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[Revelations] L'Enfance d'Ivan - Perspectives - 2/2


  • Subject: [Revelations] L'Enfance d'Ivan - Perspectives - 2/2
  • From: "rousseau" <cambe.c@com.invalid>
  • Date: 08 Sep 2003 21:45:05 GMT
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  • Reply-to: "rousseau" <cambe.c@ifrance.com>
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L'enfance d'Ivan ou l'enfance évanouie
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En abordant la place de l'enfant dans la société, Tarkovski le confronte
à un état paroxystique de la réalité : la guerre.

Sans tomber dans l'adulation béate d'une jeunesse innocente, qualifiée
d'âge lyrique par Kundera, il s'agit ici de considérer ce stade de
manière biologique, voire organique, c'est-à-dire dans sa "nécessité
d'être" au niveau de l'évolution. Envisagés ainsi, les erreurs
inévitables, les enthousiasmes naïfs, l'imaginaire débordant
apparaissent alors comme un long apprentissage préparatoire à l'âge
adulte, à la fois accumulation d'expériences et de savoirs, mais aussi
moments privilégiés, sous la protection supposée et bienvenue d'êtres
bienveillants et prêts à passer l'éponge.

Ivan est encore un enfant, mais un enfant qui refuse de l'être. La
guerre lui a enlevé ce qu'il considérait comme vital à sa condition
d'enfant, et désormais, il souffre que l'on continue à voir en lui un
gamin immature, tout en regrettant un âge d'or à jamais disparu. En
poursuivant une vengeance vaine au nom d'un passé dont il ne veut pas
considérer le caractère révolu, Ivan prouve, par son attitude même,
qu'il est resté enfant. Ses rêves montrent que son souhait le plus cher
serait de retrouver ce statut d'élu. Ivan est donc tiraillé par des
sentiments contradictoires et inconciliables : dans un étrange
raisonnement, il lui faut devenir adulte, du moins tel qu'il conçoit la
maturité, pour mieux pouvoir retrouver et jouir de son enfance, même si
cette enfance demeure à jamais inaccessible autrement que sous forme de
chimères.

Confronter ce film du passé à l'actualité, c'est une manière de lui
rendre hommage. Que peut nous dire l'enfance d'Ivan à l'aune de notre
troisième millénaire et de notre modernité ? Peut-être une chose, qui
peut sembler choquante, mais qui vaut d'être posée, et toute analyse se
doit de pousser aux extrémités la réflexion qui peut naître d'une
œuvre, quitte à faire marche arrière le moment venu. Le statut de
l'enfance n'a jamais été aussi discuté : droits de l'enfant, déclaration
universelle, travail des divers organismes internationaux, etc..
Certains s'inquiètent dans nos sociétés modernes de certaines formes de
jeunisme, et des privilèges exorbitants, relayés par les média, la mode
et la publicité, dont bénéficie désormais la jeunesse. Mais à bien y
regarder, ce qui semble se jouer, c'est plutôt de manière étrange, mais
sans doute pas contradictoire, ce qu'on pourrait appeler une
"adultérisation" forcée de l'enfant, autrement dit le raccourcissement
significatif de la période d'irresponsabilité à laquelle correspond
habituellement ce qu'on appelle la minorité. Cette dernière, battue en
brèche par de nouveaux droits, mais aussi de nouveaux devoirs, se charge
de nouvelles responsabilités : l'enfant devient pour son malheur un
sujet à part entière. Il suffit de lire la Déclaration Universelle des
Droits de l'Enfant pour le sentir à travers tous les nouveaux droits
qu'elle énumère. Le destin d'Ivan, toutes proportions gardées, se répand
à l'échelle de la culture occidentale. Les enfants ne sont plus des
enfants. Ils se chargent de toute la responsabilité, incompatible avec
leur ancien statut, à la fois plus risqué mais par certains côtés plus
protecteur. Sollicités dès le plus jeune âge, pour des raisons à la fois
commerciales et de performances, le temps de l'enfance se voit peu à peu
réduit comme peau de chagrin. L'enfant de nos sociétés se doit désormais
d'être citoyen du monde, consommateur averti, concurrentiel et
polyvalent.

Mais ce n'est pas tout. Le danger ne vient pas que des domaines social
et juridique. Le biologique aussi n'est pas en reste. A l'heure des
manipulations génétiques, les perspectives de clonage menacent la
reproduction sexuée et donc les phases naturelles du développement.
Ainsi nous arriverions à la pensée incroyable que dans nos sociétés,
l'enfant est un être en voie de disparition. Etrange ironie de
l'histoire du monde qui, après avoir consacré la reproduction sexuée
comme étant la plus efficace en termes d'évolution, en verrait le
bénéficiaire principal, autrement dit l'homme, l'abandonner, dans un
acte probable de suicide collectif. L'enfant est ainsi toujours en
situation d'équilibre, de fragilité, qu'il soit confronté à une
situation qui fait de lui un être inférieur, comme à certaines époques
ou dans les pays sous-développés où il est exploité par le travail ou
écrasé par la misère, ou bien qu'il soit en définitive nié dans son
statut comme dans les sociétés modernes.

Loin de mettre en valeur la jeunesse, ses passions et son "innocence",
la société moderne dompte et confronte de plus en plus tôt ses protégés
au monde réel, permettant d'élargir le marché des adultes.
Court-circuitant ainsi tout ce qui fait la richesse du premier âge : la
découverte de soi-même et de l'Autre, qui permet, dans la durée, une
construction plus solide de l'humain. On peut estimer que l'âge lyrique,
bien que fondée sur toutes sortes d'illusions et d'idioties, est une
étape primordiale au développement et à l'évolution. En détruisant de
cette manière le dernier refuge de la chimère poétique et de
l'irréalité, on peut craindre que non seulement, les fondations de
l'humanité étant ainsi sapées, l'espèce n'en devienne que plus fragile,
mais encore que l'enfant contrarié ne se retourne contre l'adulte dans
des phénomènes de violence, dont certains faits divers récents montrent
qu'ils sont de moins en moins isolés.



L'enfance d'Ivan ou l'enfance déviée
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Si le monde adulte est celui de la réalité (mais l'est-il vraiment ?),
celui de l'enfant est donc le monde de la virtualité et de l'imaginaire.
Tout bien considéré, le mythe de l'enfant héros, et Ivan en est un, est
très révélateur : rappelons-nous la légende du jeune Joseph Bara, engagé
dans les troupes révolutionnaires, et tombé au combat en 1793 face aux
troupes vendéennes. Agé de 14 ans au moment des faits, alors qu'il est
sommé par ses ennemis de crier "Vive le Roi!", il préfère mourir en
acclamant la République. Evidemment, on soupçonne Robespierre à la
recherche de symboles lui permettant d'asseoir sa dictature, d'avoir
largement enjolivé la réalité et contribué à forger ce nouveau mythe du
jeune martyr, qui renaîtra à plusieurs reprises au gré de l'Histoire. Ce
qui est fascinant, et qui en même temps nous effraie à chaque fois,
c'est qu'un enfant puisse mourir pour une cause sérieuse, en
l'occurrence la Révolution. Ainsi, tout se passe comme si, au lieu que
sa foi se nourrisse des idées, ce soit au contraire celle-ci qui
conforte et stimule les adultes. Il suffit à l'enfant d'abandonner son
territoire de jeux pour celui des adultes pour tout à coup être pris
terriblement au sérieux. Mais c'est aussi parce qu'il transporte avec
lui son univers et ses modes de pensées enfantins, qu'il suscite
l'admiration et ne peut être confondu avec l'adulte. En quittant le
domaine de la virtualité et de l'irréalité tout en conservant son regard
inadapté, il transfigure la réalité, qui ne saurait lui pardonner une
telle approche. Par ce décalage irréductible, son existence n'est pas de
la même nature que celle des autres, Ivan vit la réalité sur un mode
foncièrement différent : il est irrémédiablement ailleurs, loin de nous.
Témoin, cette perpétuelle confusion d'Ivan, quant au rêve et à la
réalité. Construit dans et par la violence, le petit homme n'a pas le
choix, il ne peut plus revenir en arrière, et en même temps ne peut pas
survivre à la guerre. Car cette dernière le nourrit, le sauvant et le
perdant tout à la fois. En éliminant ses parents, la guerre a
définitivement égaré ce montre hybride, à la fois pétri de haine et
d'innocence, le rendant à jamais inapte à tout environnement autre que
guerrier. Son destin ne peut se faire qu'à l'horizon de la guerre; seule
issue possible à sa fuite devant l'angoisse qui l'étreint. Ivan court à
son suicide pour ne plus se souvenir : l'horreur du champ de bataille
plutôt que les rêves tournant au cauchemar. L'hallucination menace la
réalité, une réalité ressentie comme infiniment moins dangereuse, plus
rassurante, malgré la situation. Telle est le paradoxe monstrueux : le
royaume de l'action le réconforte, lui permettant de se projeter vers
l'univers extérieur, du moment qu'il n'a plus à supporter ses visions
intérieures. Cet être a fait sien le monde de la guerre, devenu un
besoin et dans lequel il s'abreuve et trouve la force de vivre. Toutes
les tentatives pour l'éloigner du combat ne feront que renforcer son
désir de retourner au front. Dans le film, l'émerveillement des adultes
pour la témérité d'Ivan est accompagné de la peur sourde d'agir contre
nature. La question se pose à un moment donné du film, sur l'adoption
d'Ivan : comble d'ironie, l'un des protagonistes avoue qu'il n'est pas
assez mature pour le prendre sous son aile. Mais la vérité, c'est que
non seulement Ivan n'a plus besoin de parents, l'amour lui étant devenu
à la fois impossible et intolérable (c'est une des raisons pour
lesquelles je trouve faible la séquence du vieillard avec son coq), mais
encore que l'impossible deuil de l'enfance à jamais disparue compromet
désormais toute possibilité de paternité (nous y reviendrons). Quand le
garçon doit se séparer de ces compagnons pour poursuivre vers le front,
ce sont les adultes qui paraissent le plus perturbés et qui font preuve
de tendresse. Ivan, lui, est comme attiré, disparaissant dans les
marais. De toute façon, nous dit Tarkovski, tous les soldats qui
l'entourent, qui meurent aussi de cette guerre, sont des orphelins sans
avenir, broyés par l'Histoire, qui fait aussi d'eux des héros, pour leur
plus grand malheur, car de façon irréversible. On ne saurait survivre à
la guerre, sa marque indélébile ne peut que s'élargir, et la paix, la
victoire même ne fait qu'aggraver la douleur des héros. Tel est le prix
à payer. Il ne s'agit pas de condamner toute forme d'héroïsme, ou de
remettre en cause sa nécessité - le Mal n'a pas pour habitude d'être
vaincu par les armes du Bien - juste d'en connaître la véritable valeur.
De manière évidente, les cauchemars, les pleurs et la mort du jeune
garçon nous rappellent sans cesse l'inadéquation de sa démarche face à
la réalité, cette même inadaptation au réel, qui, certains le craignent,
est en train, semble-t-il, de gangrener d'autres jeunes cerveaux à
travers les nouvelles technologies du virtuel.

Qu'est-ce qu'un héros ? C'est l'une des questions que se pose le jeune
réalisateur de 28 ans. Et sa réponse est ambiguë : un héros, c'est celui
qui s'alimente de la guerre, qui en a besoin, et qui ne peut y survivre.
Une cause, continue-t-il de s'interroger, vaut-elle la mort d'un enfant,
et par voie de généralisation, la mort de quiconque ? L'Histoire est
irrémédiablement tragique : chaque joie communautaire, chaque victoire
sur l'ennemi, chaque bataille gagnée se fait sur des cadavres. La
communauté contre l'individu. Ivan meurt loin de chez lui (la mort en
exil déjà) et ne sera pas pleuré, sa famille ayant été assassinée. Il
représente la tâche, qu'il ne s'agit pas d'oublier, laissée par tout
succès, toute conquête collective. La mort d'un enfant ne peut être
rachetée par rien. C'est une dette inutile, une perte irréparable.
Rappelons qu'il existe aujourd'hui dans le monde, d'après les chiffres
de l'Unicef, 300 000 enfants, qui, d'une manière ou d'une autre, sont
directement engagés dans des conflits, qu'ils soient recrutés en tant
que messagers, espions, porteurs, cuisinières, concubines ou tout
simplement comme combattants en première ligne.



L'enfance d'Ivan ou l'enfance divine
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Tarkovski n'aura donc cessé au cours de son œuvre de s'interroger sur
l'enfance, et d'abord sur la sienne propre. L'enfance, c'est bien sûr un
temps donné, mais ce sont aussi des lieux : la maison familiale, avec
ses êtres, ses couloirs, ses greniers, ses livres ; une patrie avec ses
forêts, sa terre, ses codes ; de longues rêveries, au bord de l'eau ou
près d'un feu. De cette époque de tous les possibles (Stalker), de ce
temps qui nous condamne à l'exil définitif (Nostalgia); de ce passé qui
pourtant forge l'homme du présent (Le Miroir), Tarkovski a réussi peu à
peu, plan après plan, film après film à tisser les liens universels et
trans-générationnels. Le thème de l'enfance chez le réalisateur russe
est inextricablement, parfois inexplicablement pour nous citadins, lié à
celui de la nature, et L'Enfance d'Ivan, ne déroge pas à la règle.
Est-ce donc le choc du premier contact, que ce soit avec la faune, la
flore ou les éléments, qui motive cette obsession ? L'animal, que ce
soit le cheval (par ex. Andrei Roublev) ou le chien (Stalker ou
Nostalgia), la forêt, les herbes, le feu, l'eau, le vent, la terre, le
ciel, le soleil, les pierres ne semblent prendre leur véritable sens
qu'à travers le reflet troublé de la mémoire de l'enfant devenu adulte.
Même Ivan, dont la jeunesse a été violemment interrompue, se raccroche
viscéralement, on pourrait dire organiquement, à des images bucoliques,
semblant dire qu'il vient de la nature, et qu'il veut y retourner,
serait-ce en s'enfonçant dans cette eau boueuse et glaciale qui le
sépare des lignes ennemies. D'ailleurs, au fur et à mesure que l'œuvre
se construira, les scènes claires, "propres", lumineuses cèderont peu à
peu la place à une mémoire plus trouble, plus "limoneuse", plus
fangeuse, la nostalgie gagnera même sur un décor de ruines, sombre,
Tarkovski finissant par montrer qu'elle n'est peut-être pas forcément
liée au bonheur du passé, mais à la mémoire, via le présent nécessaire à
la sublimation, des racines, quelles qu'elles soient. Ainsi, l'eau
croupissante sous des brouillards noyés de nuit, les déblais envahissant
les hangars humides, les alluvions éclairés de vapeurs lunaires, les
nappes souterraines rythmées par les égouttements, les ruelles inondées
sous des feux nocturnes, les mares stagnantes aux déchets informes, les
lianes inextricables s'enfonçant dans la vase, encombreront et
noirciront de plus en plus les paysages mentaux de l'enfance, comme si
le fleuve que traverse Ivan avait débordé, recouvrant de ses effluves
pestilentielles les représentations idéales du passé. L'enfance devient
en quelque sorte "inconditionnelle", elle n'est pas une expérience
directe, et seul le prisme du temps et du souvenir peut en rendre toutes
les couleurs, toutes les surfaces, ou plus justement toutes les strates,
les couches successives. Tarkovski se fait géologue de la mémoire. Nous
sommes très proches de Proust. Le cinéma, "sculpture dans du temps",
devient l'allié incontournable de cette reconstruction de structure,
épousant par la forme même la figure de ce qu'il imite. Et il n'est pas
jusqu'à cette perte irrémédiable, ce bannissement inévitable que la
mémoire adoucit, qui ne préfigure l'exil concret - jusqu'à en mourir -
que devra subir Tarkovski, dont l'œuvre ne semble avoir été que la
préparation à ce douloureux éloignement.

Joyce disait l'inanité de la paternité biologique, Tarkovski, à la suite
de l'auteur de la Recherche, renchérit en montrant l'impossibilité de
toute paternité : des êtres en deuil de leur propre passé ne sauraient
devenir parents. Pas étonnant que le capitaine Kholine, malgré toute son
affection pour le garçon, se refuse à l'adoption d'Ivan. Cet
effondrement de la parentalité n'est évidemment pas total : car chez
Tarkovski, subsiste néanmoins la maternité, toujours à travers le
souvenir, et même l'épouse sera le plus souvent perçue en tant que mère
(voir Le Miroir où la même actrice interprète les deux rôles, mère et
épouse, du narrateur). Sans doute la biographie du réalisateur y est
pour quelque chose. Il n'y a qu'à constater l'absence du père d'Ivan,
redoublé par son assassinat "à part" : il n'existe pas non plus dans les
rêves du garçon. Pour Tarkovski, l'identité de l'homme passe, se
construit invariablement par la femme, et cette vérité, qui prendra
toute son ampleur dans l'œuvre future, est indéniablement déjà en germe
dans l'Enfance d'Ivan.

Rousseau.

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