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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] Herbes flottantes - Yasujiro Ozu (1959)
HERBES FLOTTANTES (UKIGUSA) Japon, 1959, de Yasujiro OZU, CL, 119' Scénario : Y. Ozu et Kôgo Noda Photo: Kazuo Miyagawa Musique : Kojun Saitô Montage : Toyo Suzuki Producteur : Masaichi Nagata pour la Daei Avec : Ganjiro Nakamura, Machiko Kyô, Haruko Sugimura, Hiroshi Kawaguchi, Ayako Wakao, Koji Mitsui, Chishu Ryu Une troupe de théâtre itinérante arrive par bateau pour se produire dans un petit port isolé du sud du Japon. Son directeur, Komajuro (Ganjiro Nakamura), homme vieillissant, a pour maîtresse l'actrice vedette de la troupe, Sumiko (Machiko Kyô). Dans ce village, il retrouve son ancienne maîtresse, Oyoshi (Haruko Sugimura) et leur fils Kiyoshi (Hiroshi Kawaguchi) maintenant en fin d'adolescence et qui travaille à la poste afin de se payer des études à l'université. Kiyoshi ignore la vérité et prend son père pour le frère de sa mère, autrement dit pour son oncle. La dernière visite de Komajuro remonte à douze ans en arrière. Mais Sumiko découvre le pot aux roses et décide de se venger. Pour commencer, elle entreprend de faire séduire Kiyoshi par une jeune et jolie actrice de la troupe, Kayo (Ayako Wakao). Mais les deux jeunes gens tombent vraiment amoureux l'un de l'autre tandis que la troupe, privée subitement d'argent, doit se séparer. En tournant HERBES FLOTTANTES, Ozu réalise le remake d'un de ses propres films muets : "Histoires d'herbes flottantes" (1934). Les deux films sont aussi remarquables l'un que l'autre. Alternant scènes de pure comédie et séquences résolument dramatiques (la violence physique n'est pas absente), Ozu signe une ½uvre d'une beauté plastique étonnante, en grande partie grâce au magnifique travail sur la couleur de son chef opérateur Kazuo Miyagawa * Si Ozu vint tard à la couleur, à savoir en 1958 (comme au parlant du reste, son abandon du cinéma muet ne datant que de 1936), il la maîtrisa si bien que les six films concernés (Fleur d'Equinoxe, Bonjour, Herbes flottantes, Fin d'Automne, Dernier caprice, Le Goût du Saké) sont tous de purs régals pour l'½il. Avec HERBES FLOTTANTES, le grand cinéaste nippon nous offre une fois de plus un festival de cadrages et de composition du plan et cela dès le premier, fixe et très célèbre, où une bouteille vide (de bière ou peut-être de saké, boisson préférée d'Ozu et inséparable de ses tournages **) se tient en amorce à droite du cadre, sur une plage, écho dessinant un subtile parallèle avec un phare dressé au fond du champ et dans l'axe. Ce phare, on le retrouvera plusieurs fois d'affilée dans les plans suivants au sein desquels il tracera tout un tas de variantes géométriques avec le reste du paysage ou avec divers objets s'y insérant, tantôt en parallèle, tantôt en perpendiculaire. Le leitmotiv visuel constitué par ce phare semble nous indiquer dès le départ – mais nous ne le comprendrons que plus tard – l'irrésistible attraction exercée par ce petit port maritime sur Komajuro et son besoin (inavoué) de jeter l'ancre une fois pour toutes, décision qu'il ne prendra finalement pas. Premier film tourné pour la compagnie cinématographique Daei, HERBES FLOTTANTES dégage la même simplicité apparente que les autres films d'Ozu. Mais si le film se veut plus léger que l'original de 1934 où l'accent dramatique se trouvait davantage porté sur le personnage de Oyoshi, il n'en dégage pas moins de forts relents d'amertume et passe petit à petit des scènes de franche comédie (chez le barbier) au drame familial et sentimental. Komajuro apparaît comme un homme violent et peu sympathique, frustré aussi bien dans sa vie professionnelle (sa carrière est désormais derrière lui et il se retrouve maintenant à tourner en province, une de ces "herbes flottantes" comme les nomment les Japonais) qu'affective. Egoïste, immature et violent, la manière dont il traite Sumiko est plus que brutale, autant verbalement (il la traite de "conasse", de "putain", d'"idiote") que physiquement (il lui assène plusieurs gifles). Pourtant celle-ci ne semble pas lui en tenir vraiment rigueur puisqu'elle lui propose à la fin de continuer ensemble, visiblement apitoyée de le voir si seul et volant une fois de plus à son secours. Ne lui avait-elle pas lancé au plus fort de leur dispute lors d'une scène très forte filmée sous la pluie (le tournage de la scène prit une journée entière et les deux acteurs, Ganjiro Nakamura et Machiko Kyô, terminèrent dans des frissons de fièvre !) : "As-tu oublié ce qui s'est passé à Numadare ? Qui donc t'a alors sauvé ? Tu as aussi oublié ce que j'ai fait à Itogawa. Chaque fois que tu avais des ennuis, tu venais me supplier – aide-moi, aide-moi. Et tu te courbais en deux, et encore, et toujours (--) Si je n'avais pas été là, que te serait-il arrivé ? C'est uniquement parce que j'ai supplié mon patron de bien vouloir t'aider que tu es encore en vie aujourd'hui. Alors ne me prends pas de trop haut, veux-tu ?" Mais Ozu a comme toujours l'intelligence de ne pas juger son personnage et encore moins de le condamner. Malgré ses évidentes tares, il éprouve de la compassion pour lui car Komajuro est un être brisé dont les valeurs de toujours sont en train de s'effondrer, le laissant désemparé tel un roi nu mais capable de s'enthousiasmer comme un gamin au contact de son fils (belle scène de pêche). Sa lucidité sur la médiocrité même des représentations théâtrales de sa troupe aide à le rendre humain, simplement humain. A Kiyoshi qui s'étonne qu'il ne monte pas de meilleurs spectacles, Kamajuro explique, désabusé : "Le public ne comprend pas ce qui est bien". Et comme pour bien montrer au spectateur qu'il ne raconte pas des histoires, Ozu nous gratifie d'une scène entière de mauvais Kabuki, en plan fixe, de la même manière qu'il avait laissé filer jusqu'au bout une scène de Nô dans "Printemps tardif". Il n'oublie pas non plus de teinter son personnage d'humour, souvent à son corps défendant. Pour accompagner les pérégrinations de ses personnages – notons la grande importance qu'il sait accorder à ses seconds rôles, notamment les acteurs de la troupe toujours en recherche de femmes - Ozu utilise une musique très légère, comme d'habitude, mais orchestrée de façon quelque peu différente grâce à des instruments originaux (marimba, accordéon, xylophone) et qui n'est pas sans nous faire parfois penser aux films de Jacques Tati, tout particulièrement aux "Vacances de Monsieur Hulot", autres "aventures" en bord de mer. Ces notes tout à la fois enjouées et quelque peu mélancoliques semblent rafraîchir l'air de cet été dont la chaleur torride pèse sur les corps et les âmes du petit village de pêcheurs. Les fameux plans de coupe d'Ozu, plans de nature morte ou vivante, un arbre, une bannière, le phare, procurent un même effet de sérénité. Avec son mélange d'émotions qui laisse le spectateur si tranquille et comme apaisé, HERBES FLOTTANTES crée un lien poétique entre les films qui le précèdent et le suivent, eux aussi deux remakes : "Bonjour", franche comédie (variante des "Gosses de Tokyo", muet) et "Fin d'Automne" (nouvelle version du magnifique "Printemps tardif"), beaucoup plus sombre. On y retrouve une fois de plus le thème si permanent dans toute la filmographie d'Ozu des rapports familiaux mais ici traité de façon peut-être un peu moins frontale qu'à l'habitude, la propre histoire "triangulaire" du père avec ses deux maîtresses prenant souvent le pas sur ses relations avec son fils et provoquant une intéressante mise en perspective des sentiments amoureux vécus par deux générations différentes. Notons aussi que ce film fut la seule collaboration entre Ozu et la grande actrice Machiko Kyô (Rashomon, La Porte de l'Enfer, Les Contes de la Lune Vague après la pluie, etc.). On retrouvera Ganjiro Nakamura dans le rôle principal de "Dernier caprice", deux ans plus tard, pour l'avant-dernier film signé Yasujiro Ozu. * Kazuo Miyagawa travailla sur des films aussi célèbres que Rashomon, Yojimbo (Akira Kurosawa, 1950 et 1961), Les Contes de la Lune vague après la pluie (Ugetsu Monogatari, 53) de Kenji Mizoguchi, Le Pavillon d'Or (Enjo, 58) ou La Confession impudique (Kagi, 59) tous deux de Kon Ichikawa. ** Ozu comptabilisait scrupuleusement sur ses carnets le nombre de bouteilles de saké ingurgitées pendant ses tournages. Il note ainsi au dernier jour de "Voyage à Tokyo" : "Terminé. 103 jours ; 43 bouteilles de saké." Ou encore le 7 juillet 1959 : "Si le nombre de verres est médiocre, il n'en sortira pas de chef d'½uvre ; du nombre de verres que vous avalez dépend le chef d'½uvre -- Aucun hasard si ce film [Herbes flottantes] est un chef d'½uvre -– jetez seulement un coup d'½il à la rangée de bouteilles vides dans la cuisine." (rapporté par Donald Richie dans son livre "Ozu" (1974). http://perso.club-internet.fr/pserve/Herbes_flottantes.html Philippe Serve "Plus le gingembre est vieux, plus il est piquant" (Expression chinoise) Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches (http://perso.club-internet.fr/pserve) -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
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