[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index]

[Aviscule] Zelig, 1983 - Woody Allen (Spoilers)



[J'ai découvert hier soir Cure qui passait sur Arte. Ma pensée
coq-à-l'ânesque m'a conduit, dans sa logique implacable, à ce petit avis
sur Zelig dont je ne fais qu'effleurer quelques thèmes, ce qui ne
m'empêche pas, par ailleurs, de faire quelques "révélations" sur le film
de Kurosawa.]

Je suis un être absolu dans le relatif : je suis incapable de
différences. En contact avec l'autre, mon seul désir, motivé par un
insatiable besoin d'amour, serait de m'y confondre, de m'y con-former.
Pour moi, l'Autre revient au Même. Je suis un nouveau Protée, véritable
miroir, pâte à modeler, rien ne peut me définir, si ce n'est le
mouvement qui me rend sans cesse différent pour ne plus me sentir
différent. Incapable de différences, je deviens aussitôt in-différent,
mais plus encore j'approche le néant par mon  universalité : en étant
tout le monde, je deviens personne ; n'étant personne, tout le monde me
reconnaît ou m'accuse. Je suis une force  incommensurable, je peux me
fondre dans la foule et disparaître à jamais, mais je suis aussi faible
parmi les faibles, puisque tout me désigne. Car je suis le "on",
impersonnel, indéfinissable, le coupable idéal. En même temps, cette
différence perpétuelle et insaisissable, qui équivaut à une absence de
différence, est ce qui me différencie. Je suis un paradoxe inextricable
: je m'appelle Zelig. Pour secouer ma relativité absolue ou mon
absoluité relative, il faut donc que l'Autre tende vers l'informe, la
non-forme, qu'il doute de lui-même, et ce doute finit par me contaminer.
Déstabilisé, je ne peux, pour retrouver un équilibre, que chercher en
moi un appui caché qui me permettrait de m'en sortir : la conscience que
j'ai de moi-même.

Ovide raconte l'histoire de la nymphe Echo, condamnée par Junon à ne
pouvoir répéter que les paroles des autres. La déesse avait découvert
que le bavardage de la nymphe n'était qu'un habile subterfuge de
Jupiter, qui permettait à l'infidèle mari d'aller folâtrer ailleurs,
pendant que son épouse était divertie par les longs discours d'Echo.
Plus tard, tombée amoureuse de Narcisse, la nymphe, rongée par cette
passion tenace mais inutile, dépérit peu à peu jusqu'à ce qu'il ne lui
reste plus que la voix et les os, qui prirent alors l'apparence de la
pierre. Elle se confond aux rochers, sa parole n'est plus que l'ombre
des mots d'autrui. Quelquefois, cependant, elle parvient à détourner le
sens en ne répétant que les derniers mots de son interlocuteur. Zelig,
de Woody Allen, renouvelle, le transcendant, une partie du mythe d'Echo,
la nymphe amoureuse de Narcisse, lui-même amoureux de sa propre image.
Non-film (faux documentaire) qui en fait est un vrai film, c'est un trou
noir vertigineux qui s'ouvre devant nos yeux. Rien d'intellectuel
là-dedans. C'est simple, limpide, primaire, tellement facile qu'il nous
fait croire à notre propre intelligence. Car bien sûr, cet objet
non-intellectuel procure un extrême plaisir intellectuel (et le plaisir
intellectuel est peut-être le plus sensuel des plaisirs). En même temps,
irrésistiblement spirituel. Rabelais à New-York.

Cette particularité de pouvoir être universel, donc cette particularité
qui n'a rien de particulier, Pierre Jourde ("la littérature sans
estomac") l'analyse sublimement dans une critique consacrée aux textes
de l'un de ses auteurs favoris : "l'oeuvre anthume d'Eric Chevillard" et
que je recommande. Entre autres (entre mille autres), on lira avec
attention la réponse de Chevillard que rapporte le pamphlétaire. Donc un
journaliste : "Pourriez-vous écrire un jour l'histoire de Monsieur
Tout-le-monde ?". Réponse : "Ce monsieur n'existe pas. Alors oui, son
histoire est une de celle que je pourrais écrire. Ou peut-être
existe-t-il, en effet, mais alors il n'en existe qu'un. Je raconte
d'ailleurs son histoire dans mon dernier livre. Vous rendez-vous compte
que monsieur Tout-le-monde doit être à la fois une petite rousse et un
vieux Chinois ? Il n'est pas donné à tout le monde d'être monsieur
Tout-le-monde. Cet homme-là ne peut être qu'un original, un cas, un type
incroyable. Voilà : monsieur Tout-le-monde est l'exception qui confirme
la règle. Quant à la règle, je suis contre." Le salut n'est que dans la
contradiction permanente du discours : l'histoire de ce monsieur, qui
n'existe pas mais qui est unique, cette histoire "que je pourrais
écrire" est déjà écrite "dans mon dernier livre", etc...

Zelig est fatalement juif. Pourquoi fatalement ? Parce que selon
l'analyse sartrienne des Réflexions sur la question juive que précisera
Jankélévitch, l'antisémitisme, contrairement au racisme, ne traque pas
la différence visible, mais la différence invisible, celle de Zelig,
justement. Au plus Zelig se caméléonise, se fond dans le décor, se
dissout dans la foule, au plus il est considéré comme dangereux. Tout le
monde devient suspect, plus personne n'est coupable.

Zelig, vidé de toute son individualité, n'est qu'un fantôme. C'est une
conscience qui n'a plus rien à projeter, qui n'est plus conscience de
quelque chose, qui perd ce qui selon Sartre est sa seule caractérisque,
à savoir son intentionnalité, le fait de n'être que fuite vers
l'extérieur. Seule la rencontre d'une autre conscience lui permet
d'apercevoir un vague reflet qui ne lui ressemble même pas. L'être se
vide de toute substance, de toute personnalité, de toute mémoire donc.
La perte de la mémoire est par conséquent le stade ultime et
irréversible du mal. On retrouve étrangement dans Cure de Kurosawa, un
personnage amnésique (le meurtrier Mamiya), dont tous les actes sont
délégués à d'autres, et qui ne peut donc vivre qu'à travers autrui. Sans
souvenir, sans passé, c'est un homme du présent absolu. Deux dimensions
du temps manquent à sa conscience, et aussitôt tout repère, et partant
toute valeur, disparaissent. Il se dit "vide", et ne voit clairement que
les pensées des autres. Il est alors dangereusement contaminant. En
dépit de ce cousinage malheureux, le destin de Zelig, comme celui du
Zadig de Voltaire, sera, au bout du compte, plutôt heureux, grâce aux
soins d'une femme (dans Cure elle n'est qu'absence, folie, étrangeté, en
un mot aliénation, c'est-à-dire aussi une autre qu'elle-même) qui le
rend à sa personnalité.

Que conclure après ça ? Ceci peut-être : tout discours esthétique, comme
tout discours, essaie de vous embobiner, en vous disant ce qu'il faut
que vous aimiez, et comment vous devez l'aimer. Aussi, redoutez que je
ne sois en train de vous embobiner. Mon message est un piège qui vous
dit : devenez comme moi, aimez Zelig de Woody Allen, transformez-vous en
un nouveau Zelig. A vrai dire, je ne suis qu'un transmetteur d'un
dangereux virus. J'utilise d'ailleurs les mots des autres. Aussi
défendez-vous, et pour me contredire, regardez-le (et là encore c'est un
piège).

Rousseau.

-- 
Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/>
Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>