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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Notes 2] La Voie Lactee, de Luis Bunuel - 1969 [Revelations]
Une scène énigmatique... Mon expérience avec ce film est significative. Je me suis peu à peu aperçu que, malgré l'idée et l'impression que j'avais, je n'avais pas compris grand-chose au film à la première vision. Beaucoup de détails m'avaient complètement échappé, j'avais manqué nombre d'allusions parfois difficiles, parfois évidentes. En l'absence de documentation concernant ce film plutôt exigeant, c'est à une véritable enquête qu'il faut se livrer pour retrouver le sens de certaines séquences. Prenons l'exemple de la scène introductive. Les deux pèlerins, Pierre et Jean, à peine sortis de Paris, rencontre un homme étrange avec une longue cape. Ils lui demandent la charité. L'homme demande au second s'il a de l'argent. Devant la réponse négative, il déclare qu'il ne lui donnera rien. Quand le premier répond qu'il possède un peu d'argent, l'homme lui donne alors un billet. Puis il réussit à deviner quelle est leur destination, avant de continuer son chemin dans le sens opposé. Se ravisant, il revient vers eux pour leur ordonner de prendre une prostituée, d'avoir des enfants de prostitution avec elle, et d'appeler ces enfants "Tu n'es pas mon peuple" et "Plus de miséricorde". Puis il s'en va. Lorsque revenant de leur étonnement, Pierre et Jean regarde à nouveau l'homme en train de s'éloigner, il est accompagné d'un nain, de la main duquel s'envole une colombe. J'avoue être complètement passé à côté lors de ma vision. Tout en évoquant pour moi de vagues souvenirs, je n'arrivais pas à rattacher les différents éléments de cette scène à quelque chose de précis. J'allais jusqu'à commettre un contresens en voyant dans l'homme une sorte de Méphistophélès dont les commandements prendraient le contrepied de ceux de Dieu. Ce ne fut qu'après être tombé par hasard sur le livre d'Osée, auquel la scène fait référence, que toute la séquence s'éclaira (avec l'allusion de l'un des pèlerins qui dit que le nain devait être caché sous la cape de l'homme). Voilà le passage du livre d'Osée : "[...] 1.2 La première fois que l'Éternel adressa la parole à Osée, l'Éternel dit à Osée: Va, prends une femme prostituée et des enfants de prostitution; car le pays se prostitue, il abandonne l'Éternel! 1.3 Il alla, et il prit Gomer, fille de Diblaïm. Elle conçut, et lui enfanta un fils. 1.4 Et l'Éternel lui dit: Appelle-le du nom de Jizreel; car encore un peu de temps, et je châtierai la maison de Jéhu pour le sang versé à Jizreel, je mettrai fin au royaume de la maison d'Israël. 1.5 En ce jour-là, je briserai l'arc d'Israël dans la vallée de Jizreel. 1.6 Elle conçut de nouveau, et enfanta une fille. Et l'Éternel dit à Osée: Donne-lui le nom de Lo Ruchama; car je n'aurai plus pitié de la maison d'Israël, je ne lui pardonnerai plus. 1.7 Mais j'aurai pitié de la maison de Juda; je les sauverai par l'Éternel, leur Dieu, et je ne les sauverai ni par l'arc, ni par l'épée, ni par les combats, ni par les chevaux, ni par les cavaliers. 1.8 Elle sevra Lo Ruchama; puis elle conçut, et enfanta un fils. 1.9 Et l'Éternel dit: Donne-lui le nom de Lo Ammi; car vous n'êtes pas mon peuple, et je ne suis pas votre Dieu." L'homme qui parle est donc Dieu Lui-Même. La scène s'explique : Buñuel fait dès l'introduction une illustration particulièrement jubilatoire du mystère de la Trinité. Le Dieu unique (début de la scène) du Christianisme se subdivise en trois hypostases (fin de la scène). Le Père créateur est consubstantiel du Fils, représenté par le nain, et du Saint-Esprit, symbolisé par la colombe (dans le Nouveau Testament, l'Esprit Saint est souvent comparé à une colombe qui s'envole : cf par ex. Matthieu 3.16, Marc 1.10, Luc 3.22, Jean 1.32).). La Sainte-Trinité représente le dogme par excellence, un mystère inaccessible à la raison humaine. C'est vraiment le pilier du christianisme, qui permet miraculeusement (certains diront funambulesquement) de concilier monothéisme et croyance en Jésus-Christ, fils de Dieu. Un grand nombre d'hérésies a pour base l'incompréhension ou l'inadmissibilité de ce mystère. Que l'on nie la nature divine du Sauveur, ou bien sa nature humaine, ou bien qu'on le confonde avec le Père, on tombe dans l'hérésie. Mais parfois c'est encore plus subtil. Arius pointait du doigt une contradiction apparente : en voulant donner la prééminence au Père, ce dernier étant par définition inengendré, le prêtre hérésiarque provoque une controverse en disant que le Fils n'a pas toujours été, qu'il est ontologiquement inférieur au Père. L'équilibre trinitaire est alors rompu et l'intégrité du christianisme menacée. Les formules étaient subtilement modifiées par Arius : ainsi le verset "Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit" était reformulé en un "Gloire au Père, par le Fils, dans le Saint-Esprit." L'arianisme sera condamné au concile de Nicée, où l'on crée la notion de homoousios (consubstantialité), terme grec qui ne figure pas dans la Bible. Suivre les débats qui eurent lieu au Concile s'avère être passionnant, tant il fut fait preuve d'habileté intellectuelle de part et d'autre. Il est alors facile de comprendre la précision et la minutie du texte qui fut établi pour exprimer la foi catholique ; chaque mot est lourd de sens, et témoigne de l'âpreté des débats qui se déroulèrent (Symbole de Nicée) : " Nous croyons en un seul Dieu, Père tout-puissant, Créateur de toutes choses visibles et invisibles ; et en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, engendré du Père, c'est-à-dire, de la substance du Père. Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ; engendré et non fait, consubstantiel au Père ; par qui toutes choses ont été faites au ciel et en la terre. Qui, pour nous autres hommes et pour notre salut, est descendu des cieux, s'est incarné et s'est fait homme ; a souffert, est ressuscité le troisième jour, est monté aux cieux, et viendra juger les vivants et les morts. Nous croyons aussi au Saint-Esprit. Quant à ceux qui disent : il y a eu un temps où il n'était pas ; et il n'était pas avant d'être engendré, et il a été tiré du néant ; ou qui prétendent que le Fils de Dieu est d'une autre hypostase, ou d'une autre substance, ou muable, ou altérable, la sainte Église catholique et apostolique leur dit anathème." D'ailleurs, Buñuel trouvait que notre époque faisait dans la Sainte-Trinité une part trop grande au Christ au détriment du Père et du Saint-Esprit (qui, écrit-il dans Mon Dernier Soupir, "mendie aux carrefours"). C'est vrai mais ce n'est pas spécifique aux temps contemporains : certains reprochaient déjà au Symbole de Nicée sa concision au sujet de l'Esprit Saint. La scène introductive de la Voie Lactée est aussi à lire en regard de l'avant-dernière scène du film : au bout de leur voyage, les pèlerins rencontrent enfin la prostituée, qui demande que Jean lui fasse un enfant pour l'appeler "Tu n'es pas mon peuple" et dit à Pierre que leur enfant s'appellerait "Plus de miséricorde". L'argent qui ,dans la première scène, permettait la charité devient ce qui conduit à la prostitution. Rappelons qu'Osée blâme le peuple de se détourner de la foi, d'idolâtrer le dieu Baal qu'on honorait par des prostitutions sacrées, de se livrer à la débauche, au meurtre et à l'impiété. Ainsi, nous voilà, dans l'introduction comme dans la conclusion, placés sur le thème de l'infidélité (à Dieu), source de l'hérésie. Naturellement, d'autres séquences m'ont paru plus facilement lisibles, encore que cela dépende de chaque individu et de sa culture propre. Mais dans bien des cas, j'ai eu besoin de renouveler ces recherches, et il ne fait pas de doute que j'ai dû en rater un certain nombre. Rousseau. -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
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