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[Notes 2] La Voie Lactee, de Luis Bunuel - 1969 [Revelations]


  • Subject: [Notes 2] La Voie Lactee, de Luis Bunuel - 1969 [Revelations]
  • From: "rousseau" <cambe.c@com.invalid>
  • Date: 16 Oct 2003 22:55:07 GMT
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  • Reply-to: "rousseau" <cambe.c@ifrance.com>
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Une scène énigmatique...

Mon expérience avec ce film est significative. Je me suis peu à peu
aperçu que, malgré l'idée et l'impression que j'avais, je n'avais pas
compris grand-chose au film à la première vision. Beaucoup de détails
m'avaient complètement échappé, j'avais manqué nombre d'allusions
parfois difficiles, parfois évidentes. En l'absence de documentation
concernant ce film plutôt exigeant, c'est à une véritable enquête qu'il
faut se livrer pour retrouver le sens de certaines séquences. Prenons
l'exemple de la scène introductive. Les deux pèlerins, Pierre et Jean, à
peine sortis de Paris, rencontre un homme étrange avec une longue cape.
Ils lui demandent la charité. L'homme demande au second s'il a de
l'argent. Devant la réponse négative, il déclare qu'il ne lui donnera
rien. Quand le premier répond qu'il possède un peu d'argent, l'homme lui
donne alors un billet.  Puis il réussit à deviner quelle est leur
destination, avant de continuer son chemin dans le sens opposé. Se
ravisant, il
revient vers eux pour leur ordonner de prendre une prostituée, d'avoir
des enfants de prostitution avec elle, et d'appeler ces enfants "Tu n'es
pas mon peuple" et "Plus de miséricorde". Puis il s'en va. Lorsque
revenant de leur étonnement, Pierre et Jean regarde à nouveau l'homme en
train de s'éloigner, il est accompagné d'un nain, de la main duquel
s'envole une colombe. J'avoue être complètement passé à côté lors de ma
vision. Tout en évoquant pour moi de vagues souvenirs, je n'arrivais pas
à rattacher les différents éléments de cette scène à quelque chose de
précis. J'allais jusqu'à commettre un contresens en voyant dans l'homme
une sorte de Méphistophélès dont les commandements prendraient le
contrepied de ceux de Dieu. Ce ne fut qu'après être tombé par hasard sur
le livre d'Osée, auquel la scène fait référence, que toute la séquence
s'éclaira (avec l'allusion de l'un des pèlerins qui dit que le nain
devait être caché sous la cape de l'homme).

Voilà le passage du livre d'Osée :

"[...] 1.2 La première fois que l'Éternel adressa la parole à Osée,
l'Éternel dit à Osée: Va, prends une femme prostituée et des enfants de
prostitution; car le pays se prostitue, il abandonne l'Éternel! 1.3 Il
alla, et il prit Gomer, fille de Diblaïm. Elle conçut, et lui enfanta un
fils.  1.4  Et l'Éternel lui dit: Appelle-le du nom de Jizreel; car
encore un peu de temps, et je châtierai la maison de Jéhu pour le sang
versé à Jizreel, je mettrai fin au royaume de la maison d'Israël.  1.5
En ce jour-là, je briserai l'arc d'Israël dans la vallée de Jizreel. 1.6
Elle conçut de nouveau, et enfanta une fille. Et l'Éternel dit à Osée:
Donne-lui le nom de Lo Ruchama; car je n'aurai plus pitié de la
maison d'Israël, je ne lui pardonnerai plus.  1.7  Mais j'aurai pitié de
la maison de Juda; je les sauverai par l'Éternel, leur Dieu, et je ne
les sauverai ni par l'arc, ni par l'épée, ni par les combats, ni par les
chevaux, ni par les cavaliers.  1.8  Elle sevra Lo Ruchama; puis elle
conçut, et enfanta un fils.  1.9  Et l'Éternel dit: Donne-lui le nom de
Lo Ammi; car vous n'êtes pas mon peuple, et je ne suis pas votre Dieu."

L'homme qui parle est donc Dieu Lui-Même. La scène s'explique : Buñuel
fait dès l'introduction une illustration particulièrement jubilatoire du
mystère de la Trinité. Le Dieu unique (début de la scène) du
Christianisme se subdivise en trois hypostases (fin de la scène). Le
Père créateur est consubstantiel du Fils, représenté par le nain, et du
Saint-Esprit, symbolisé par la colombe (dans le Nouveau Testament,
l'Esprit Saint est souvent comparé à une colombe qui s'envole : cf par
ex. Matthieu 3.16, Marc 1.10, Luc 3.22, Jean 1.32).). La Sainte-Trinité
représente le dogme par excellence, un mystère inaccessible à la raison
humaine. C'est vraiment le pilier du christianisme, qui permet
miraculeusement (certains diront funambulesquement) de concilier
monothéisme et croyance en Jésus-Christ, fils de Dieu. Un grand nombre
d'hérésies a pour base l'incompréhension ou l'inadmissibilité de ce
mystère. Que l'on nie la nature divine du Sauveur, ou bien sa nature
humaine, ou bien qu'on le confonde avec le Père, on tombe dans
l'hérésie. Mais parfois c'est encore plus subtil. Arius pointait du
doigt une contradiction apparente : en voulant donner la prééminence au
Père, ce dernier étant par définition inengendré, le prêtre hérésiarque
provoque une controverse en disant que le Fils n'a pas toujours été,
qu'il est ontologiquement inférieur au Père. L'équilibre trinitaire est
alors rompu et l'intégrité du christianisme menacée. Les formules
étaient subtilement modifiées par Arius : ainsi le verset "Gloire au
Père, au Fils et au Saint-Esprit" était reformulé en un "Gloire au Père,
par le Fils, dans le Saint-Esprit." L'arianisme sera condamné au concile
de Nicée, où l'on crée la notion de homoousios (consubstantialité),
terme grec qui ne figure pas dans la Bible. Suivre les débats qui eurent
lieu au Concile s'avère être passionnant, tant il fut fait preuve
d'habileté intellectuelle de part et d'autre. Il est alors facile de
comprendre la précision et la minutie du texte qui fut établi pour
exprimer la foi catholique ; chaque mot est lourd de sens, et témoigne
de l'âpreté des débats qui se déroulèrent (Symbole de Nicée) : " Nous
croyons en un seul Dieu, Père tout-puissant, Créateur de toutes choses
visibles et invisibles ; et en un seul Seigneur Jésus-Christ, Fils
unique de Dieu, engendré du Père, c'est-à-dire, de la substance du Père.
Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ; engendré et
non fait, consubstantiel au Père ; par qui toutes choses ont été faites
au ciel et en la terre. Qui, pour nous autres hommes et pour notre
salut, est descendu des cieux, s'est incarné et s'est fait homme ; a
souffert, est ressuscité le troisième jour, est monté aux cieux, et
viendra juger les vivants et les morts. Nous croyons aussi au
Saint-Esprit. Quant à ceux qui disent : il y a eu un temps où il n'était
pas ; et il n'était pas avant d'être engendré, et il a été tiré du néant


; ou qui prétendent que le Fils de Dieu est d'une autre hypostase, ou
d'une autre substance, ou muable, ou altérable, la sainte Église
catholique et apostolique leur dit anathème." D'ailleurs, Buñuel
trouvait que notre époque faisait dans la Sainte-Trinité une part trop
grande au Christ au détriment du Père et du Saint-Esprit (qui, écrit-il
dans Mon Dernier Soupir, "mendie aux carrefours"). C'est vrai mais ce
n'est pas spécifique aux temps contemporains : certains reprochaient
déjà au Symbole de Nicée sa concision au sujet de l'Esprit Saint.

La scène introductive de la Voie Lactée est aussi à lire en regard de
l'avant-dernière scène du film : au bout de leur voyage, les pèlerins
rencontrent enfin la prostituée, qui demande que Jean lui fasse un
enfant pour l'appeler "Tu n'es pas mon peuple" et dit à Pierre que leur
enfant s'appellerait "Plus de miséricorde". L'argent qui ,dans la
première scène, permettait la charité devient ce qui conduit à la
prostitution. Rappelons qu'Osée blâme le peuple de se détourner de la
foi, d'idolâtrer le dieu Baal qu'on honorait par des prostitutions
sacrées, de se livrer à la débauche, au meurtre et à l'impiété. Ainsi,
nous voilà, dans l'introduction comme dans la conclusion, placés sur le
thème de l'infidélité (à Dieu), source de l'hérésie.

Naturellement, d'autres séquences m'ont paru plus facilement lisibles,
encore que cela dépende de chaque individu et de sa culture propre. Mais
dans bien des cas, j'ai eu besoin de renouveler ces recherches, et il ne
fait pas de doute que j'ai dû en rater un certain nombre.

Rousseau.

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