtsev : obligé de se soumettre aux ordres du
capitaine Kholine (le moins qu'on puisse dire est que les rapports entre
les deux hommes seront plutôt tendus), c'est le militaire timide,
idéaliste et foncièrement honnête. Persuadé que la guerre n'est ni pour
les enfants, ni pour les femmes, il cherchera à mettre à l'abri et à
éloigner de la guerre Ivan et l'infirmière, dont on peut supposer qu'il
est secrètement amoureux, sans que jamais il n'aura la force d'exprimer
cet amour, infirmière dont le prénom est :

Macha, jolie lieutenant-infirmière, service sanitaire, qui finira par
succomber au charme du redoutable capitaine Kholine.

Signalons un personnage secondaire, mais néanmoins important dont le nom
est le caporal Katasonov, sympathique colosse, qui décèdera à point
nommé dans le film, ce qui obligera notre ami le capitaine Kholine à le
remplacer par le lieutenant Galtsev. Outre son amitié avec Ivan, le
soldat Katasonov sait faire plein de choses, comme par exemple réparer
des phonographes défectueux.

Evacuons tout de suite ce qui pose problème dans ce film, qu'on pourrait
abusivement appeler le côté "engagé" et oublions un instant toutes ces
histoires de (sur)réalisme socialiste. C'est une première ½uvre et l'un
de ses intérêts réside dans le fait qu'on y retrouve déjà tout ce qui
constitue l'univers de Tarkovski : des quatre éléments (eau, feu, terre,
air) à la fascination des miroirs, en passant par la Nature, l'Histoire,
l'enfance ou encore le goût de l'énigme. On reconnaît également son
regard si particulier et ce sens caractéristique de la durée.

Intervenir pour commenter un film d'un auteur largement reconnu, c'est
toujours se condamner à la redite, à enfoncer des portes largement
ouvertes. Néanmoins, je crois l'exercice enrichissant, et avant tout
pour celui qui fait l'effort d'exprimer sa vision. De plus, les notes de
lecture, que cela concerne un livre ou un film, permettent de constituer
une base pour une réflexion plus sûre, plus pertinente et plus précise
de l'½uvre.

L'Enfance d'Ivan est ponctuée par quatre rêves, qui font partie des plus
belles séquences du film, qui commence et s'achève sur des images
oniriques.

L'ode champêtre du premier rêve d'Ivan, qui inaugure le film, avec ce
sentiment de bonheur et de liberté, rendu par une caméra aérienne, se
termine sur un visage empli d'effroi. Le geste maternel dont se souvient
Ivan, la main essuyant la sueur du front, se transforme en une
expression de terreur, cauchemar qui réveille aussitôt le jeune garçon.
Dans ses songes, Ivan s'envole, s'arrache à sa terre, cette terre si
chère à Tarkovski, et la regarde du ciel. Le vol, ce désir si ancré dans
le cour des hommes et qui habite leur sommeil, est aussi associé aux
retrouvailles avec la mère, par-delà une forêt de bouleaux, contrastant
ainsi avec l'obstacle insurmontable de la réalité irréversible du temps.
On retrouvera ce fantasme, bien ancré dans la psyché humaine, dans la
première partie d'Andrei Roublev. Le retour au réel est d'autant plus
difficile. Ivan s'était endormi dans un moulin, il se lève pour
reprendre sa route qui passe par des marais.

Déjà, dès ce stade du film, uniquement guidé par son titre, on devine
derrière l'enfance qui va nous être contée une sorte de proto-enfance
perdue, qu'on retrouvera dans l'ombre de chaque séquence.

Il arrive aussi que les hommes dorment et rêvent. C'est le cas justement
de ce lieutenant Galtsev, qui nous est présenté en gros plan juste après
le générique. On vient le réveiller : un gamin trempé, couvert de boue,
"lunulent" dirait Joyce, qui rôdait autour du camp, a été arrêté.
Est-ce, comme il se présente, un espion travaillant pour l'armée russe,
de retour de mission, ou bien un agent ennemi, envoyé pour infiltrer les
services adverses, et obtenir ainsi de précieux renseignements ? Le
jeune garçon, qui refuse de répondre quand on l'interroge, se contente
de citer deux noms qui peuvent confirmer ce qu'il dit, et demande qu'on
appelle le PC 51. Galtsev, à la fois méfiant et fasciné par l'aplomb de
l'enfant, finit par appeler. Le lieutenant-colonel Griasnov recommande
alors de prendre soin du jeune informateur, de lui donner de quoi
écrire, et dépêche aussitôt le capitaine Kholine. Galtsev s'occupe alors
de préparer un bain pendant qu'Ivan (c'est bien lui) reproduit les
positions allemandes sur une feuille de papier, à l'aide d'aiguilles de
pins et de glands. Après l'eau maudite des marécages, l'eau bienfaisante
du baquet est l'occasion d'une métamorphose : le diablotin devient un
petit ange blond affamé. Car l'eau pour Tarkovski est aussi
purificatrice au même titre que le feu qui réchauffera Ivan dans le plan
suivant. Le lieutenant, figure paternelle, recrée une atmosphère
chaleureuse autour de l'enfant, le nourrissant et le bordant lorsque
Ivan s'assoupit.

S'intercale ici le second rêve de notre petit soldat. L'idée qui porte
la séquence est, il faut le dire, visuellement géniale. Jouant sur les
thèmes du miroir et du regard, on retrouve Ivan, plus jeune, et sa maman
penchés au-dessus de la margelle d'un puits en train d'observer le
reflet d'une étoile. La caméra, en contre-plongée au fond du puits, est
séparée d'eux par la surface de l'eau encore invisible : seuls les
doigts d'Ivan, provoquant quelques remous et troublant par ce geste même
sa propre image, nous révèleront sa présence. Du frémissement des
visages naît alors un doute vertigineux : l'image d'Ivan et sa mère se
regardant dans l'eau du puits est elle-même déjà un reflet. Et la caméra
n'est que le regard d'un autre Ivan plus âgé qui assiste à la scène
depuis le fond du puits. Un seau tombe. Ivan l'évite de justesse, mais
le seau atterrit violemment au-dessus de la margelle, éclaboussant le
sol où gît sans vie la mère du garçonnet. Le haut et le bas se mélange,
l'étoile est au fond d'un puits, la chute est ascension, préfigurant
tout le message d'Andrei Roublev.

A son réveil, Ivan, inquiet, interroge : a-t-il parlé pendant son
sommeil ? La peur de révéler ses blessures intimes ou des secrets
militaires le hante. L'entrée du capitaine Kholine est l'occasion de
chaleureuses retrouvailles, avec le fameux verre de l'amitié.
Militairement, les nouvelles ne sont pas très bonnes, puisque Ivan n'a
pas pu rejoindre le soldat Katasonov qui l'attendait à Divdoka,
qu'occupent les allemands.

On retrouve le Lieutenant-Colonel Griasnov encore au téléphone.
Katasonov (celui qu'Ivan devait rejoindre) entre dans le bureau et
apprend, admiratif, qu'Ivan est sain et sauf. Néanmoins, il faut
envisager désormais d'éloigner le jeune garçon des zones de combat, et
Griasnov veut l'envoyer à l'école des cadres. Révolte immédiate et
indignée d'Ivan qui ne veut rien savoir - c'est sa guerre - et qui
cherche vainement un soutien en Katasonov ou en Kholine. Ne lui reste
qu'une solution : la fuite pour rejoindre les partisans. Il se réfugie
dans un abri de bois, près d'une ferme tenue par un vieux fou à la
recherche respectivement d'un chauffage, puis d'un clou. Celui-ci
l'interroge, quand soudain arrivent en jeep Griasnov et ses hommes pour
récupérer Ivan. Après avoir questionné le vieillard, toujours aussi
incohérent, Ivan est rapidement retrouvé, et embarqué dans le véhicule.
Le jeune garçon a, avant que la voiture ne démarre, la délicatesse de
laisser ses provisions au  vieux dément. Ce qui est, avouons-le, d'une
naïveté touchante mais psychologiquement assez indéfendable. Je trouve
toute la séquence de toute façon assez faible, avec ce vieux fou, qui
cherche à se chauffer en temps de guerre, comme une représentation du
peuple, qui se doit d'être reconnaissant à notre petit héros populaire.
Le voyage du retour est terrible : la voiture traverse des paysages de
désolation, tandis que notre pauvre petit Ivan pleure de rage.

Changement de séquence. Une forêt de bouleaux.

Au camp, le gentil - mais qui ne veut pas le paraître - lieutenant
Galtsev donne des ordres à la jolie lieutenant-infirmière Macha. Il
s'émeut quand même quand une lettre tombe de la poche de la belle. Des
nouvelles de sa famille. Décidément il ne le dit pas, mais il a dû mal à
comprendre qu'on puisse se servir des femmes et des enfants en temps de
guerre. Mais dès qu'il entend s'approcher Kholine, alors il se fait plus
dur, et en rajoute dans les remontrances. Il lui ordonne de prendre en
charge le service sanitaire et que sa mission consiste en l'éradication
des poux, véritable fléau du camp.

Nous revoilà dans la forêt de bouleaux. Lonia (le capitaine Léonide
Kholine) tente de séduire Macha la moscovite. Elle résiste un petit peu.
Ici un petit clin d'oeil assez sympathique où la même métaphore sert
deux situations différentes : dans le premier plan du film, on voyait le
jeune Ivan en train d'observer une araignée sur sa toile : l'arthropode
tisseur pouvait symboliser l'Histoire avec un grand H prenant dans ses
terribles filandres le jeune garçon ; cette fois-ci, Macha regardant la
toile d'araignée, on devine déjà qu'il va y avoir, dans cette forêt de
bouleaux, un chasseur et une victime. Pendant que le jeune et gentil
lieutenant Galtsev affolé, apprend que le capitaine - autrement dit le
loup - est dans les bois avec le petit chaperon rouge et qu'il se met à
leur recherche, notre Kholine qui fait passer une épreuve à Macha,
consistant à marcher en équilibre sur un arbre abattu. La jolie jeune
fille n'a même pas peur et veut le prouver. Quand le capitaine,
serviable, lui propose de la rattraper dans ses bras, elle refuse,
chancelante. Rusé, le capitaine, comme l'araignée, continue à tisser ses
filets, et c'est au franchissement d'un fossé qu'il pourra l'embrasser
fougueusement, pendant que l'infirmière est suspendue au-dessus du trou,
les pieds se balançant dans le vide, comme un petit insecte prisonnier
de la toile. Macha s'éloigne alors, Léonide l'appelle, elle obéit, il la
rejette. Il a gagné. Elle est amoureuse et court à travers les bouleaux
tous identiques, et pourtant il en est un, près duquel elle a eu un
moment de bonheur intense. Le capitaine arrive, mais c'est trop tard
(pour lui).

On revient entre hommes. Kholine rejoint Katasonov qui est à son poste
d'observation, prend sa place, et demande au jeune et gentil lieutenant
Galtsev les plans du fortin. Quand Katasonov croise Galtsev, il lui
remet un disque phonographique, tout en lui promettant de réparer son
gramophone. Il est question d'opérations de débarquements. Tarkovski
insère alors un plan sur deux pendus devant le blockhaus : la vision
d'horreur, sensée effrayée l'ennemi, n'est qu'apparence : on apprendra
qu'il s'agit en fait de deux éclaireurs russes, morts en mission, deux
compagnons de Katasonov : Liakhov et Morov. Le capitaine Kholine prend
petit à petit la situation du fort en mains, et interroge Galtsev,
dépossédé de son pouvoir par la présence de ce supérieur, sur le
matériel disponible. Le jeune lieutenant ne semble pas prêt à collaborer
de manière totale, mais n'a pas le choix. L'oeil de Kholine pétille
lorsqu'il évoque la jeune infirmière, et Galtsev est trop gentil pour
lui coller un pain.

Puisqu'on parle de Macha, la voilà toute guillerette, abordée par un
homme à lunettes qui dit l'avoir connu pendant ses études. La jeune
fille a l'air ailleurs, et quand passe son amoureux, elle ne peut
s'empêcher de sourire bêtement. Ce passage, difficile à interpréter, est
peut-être en rapport avec le thème du souvenir. Le passé, pour une fois
perturbateur, vient troubler, déranger le présent de Macha, qui
d'ailleurs ne le reconnaît pas. Une manière de dire toute la
subjectivité de notre mémoire, qui filtre, déforme, arrange à sa guise.
Musique et valse de la caméra à travers les bouleaux de son bonheur.

Mais l'amour n'a qu'un temps et l'image des deux pendus nous rappelle la
dure réalité de la guerre.

Ici on peut estimer que s'achève la première partie du film. Le
spectateur est en droit d'imaginer une certaine rupture temporelle, car
Ivan est de retour, sans doute d'un bref séjour à l'école.

Kholine demande à Galtsev de lui fournir quelques revues, mais Ivan
n'est pas du tout emballé et dit les avoir déjà lues. Son stage ne l'a
pas changé. Il veut toujours en découdre. Ivan finit par consulter un
album contenant des gravures de Dürer (1471-1528), représentant des
scènes de guerre. Le jeune garçon, saisi par la force des images, les
voit à travers toute son actualité et sa sensibilité exacerbée. Les
gravures témoignent pour lui, dans un mélange entre passé et présent,
entre représentation et réalité, de la cruauté de l'ennemi allemand
piétinant des innocents. Il restera sur l'idée que non décidément ces
allemands-là ne sauraient avoir des écrivains dignes de ce nom, malgré
les efforts louables d'un Galtsev qui tente de lui faire prendre un peu
de recul. Un plan sur une cloche posée sur le plancher de la pièce. La
discussion en vient à porter sur les modalités d'une opération
d'infiltration, dont les acteurs seraient le capitaine Kholine, le
soldat Katosonov et Ivan. Galtsev demande à en faire partie et la
tension montre entre lui et le capitaine.

Ivan, heureux, se voit prêter un magnifique couteau, le pauvre Katasonov
lui en promettant un semblable pour le lendemain. Il n'en aura pas
l'occasion. L'opération se prépare, et Galtsev parti en reconnaissance
avec Kholine l'interroge sur le passé d'Ivan. Toutes les conversations
entre Kholine et Galtsev sont vouées à tourner court et celle-ci ne
déroge pas à la règle, se terminant sur une petite dispute concernant la
possible adoption d'Ivan par Kholine, encouragée par Galtsev mais
rejetée par le capitaine, qui, malgré son amour pour l'enfant, refuse
une telle responsabilité.

Pendant ce temps, le garçon, resté seul dans le blockhaus, hisse la
cloche au bout d'une corde. Jouant à la guerre, il s'entraîne dans la
pièce obscure, rampe, se parle, s'encourage, imagine un scénario. Il
sonne la cloche, des clameurs imaginaires s'élèvent. Il joue une
tragédie dans laquelle il retrouve et punit les coupables de son
malheur, du meurtre de sa famille. Il s'effondre en larmes.  Des
explosions, bien réelles cette fois, retentissent. A l'extérieur, une
barque est pulvérisée sous les bombes ennemies. Branle-bas de combat. Au
milieu de l'affolement, le lieutenant Galtsev, inquiet pour Ivan, le
retrouve dans la pièce. Mais le garçon reste imperturbable et affirme
qu'il n'est pas effrayé. Dans un dernier plan immensément suggestif, une
nouvelle explosion fait s'incliner une croix dans le brouillard et la
fumée finit par masquer le soleil. On entend alors le chant d'un oiseau.
Et là, le spectateur sent qu'il y a des métaphores à ne surtout pas
commenter ou expliciter, sous peine de les détruire sous le verbiage
oiseux.

Un peu plus tard.

Le lieutenant Galtsev tente de raisonner Ivan, depuis trop longtemps
ballotté d'internats en camps militaires, entre l'armée régulière et les
partisans. Le gamin finit par s'énerver.

Le capitaine Kholine, gêné, toussotant, informe Ivan que Katasonov a été
rappelé en urgence pour une mission. Ivan est désagréablement surpris et
frustré que son ami ne soit même pas passé pour lui dire au revoir. Sa
défection oblige Kholine à demander au lieutenant Galtsev de le
remplacer pour la mission de débarquement. Galtsev, pris au dépourvu,
finit par accepter, envisageant de nommer son second Gouchine au
commandement du fortin.

En attendant, Ivan s'allonge et scrute le plafond. Il y remarque
l'inscription "Vengez-nous !". C'est le temps du troisième rêve. Les
deux premiers avaient mis en scène l'amour maternel. Les deux derniers
concerneront essentiellement la soeur. Un camion transportant une
cargaison de pommes roule sous une averse torrentielle. Deux enfants,
Ivan et sa soeur, sont dans la remorque. Leurs visages sont ruisselants
de pluie. En arrière-plan, le paysage, en négatif, défile. Ivan propose
une première pomme à sa soeur, qui la refuse. Il lui tend alors un
second fruit. La petite fille sourit. Le chargement de pommes se déverse
sur la chaussée, et des chevaux viennent les croquer.

Kholine réveille Ivan. C'est l'heure du départ, juste le temps d'une
pensée pour l'absent Katasonov et de préparer quelques victuailles. Le
garçon s'habille en sautillant pendant que le lieutenant Galtsev met le
phono en marche. Dehors, rencontrant un de ses soldats, Galtsev a le
temps de s'apercevoir que le capitaine a caché la mort de Katasonov. Les
trois compagnons s'embarquent sur leur frêle esquif. Passant devant les
deux pendus, ils glissent silencieusement à travers les eaux boueuses et
la mitraille, Galtsev à la rame, Kholine au gouvernail et Ivan à la
proue. Progressant lentement, s'arrêtant, descendant de la barque pour
la pousser, l'eau jusqu'aux mollets, ils cherchent à accompagner Ivan,
seul capable de passer inaperçu près des lignes ennemies, le plus loin
possible. Des coups de feu retentissent, c'est la limite, le moment de
se séparer. Ivan embrasse Kholine, et rendez-vous est donné à Fedorovka.
On perd de vue Ivan. Galtsev et Kholine restent dans le cadre. Une
patrouille passe sans les apercevoir. Le lieutenant, nerveux et
impulsif, prêt à combattre, est retenu par le capitaine. Ils récupèrent
la barque et y installe des cadavres pour faire diversion. Ils finissent
par atteindre une rive, sur laquelle s'est écrasée un avion, et épuisés
rentrent à la caserne.

L'atmosphère est lourde dans la pièce du blockhaus. L'attente dans le
silence pour deux hommes. Qu'est devenu Ivan ? A-t-il réussi la mission
? Est-il encore vivant ? Une même angoisse, un même souci étreint
Galtsev et Kholine. Ivan parvient à réunir par son absence les deux
rivaux. Le capitaine finit par mettre en marche le phonographe. Macha
apparaît pour annoncer sa mutation à l'arrière, demandée par le
lieutenant Galtsev en vue de la protéger. Kholine apparaît affecté. Il
se tourne pour aller arrêter la musique, et la jeune femme en profite
pour s'éclipser. Leurs chemins se séparent.

Les cloches de la victoire résonnent. La capitulation de Berlin. Scènes
de liesse, immeubles saccagés, cadavres, pendaisons, spectacles de mort,
le corps carbonisé de Goebbels étendu aux côtés de sa famille
empoisonnée.

Les ruines d'une bibliothèque. Au milieu des feuilles de papier jonchant
le sol, le lieutenant Galtsev découvre une à une les fiches des
prisonniers condamnés. Ivan en fait partie. L'arrière salle cache une
salle de torture et d'exécution. Galtsev imagine, par voix interposées,
avec effroi la fin terrible du jeune garçon.

La tête d'Ivan roule.

Dernier rêve qui clôt le film : une plage, des camarades de jeu, sa mère
qui s'éloigne, rassurée, la soeur est là aussi, partie de cache-cache,
puis la course poursuite heureuse sur le sable. Ivan essaie de rattraper
sa soeur.

Etrange film de guerre (évidemment Tarkovski récuserait à juste titre ce
qualificatif, comme il refusait le terme de science-fiction pour
Stalker) où l'ennemi reste la plupart du temps invisible, qu'il se
confonde avec l'environnement marécageux, à la fois danger et refuge,
qui entoure le fortin, ou bien qu'il apparaisse sur des gravures dans un
étrange mélange entre passé et présent, ou encore qu'ils soient à l'état
de cadavres, comme dans les séquences de Berlin. Seuls attestent de
cette présence les explosions, les tirs et les morts. Malgré toutes les
offres qui lui sont proposées, Ivan demeure prisonnier volontaire de sa
vengeance et de ces marais, qui font penser inévitablement à Paludes de
Gide, dans lequel un certain Tityre se contente de son champ de pierres
et de sa tour cernée par les marais. Le film suivant de Tarkovski,
Andrei Roublev, montrera ce que peut produire un homme lorsqu'il
parvient à dépasser les réalités du monde dans lequel il vit.

Rousseau.

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