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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Revelations] L'Enfance d'Ivan - Perspectives - 2/2
L'enfance d'Ivan ou l'enfance évanouie -------------------------------------- En abordant la place de l'enfant dans la société, Tarkovski le confronte à un état paroxystique de la réalité : la guerre. Sans tomber dans l'adulation béate d'une jeunesse innocente, qualifiée d'âge lyrique par Kundera, il s'agit ici de considérer ce stade de manière biologique, voire organique, c'est-à-dire dans sa "nécessité d'être" au niveau de l'évolution. Envisagés ainsi, les erreurs inévitables, les enthousiasmes naïfs, l'imaginaire débordant apparaissent alors comme un long apprentissage préparatoire à l'âge adulte, à la fois accumulation d'expériences et de savoirs, mais aussi moments privilégiés, sous la protection supposée et bienvenue d'êtres bienveillants et prêts à passer l'éponge. Ivan est encore un enfant, mais un enfant qui refuse de l'être. La guerre lui a enlevé ce qu'il considérait comme vital à sa condition d'enfant, et désormais, il souffre que l'on continue à voir en lui un gamin immature, tout en regrettant un âge d'or à jamais disparu. En poursuivant une vengeance vaine au nom d'un passé dont il ne veut pas considérer le caractère révolu, Ivan prouve, par son attitude même, qu'il est resté enfant. Ses rêves montrent que son souhait le plus cher serait de retrouver ce statut d'élu. Ivan est donc tiraillé par des sentiments contradictoires et inconciliables : dans un étrange raisonnement, il lui faut devenir adulte, du moins tel qu'il conçoit la maturité, pour mieux pouvoir retrouver et jouir de son enfance, même si cette enfance demeure à jamais inaccessible autrement que sous forme de chimères. Confronter ce film du passé à l'actualité, c'est une manière de lui rendre hommage. Que peut nous dire l'enfance d'Ivan à l'aune de notre troisième millénaire et de notre modernité ? Peut-être une chose, qui peut sembler choquante, mais qui vaut d'être posée, et toute analyse se doit de pousser aux extrémités la réflexion qui peut naître d'une œuvre, quitte à faire marche arrière le moment venu. Le statut de l'enfance n'a jamais été aussi discuté : droits de l'enfant, déclaration universelle, travail des divers organismes internationaux, etc.. Certains s'inquiètent dans nos sociétés modernes de certaines formes de jeunisme, et des privilèges exorbitants, relayés par les média, la mode et la publicité, dont bénéficie désormais la jeunesse. Mais à bien y regarder, ce qui semble se jouer, c'est plutôt de manière étrange, mais sans doute pas contradictoire, ce qu'on pourrait appeler une "adultérisation" forcée de l'enfant, autrement dit le raccourcissement significatif de la période d'irresponsabilité à laquelle correspond habituellement ce qu'on appelle la minorité. Cette dernière, battue en brèche par de nouveaux droits, mais aussi de nouveaux devoirs, se charge de nouvelles responsabilités : l'enfant devient pour son malheur un sujet à part entière. Il suffit de lire la Déclaration Universelle des Droits de l'Enfant pour le sentir à travers tous les nouveaux droits qu'elle énumère. Le destin d'Ivan, toutes proportions gardées, se répand à l'échelle de la culture occidentale. Les enfants ne sont plus des enfants. Ils se chargent de toute la responsabilité, incompatible avec leur ancien statut, à la fois plus risqué mais par certains côtés plus protecteur. Sollicités dès le plus jeune âge, pour des raisons à la fois commerciales et de performances, le temps de l'enfance se voit peu à peu réduit comme peau de chagrin. L'enfant de nos sociétés se doit désormais d'être citoyen du monde, consommateur averti, concurrentiel et polyvalent. Mais ce n'est pas tout. Le danger ne vient pas que des domaines social et juridique. Le biologique aussi n'est pas en reste. A l'heure des manipulations génétiques, les perspectives de clonage menacent la reproduction sexuée et donc les phases naturelles du développement. Ainsi nous arriverions à la pensée incroyable que dans nos sociétés, l'enfant est un être en voie de disparition. Etrange ironie de l'histoire du monde qui, après avoir consacré la reproduction sexuée comme étant la plus efficace en termes d'évolution, en verrait le bénéficiaire principal, autrement dit l'homme, l'abandonner, dans un acte probable de suicide collectif. L'enfant est ainsi toujours en situation d'équilibre, de fragilité, qu'il soit confronté à une situation qui fait de lui un être inférieur, comme à certaines époques ou dans les pays sous-développés où il est exploité par le travail ou écrasé par la misère, ou bien qu'il soit en définitive nié dans son statut comme dans les sociétés modernes. Loin de mettre en valeur la jeunesse, ses passions et son "innocence", la société moderne dompte et confronte de plus en plus tôt ses protégés au monde réel, permettant d'élargir le marché des adultes. Court-circuitant ainsi tout ce qui fait la richesse du premier âge : la découverte de soi-même et de l'Autre, qui permet, dans la durée, une construction plus solide de l'humain. On peut estimer que l'âge lyrique, bien que fondée sur toutes sortes d'illusions et d'idioties, est une étape primordiale au développement et à l'évolution. En détruisant de cette manière le dernier refuge de la chimère poétique et de l'irréalité, on peut craindre que non seulement, les fondations de l'humanité étant ainsi sapées, l'espèce n'en devienne que plus fragile, mais encore que l'enfant contrarié ne se retourne contre l'adulte dans des phénomènes de violence, dont certains faits divers récents montrent qu'ils sont de moins en moins isolés. L'enfance d'Ivan ou l'enfance déviée ------------------------------------ Si le monde adulte est celui de la réalité (mais l'est-il vraiment ?), celui de l'enfant est donc le monde de la virtualité et de l'imaginaire. Tout bien considéré, le mythe de l'enfant héros, et Ivan en est un, est très révélateur : rappelons-nous la légende du jeune Joseph Bara, engagé dans les troupes révolutionnaires, et tombé au combat en 1793 face aux troupes vendéennes. Agé de 14 ans au moment des faits, alors qu'il est sommé par ses ennemis de crier "Vive le Roi!", il préfère mourir en acclamant la République. Evidemment, on soupçonne Robespierre à la recherche de symboles lui permettant d'asseoir sa dictature, d'avoir largement enjolivé la réalité et contribué à forger ce nouveau mythe du jeune martyr, qui renaîtra à plusieurs reprises au gré de l'Histoire. Ce qui est fascinant, et qui en même temps nous effraie à chaque fois, c'est qu'un enfant puisse mourir pour une cause sérieuse, en l'occurrence la Révolution. Ainsi, tout se passe comme si, au lieu que sa foi se nourrisse des idées, ce soit au contraire celle-ci qui conforte et stimule les adultes. Il suffit à l'enfant d'abandonner son territoire de jeux pour celui des adultes pour tout à coup être pris terriblement au sérieux. Mais c'est aussi parce qu'il transporte avec lui son univers et ses modes de pensées enfantins, qu'il suscite l'admiration et ne peut être confondu avec l'adulte. En quittant le domaine de la virtualité et de l'irréalité tout en conservant son regard inadapté, il transfigure la réalité, qui ne saurait lui pardonner une telle approche. Par ce décalage irréductible, son existence n'est pas de la même nature que celle des autres, Ivan vit la réalité sur un mode foncièrement différent : il est irrémédiablement ailleurs, loin de nous. Témoin, cette perpétuelle confusion d'Ivan, quant au rêve et à la réalité. Construit dans et par la violence, le petit homme n'a pas le choix, il ne peut plus revenir en arrière, et en même temps ne peut pas survivre à la guerre. Car cette dernière le nourrit, le sauvant et le perdant tout à la fois. En éliminant ses parents, la guerre a définitivement égaré ce montre hybride, à la fois pétri de haine et d'innocence, le rendant à jamais inapte à tout environnement autre que guerrier. Son destin ne peut se faire qu'à l'horizon de la guerre; seule issue possible à sa fuite devant l'angoisse qui l'étreint. Ivan court à son suicide pour ne plus se souvenir : l'horreur du champ de bataille plutôt que les rêves tournant au cauchemar. L'hallucination menace la réalité, une réalité ressentie comme infiniment moins dangereuse, plus rassurante, malgré la situation. Telle est le paradoxe monstrueux : le royaume de l'action le réconforte, lui permettant de se projeter vers l'univers extérieur, du moment qu'il n'a plus à supporter ses visions intérieures. Cet être a fait sien le monde de la guerre, devenu un besoin et dans lequel il s'abreuve et trouve la force de vivre. Toutes les tentatives pour l'éloigner du combat ne feront que renforcer son désir de retourner au front. Dans le film, l'émerveillement des adultes pour la témérité d'Ivan est accompagné de la peur sourde d'agir contre nature. La question se pose à un moment donné du film, sur l'adoption d'Ivan : comble d'ironie, l'un des protagonistes avoue qu'il n'est pas assez mature pour le prendre sous son aile. Mais la vérité, c'est que non seulement Ivan n'a plus besoin de parents, l'amour lui étant devenu à la fois impossible et intolérable (c'est une des raisons pour lesquelles je trouve faible la séquence du vieillard avec son coq), mais encore que l'impossible deuil de l'enfance à jamais disparue compromet désormais toute possibilité de paternité (nous y reviendrons). Quand le garçon doit se séparer de ces compagnons pour poursuivre vers le front, ce sont les adultes qui paraissent le plus perturbés et qui font preuve de tendresse. Ivan, lui, est comme attiré, disparaissant dans les marais. De toute façon, nous dit Tarkovski, tous les soldats qui l'entourent, qui meurent aussi de cette guerre, sont des orphelins sans avenir, broyés par l'Histoire, qui fait aussi d'eux des héros, pour leur plus grand malheur, car de façon irréversible. On ne saurait survivre à la guerre, sa marque indélébile ne peut que s'élargir, et la paix, la victoire même ne fait qu'aggraver la douleur des héros. Tel est le prix à payer. Il ne s'agit pas de condamner toute forme d'héroïsme, ou de remettre en cause sa nécessité - le Mal n'a pas pour habitude d'être vaincu par les armes du Bien - juste d'en connaître la véritable valeur. De manière évidente, les cauchemars, les pleurs et la mort du jeune garçon nous rappellent sans cesse l'inadéquation de sa démarche face à la réalité, cette même inadaptation au réel, qui, certains le craignent, est en train, semble-t-il, de gangrener d'autres jeunes cerveaux à travers les nouvelles technologies du virtuel. Qu'est-ce qu'un héros ? C'est l'une des questions que se pose le jeune réalisateur de 28 ans. Et sa réponse est ambiguë : un héros, c'est celui qui s'alimente de la guerre, qui en a besoin, et qui ne peut y survivre. Une cause, continue-t-il de s'interroger, vaut-elle la mort d'un enfant, et par voie de généralisation, la mort de quiconque ? L'Histoire est irrémédiablement tragique : chaque joie communautaire, chaque victoire sur l'ennemi, chaque bataille gagnée se fait sur des cadavres. La communauté contre l'individu. Ivan meurt loin de chez lui (la mort en exil déjà) et ne sera pas pleuré, sa famille ayant été assassinée. Il représente la tâche, qu'il ne s'agit pas d'oublier, laissée par tout succès, toute conquête collective. La mort d'un enfant ne peut être rachetée par rien. C'est une dette inutile, une perte irréparable. Rappelons qu'il existe aujourd'hui dans le monde, d'après les chiffres de l'Unicef, 300 000 enfants, qui, d'une manière ou d'une autre, sont directement engagés dans des conflits, qu'ils soient recrutés en tant que messagers, espions, porteurs, cuisinières, concubines ou tout simplement comme combattants en première ligne. L'enfance d'Ivan ou l'enfance divine ----------------------------------- Tarkovski n'aura donc cessé au cours de son œuvre de s'interroger sur l'enfance, et d'abord sur la sienne propre. L'enfance, c'est bien sûr un temps donné, mais ce sont aussi des lieux : la maison familiale, avec ses êtres, ses couloirs, ses greniers, ses livres ; une patrie avec ses forêts, sa terre, ses codes ; de longues rêveries, au bord de l'eau ou près d'un feu. De cette époque de tous les possibles (Stalker), de ce temps qui nous condamne à l'exil définitif (Nostalgia); de ce passé qui pourtant forge l'homme du présent (Le Miroir), Tarkovski a réussi peu à peu, plan après plan, film après film à tisser les liens universels et trans-générationnels. Le thème de l'enfance chez le réalisateur russe est inextricablement, parfois inexplicablement pour nous citadins, lié à celui de la nature, et L'Enfance d'Ivan, ne déroge pas à la règle. Est-ce donc le choc du premier contact, que ce soit avec la faune, la flore ou les éléments, qui motive cette obsession ? L'animal, que ce soit le cheval (par ex. Andrei Roublev) ou le chien (Stalker ou Nostalgia), la forêt, les herbes, le feu, l'eau, le vent, la terre, le ciel, le soleil, les pierres ne semblent prendre leur véritable sens qu'à travers le reflet troublé de la mémoire de l'enfant devenu adulte. Même Ivan, dont la jeunesse a été violemment interrompue, se raccroche viscéralement, on pourrait dire organiquement, à des images bucoliques, semblant dire qu'il vient de la nature, et qu'il veut y retourner, serait-ce en s'enfonçant dans cette eau boueuse et glaciale qui le sépare des lignes ennemies. D'ailleurs, au fur et à mesure que l'œuvre se construira, les scènes claires, "propres", lumineuses cèderont peu à peu la place à une mémoire plus trouble, plus "limoneuse", plus fangeuse, la nostalgie gagnera même sur un décor de ruines, sombre, Tarkovski finissant par montrer qu'elle n'est peut-être pas forcément liée au bonheur du passé, mais à la mémoire, via le présent nécessaire à la sublimation, des racines, quelles qu'elles soient. Ainsi, l'eau croupissante sous des brouillards noyés de nuit, les déblais envahissant les hangars humides, les alluvions éclairés de vapeurs lunaires, les nappes souterraines rythmées par les égouttements, les ruelles inondées sous des feux nocturnes, les mares stagnantes aux déchets informes, les lianes inextricables s'enfonçant dans la vase, encombreront et noirciront de plus en plus les paysages mentaux de l'enfance, comme si le fleuve que traverse Ivan avait débordé, recouvrant de ses effluves pestilentielles les représentations idéales du passé. L'enfance devient en quelque sorte "inconditionnelle", elle n'est pas une expérience directe, et seul le prisme du temps et du souvenir peut en rendre toutes les couleurs, toutes les surfaces, ou plus justement toutes les strates, les couches successives. Tarkovski se fait géologue de la mémoire. Nous sommes très proches de Proust. Le cinéma, "sculpture dans du temps", devient l'allié incontournable de cette reconstruction de structure, épousant par la forme même la figure de ce qu'il imite. Et il n'est pas jusqu'à cette perte irrémédiable, ce bannissement inévitable que la mémoire adoucit, qui ne préfigure l'exil concret - jusqu'à en mourir - que devra subir Tarkovski, dont l'œuvre ne semble avoir été que la préparation à ce douloureux éloignement. Joyce disait l'inanité de la paternité biologique, Tarkovski, à la suite de l'auteur de la Recherche, renchérit en montrant l'impossibilité de toute paternité : des êtres en deuil de leur propre passé ne sauraient devenir parents. Pas étonnant que le capitaine Kholine, malgré toute son affection pour le garçon, se refuse à l'adoption d'Ivan. Cet effondrement de la parentalité n'est évidemment pas total : car chez Tarkovski, subsiste néanmoins la maternité, toujours à travers le souvenir, et même l'épouse sera le plus souvent perçue en tant que mère (voir Le Miroir où la même actrice interprète les deux rôles, mère et épouse, du narrateur). Sans doute la biographie du réalisateur y est pour quelque chose. Il n'y a qu'à constater l'absence du père d'Ivan, redoublé par son assassinat "à part" : il n'existe pas non plus dans les rêves du garçon. Pour Tarkovski, l'identité de l'homme passe, se construit invariablement par la femme, et cette vérité, qui prendra toute son ampleur dans l'œuvre future, est indéniablement déjà en germe dans l'Enfance d'Ivan. Rousseau. -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
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