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[AVIS] Mystic River (Clint Eastwood, 2003) [REVELATIONS]



  MYSTIC RIVER -+- http://french.imdb.com/title/tt0327056/combined
  De Clint Eastwood. 2003. États-Unis. 2h17.
  Avec Sean Penn (Jimmy Markum), Tim Robbins (Dave Boyle), Kevin Bacon
  (Sean Devine), Laurence Fishburne (Whitey Powers), Marcia Gay Harden
  (Celeste Boyle), Laura Linney (Annabeth Markum).
  Scénario : Brian Helgeland, à partir d'un livre de Dennis Lehane.
  Image : Tom Stern.
  Musique : Clint Eastwood, Lennie Niehaus.

  
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N.B. : Il est plus que nécessaire, avant de lire cet avis donné sur le
film, de le voir, sous peine de découvrir à travers ces lignes ce qui
se passe dans Mystic River. Une large description de Minuit dans le
jardin du Bien et du Mal est en outre esquissée dans ce texte.
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Quand le mal se mélange au bien, le thème favori de l'immense metteur
en scène qu'est devenu Clint Eastwood au cours de son œuvre, le
résultat n'est cinématographiquement pas nécessairement mirobolant. Le
cinéma américain récent et la société américaine tout entière sont
devenus le messager, l'estafette du Bien (avec le même B majuscule que
George Bush dernier du nom emploie à tort et à travers pour parler de
ses actions dans des États où son hégémonie est contestée) et
enchaînent les poncifs, les jolies phrases péremptoires et les
clichés. Chaque film se commence mal, se termine bien, et le plus
souvent on se rappelle à la gloire des États-Unis, de ses principes
moraux universellement connus, de sa culture ayant pris le pas sur
toutes celles du monde entier.

Eastwood, lui, paraît assez agacé par ce manichéisme latent de la
société de son pays. Sa volonté d'imbriquer le bien dans le mal et le
mal dans le bien transpirent, avec une certaine viscosité voire une
rugosité, à travers la plupart de ses films récents. Le thème
principal de son dernier film, Mystic River, c'est ça : avec son
éternel classicisme, ses lumières léchées, sa mise en scène discrète
et subtile, sa musique tellement bien incorporée au film qu'on n'a
même pas remarqué que le violon était externe à l'action, Eastwood
bouleverse de justesse. Et bouleverse tout court.

La construction de son film se base sur un trépied (trois étant
définitivement le chiffre qui colle à la peau du cinéma), c'est le
triangle d'amis d'enfances : Jimmy, le caïd sensible mais prêt à tout,
Sean, le flic honnête, mais sombre et grinçant, Dave, le désaxé perdu
dans ce monde où un souvenir l'a marqué au fer rouge à jamais. Ces
personnages sont tout sauf exceptionnels, extraordinaires (au sens
premier et étymologique du terme) ; d'ailleurs, Eastwood est
suffisamment intelligent pour, après que les enfants eurent été très
liés étant jeunes, séparer les adultes qu'ils sont devenus,
compartimentés chacun dans leur petite vie, avec un lien plus ou mois
lâche entre eux, et ainsi éviter l'écueil de l'amitié éternelle. Il en
résulte une relation bancale entre les personnages : ils se
connaissent depuis longtemps et plutôt bien, et l'on entend pourtant
le personnage de Jimmy dire d'un des deux autres « qu'il n'est pas son
ami ». C'est ce qui va nous amener à les considérer indépendamment les
uns des autres, à constater la profondeur de chacun des personnages --
très peu de films de ce genre parviennent à développer le caractère et
la psychologie de ses protagonistes avec une telle rigueur --, avec
toujours à l'idée que la plus sombre des folies pourrait les faire
tressaillir.

Comme le remarque à très juste titre Jean-Michel Frodon dans « Les
Cahiers du Cinéma » de ce mois d'octobre 2003, Mystic River est le
pendant sombre de Minuit dans le jardin du Bien et du Mal, œuvre qui,
dès le titre, annonce la couleur et l'ambivalence des deux notions.
Minuit..., c'était la description du microcosme d'une certaine
aristocratie américaine perdue dans le fin fond du sud des États-Unis,
avec ses paysages teints de jaune foncé et de vert, décrite
principalement des yeux du journaliste incarné par John Cusack. On
assiste ici à la poursuite dans cette même voie, et Eastwood utilise
son outil favori : l'intrigue policière autour d'un meurtre, technique
qui permet à la fois de montrer à merveille le caractère équivoque de
la relation entre bien et mal, mais aussi de démarrer une intrigue
principale, qui ne se déroule pas sur tout le film, puisque ce dernier
lui survit avant et après, et c'est bien là sa force que je
qualifierais presque de « pédagogique ».

Si Mystic River s'était en effet réduit à l'enquête policière
entourant le décès d'un des personnages, il n'eût été qu'un banal film
policier, bien que le script soit par ailleurs très bien adapté par
Brian Helgeland (d'un bouquin d'un dénommé Dennis Lehane) qui, avec
celui de L.A. Confidential (Curtis Hanson, 1997), a déjà montré qu'il
excellait dans ce rôle -- il n'est par contre qu'un très modeste
cinéaste, comme en atteste par exemple son premier film Payback
(1999), qui souffrait d'une légéreté et d'une violence rédhibitoires
pour être intéressant. La force du film, c'est de montrer les
préambules, d'installer son spectateur dans une situation patiemment
et précisément décrite, pour par la suite aiguiser sa curiosité, avec
le drame principal de l'œuvre. Finalement, si on n'avait pas connu les
relations entre les personnages principaux, on aurait tout de même eu
un meurtre ; malgré tout, le film n'existe que par son aspect
dramatique, et non policier.

Et c'est bien là où Eastwood veut en venir : comme dans Minuit dans le
jardin du Bien et du Mal, où le meurtre et le procès qui s'ensuit ne
sont que prétextes à un dilemme qui assaillit le personnage
aristocratique de Kevin Spacey et le sympathique journaliste incarné
par John Cusack, l'intrigue policière de Mystic River n'est pas le
centre du film. Le spectateur le moins émotif, peut-être le plus
cartésien, l'amateur d'Agatha Christie plutôt que de Racine,
contemplera le jeu de pistes organisé par Eastwood et appréciera la
remarquable mise en scène des confrontations en contexte des suspects
principaux. Ces scènes sont par ailleurs d'une telle qualité
qu'Eastwood arrive à l'apogée de son intrigue policière et place un
point d'orgue dans l'attente du spectateur à cet endroit, comme il le
fait quelque part dans la plupart de ses films. Cependant, si l'on
s'arrête là, le film voit sa portée assez réduite. Ce dernier aspire
réellement à nous questionner sur la part du mal à l'intérieur du
bien. Il joue à cet effet parfois sur le ridicule, le non-sens de
certaines situations : lorsque Jimmy, le personnage encore une fois
remarquablement interprété par Sean Penn, s'assied sur l'asphalte
devant sa maison, saoûl et avec une bouteille de Jack Daniel's entre
les mains, et qu'il écoute le récit de son ami Sean, le flic joué par
Kevin Bacon qui est ici vraiment très bon, les bras lui en tombent (et
ceux du spectateur avec) ; c'est ce qu'on a coutume d'appeler
« l'ironie du sort ». Son sourire béat en dit long sur les erreurs
qu'il a pu commettre et qu'il sait irréparables. Dans cette rivière
« mystique », il n'y a pas de pardon, pas de rédemption, pas de
réhabilitation. Rien n'est « bien », rien n'est « mal » et tout se
paie. Le dernier geste symbolique de Sean envers Jimmy à la toute fin
le montre très bien.

Malgré les similitudes de fond et les parallèles de forme, les
différences avec son faux-jumeau Minuit dans le jardin du Bien et du
mal sont en outre importantes et très intéressantes. Ce dernier
mettait ainsi en scène un point de vue extérieur sur une situation
donnée (il est exprimé par le journaliste), on est au contraire ici
immergé au cœur de la vie des trois personnages, qui sont tourmentés,
sanguins, impulsifs et évoluent dans un cadre « populaire », alors que
ceux de Minuit... étaient au contraire calmes, raffinés, terriblement
perfides et évoluaient dans l'opulence. À l'image, on perçoit bien
cette nuance : Minuit... se situerait, malgré son titre, vers la fin
de l'après-midi, là où le jour n'a pas encore du tout fait place à la
nuit, mais où il n'a plus grand chose à dire ; Mystic River prendrait
place à la tombée de la nuit pour son prologue et dans les froideurs
glacées des petites heures du matin à son dénouement, comme le
montrent les mines déconfites par le manque de sommeil et les
événements de Jimmy et Sean pour cette avant-dernière scène, qui
précède un curieux feu d'artifice, une sorte de réunion de familles au
milieu de l'anonymat bruyant que constitue cette curieuse fanfare. Le
jour s'est alors bien levé, mais les personnages ont encore les
esprits très fatigués, bien qu'ils retrouvent une vie « normale ».

Quand on regarde le chemin parcouru depuis Un monde parfait par
exemple, tourné dix ans auparavant, film qui traitait également, mais
avec beaucoup de pathos, de maladresses et de poncifs malhabiles, on
voit, à travers Mystic River, le chemin parcouru par Clint Eastwood
dans sa façon d'appréhender l'homme. Kevin Costner représentait dans
ce film, même s'il peut sembler crédible, un gros paquet de bons
sentiments rangés pêle-mêle dans un personnage passant bien évidemment
pour un « méchant » et donc représentant du mal. Dans Mystic River,
Eastwood répartit autour de trois personnages -- sans oublier les
femmes du film, qui ont un rôle prépondérant dans la conduite des
hommes : elles déclenchent presque toujours leurs décisions les plus
lourdes de conséquences -- toute la palette des sentiments humains,
avec une finesse et une sensibilité assez inégalées aujourd'hui dans
le cinéma « grand public » américain.

Avec la plus grande des rigueurs, avec une légèreté sur les nuances
qui donnent un poids immense à son film à l'atmosphère poisseuse, avec
une maîtrise de la lumière, de l'image et du son qu'il renforce à
chaque film, Eastwood délivre une forme de film tellement claire,
sincère et sans détour qu'elle constitue un splendide écrin à son
propos toujours plus subtil sur ce thème qu'il affectionne tant. Si
les contingences le lui permettent, on ne peut qu'espérer le voir à
l'œuvre dans des thèmes de réflexion réellement différents, puisqu'il
trouve un style toujours plus convaincant. Et il est plutôt rare qu'un
cinéaste (auparavant acteur) progresse à chaque film, sans
véritablement atteindre de palier.

Allez, les États-Unis peuvent se rassurer : bien qu'ils soient
capables des pires excès, il existe toujours quelques-uns de leurs
concitoyens pour remonter le niveau et parvenir à des réflexions
suffisamment profondes pour qu'on oublie prestement la médiocrité qui
est devenue l'apanage de Hollywood. Et c'est assez rassurant, en fait.

David Epelbaum, alias Zyrtox.

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