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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Baise-moi, de V. Despentes et C. Trin Thi
BAISE MOI
Film français (2000). Drame, Non référencé. Durée : 1h 15mn. Interdit
aux moins de 18 ans
Date de sortie : 28 Juin 2000
Date de reprise : 29 Août 2001
Avec Raffaëla Anderson, Karen Bach, Adama Niane, Christophe Claudy
Landry, Tewfik Saad
Réalisé par Virginie Despentes, Coralie Trin Thi
RESUME :
Nadine et Manu sont deux filles dingues, appliquées au possible, voire
perfectionnistes. Elles ont plusieurs points communs : le sexe extrême,
la drogue, la bière et la gachette. Elles arrangent les problèmes à
coups de flingue et gare à ceux qui se mettent sur leur passage !
(Allocine.com)
CRITIQUE [SPOILERS]
Mais comment ce film n'est-il pas allé directement sur le rayon de
sex-shop qui lui était destiné ? Parce qu'il est tiré d'un roman ? Parce
qu'il a bénéficié d'un budget conséquent ? Parce qu'il a des prétentions
narratives ?
Qu'on ne s'y trompe pas, 'Baise-moi' est une ouvre pornographique, et
pas grand chose de mieux ; Stylisée, dialoguée, verbeuse, mais
pornographique quand même. C'est uniquement le fait qu'il ait été placé
hors de ce contexte qui lui a donné un semblant de dangerosité.
Pornographique dans sa forme : Acte sexuel explicitement montré et non
simulé, gros plans sur les parties génitales, plans de caméras à l'
épaule, musique de peep-show.
Pornographique dans son contenu et son déroulement, bien que les
rapports d'initiatives et de domination soient dévolus aux femmes :
Dialogues crus et orduriers. Passage rapide et facile de l'intention aux
actes : il suffit que deux inconnus se regardent ou échangent quelques
paroles pour, la scène d'après, les retrouver en train de copuler.
Etalage des étapes classiques de l'acte telles qu'on les trouve en
pornographie : effeuillage, attouchements, fellation, cunnilingus,
missionnaire, levrette. Le fait que les scènes soient plus courtes et
plus soft, et que l'éjaculation n'est pas montrée, m'apparaît uniquement
comme étant de petites concessions faites par les réalisatrices pour
échapper à la censure suprême.
Tous les types d'accouplements y sont montrés ; accouplement simple
(entre Nadine et son client, entre Nadine et le gérant de l'hôtel, entre
manu et un mec pris au hasard), mélangisme (à l'hôtel avec les deux
hommes), accouplement bestial (le viol), domination, humiliation et
scatologie (avec le «mec à capotes » qui se fait vomir dessus), sans
oublier la partouze finale, qui ici n'a le temps que de débuter.
Les seuls éléments qui cherchent à éloigner le film de la pornographie
pure, c'est l'adjonction de violence et la prétention de se placer dans
un contexte psychologique. Manu et Nadine sont deux filles aguerries
sexuellement, quasiment blasées ; la première, malgré son apparente
jeunesse, a tourné plusieurs films X, la seconde, obsédée sexuelle, se
prostitue pour se payer de la drogue. Elles ont une idée totalement
désincarnée d'elles-mêmes, jusqu'à l'abstraction. Manu le prouve de
façon abrupte en déclarant, après s'être fait violer sans réticence ni
cris : «(.)c'est comme une voiture, quand tu te gares dans une citée, tu
laisses aucun truc de valeur à l'intérieur car tu peux pas empêcher qu'
elle soit forcée. Ma chatte, je peux pas empêcher les connards d'y
entrer : j'y ai rien laissé de précieux. C'est qu'un coup de queue,
quoi, on est jamais rien que des filles. ». La phrase choc du film, qui
résume assez bien ce que pourrait être les états d'âmes d'une hardeuse :
un film de cul c'est au départ jamais rien d'autre que de la chair qui
entre dans de la chair, aucun sentiment et un ressenti physique minimisé
par l'habitude et la répétition. La plupart du temps on simule la
jouissance.
Pour ces deux filles, la vie, à l'image du corps, à tellement peu de
valeur et d'intérêt qu'en fin de compte rien n'est important, ce n'est
pas grave de tuer car on ne perd rien à mourir, comme de plus ôter la
vie est à la portée de n'importe qui et que personne ne semble s'en
émouvoir (elles s'étonnent que cela soit si rapide et si facile de tuer
et que leurs actes mettent du temps à intéresser la police) pourquoi se
priver. Elles en arrivent alors à totalement infantiliser leurs actes et
en retirer toute essence, comme si elles jouaient à Duke Nukem ou
inventaient des scènes cinématographiques. Elles mettent au point des
semblants de scénarios, pensent à ce quelles vont dire avant d'appuyer
sur la gâchette ("On a pas le sens de la formule, on a pas les bonnes
répliques au bon moment (.) Quand même, ces gens ils meurent, faut que
les dialogues soient à la hauteur : on est en plein dans le crucial,
bordel !"). C'est un jeu, rien de plus. On saisit bien évidemment le
potentiel de gravité de la situation, le désespoir de ces deux filles,
leur fuite en avant, leur envie d'en finir. C'est sur ce point
précisément que le film avait une chance de se démarquer en prenant le
chemin de la tragédie, il m'a semblé cependant s'enliser encore plus
dans la futilité en choisissant plutôt de traiter la relation à la
violence selon le même schéma que la relation au sexe. Mis à la hauteur
de l'acte sexuel tel qu'elles le conçoivent (dénué de sentiments et d'
implication), l'acte de donner la mort est lui aussi totalement
dépouillé d'un quelconque intérêt psychologique, filmé sans gravité en
usant d'une mise en scène à deux balles qui se veut inspirée de
Tarentino.
Cette façon de procéder, censée interpeller sur les dangers d'un tel
comportement et sur la gratuité des actes, semble produire l'effet
inverse en rendant toute identification et toute prise de conscience
impossibles. On ne se sent plus humainement impliqué et on regarde les
tueries comme on regarderait Rambo dessouder des vietcongs : sans réel
intérêt ni retombées psychologiques. On sort du film sans compassion
pour les héroïnes et sans envies subites de meurtre. On se fout de
savoir que la balance morale ne soit pas respectée, que les crimes
restent impunis, que personne à l'écran ne dise 'oulala, c'est paaaas
bien qu'est-ce que vous faisez', ou que les filles ne prennent à aucun
moment conscience de la barbarie de leurs actes. La seule personne qui
portera un jugement sur elles (une de leur victime) leur trouvera plus d
'excuses que de griefs.
Pour comparer l'incomparable, je dirais que cela aurait été dix mille
fois plus injuste et révoltant si dans 'Seven' John Doe s'en était tiré,
comme il a pu paraître injuste et révoltant que dans 'Tueurs nés' Mickey
et Mallory Knox échappent à leur sentence. Dans ces deux films, l'acte
meurtrier est emprunt de fanatisme et se confronte à l'avis public, qu'
il serve à quelque chose (nettoyer le monde du pêcher pour john Doe) ou
qu'il en découle des sentiments jouissifs et fédérateurs (les Knox ont
une vision romantique et orgasmique de leurs méfaits, ils sont de plus
adulés par un grand nombre de personnes).
Dans 'Baise moi', toute légitimation des actes et toute prise de
position par rapport à une idéologie « saine » de la situation sont
absentes ; de fait toute prise de conscience et toute démarche de
responsabilisation des actes, si elles avaient eu lieu dans le film,
auraient été inutiles parce que les actes perpétrés ainsi que leur
violence ne sont rattachés à aucun point de la réalité qui nous
donnerait des éléments pour juger de leur gravité. Ne se retient
seulement qu'une complaisance malsaine à mélanger le sexe et la mort, et
le tendancieux état euphorique des filles après chaque meurtre, bien qu'
ici l'euphorie soit plus synonyme de désacralisation que de plaisir.
Incitation à la violence ? J'ai plutôt été incité à avoir la nausée en
sortant du film.
En résumé, 'Baise moi' est un film gâché, tombé dans de mauvaises mains.
Là où il aurait pu se poser comme l'héritier direct de 'Thelma et Louise
' et de 'Orange mécanique' il n'est en fait qu'une curiosité violente et
obscène qui ne méritait ni un cafouillage juridico-médiatique, ni les
prétentions artistiques qu'on a pu lui attribuer. Classé neuvième
meilleur film de l'année par le Time Magazine qui, au passage, l'a
qualifié de "film sérieux et original"... Si on doit en conclure que
'Baise moi' est représentatif d'un cinéma français sérieux et original,
je suis prêt à démarcher pour qu'on attribue à titre posthume un césar à
'Mon curé chez les nudistes'
Point de vue juridique sur les interdictions qui ont frappées le film,
déjà diffusé par Apokrif récemment sur frcd.
http://www.rajf.org/article.php3?id_article=1550
Fatboyslim.
--
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