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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] All or Nothing - Mike Leigh (2002)
Attention ! La critique suivante révèle des détails du film.
ALL OR NOTHING
G-B, de Mike LEIGH, 2002, CL, 2h08
Scénario : Mike Leigh
Directeur de la photo : Dick Pope
Production : Simon Channing Williams, Alain Sarde
Avec:
Timothy Spall, Lesley Manville,
Alison Garland, James Corden,
Ruth Sheen, Marion Bailey,
Paul Jesson, Helen Coker,
Sam Kelly, Kathryn Hunter,
Sally Hawkins, Daniel Mays,
Ben Crompton, Robert Wilford,
Gary McDonald
Tout ou rien. All or nothing. Personne ne sait jamais à quoi va
l'exposer le nouveau jour. Mais pour Phil, Penny et leurs deux enfants
obèses Rachel et Rory, tous comme pour leurs voisins Maureen, Carol,
Donna ou Sam, le pire semble toujours promis. Des petits boulots
(chauffeur de taxi, caissière au Safeway's, aide-soignante à
l'hôpital...), un quartier déshérité, une communication intra-familiale
interrompue, la violence verbale des enfants sans cesse aux lèvres. "Une
existence difficile dans un monde impitoyable où tout est réduit à
l'essentiel" (Mike Leigh, entretien à Positif, nov. 2002). Mais un jour,
peut-être, une lumière parviendra à s'allumer au creux d'un drame annoncé...
Disons le sans ambage : ALL OR NOTHING frôle le chef d'oeuvre. Mike
Leigh, Palme d'or à Cannes en 1996 pour Secrets and Lies (Secrets et
Mensonges), trace une fois de plus un portrait sans concessions de la
classe ouvrière anglaise, de cette Angleterre où le nouveau travaillisme
de Tony Blair, meilleur pote de George W. Bush semble laisser autant
de gens de côté que l'ancien ultra conservatisme de Margaret Thatcher,
la grande amie d'Augusto Pinochet. Il s'appuie pour cela sur des
interprètes tous plus naturels les uns que les autres et sur une
technique cinématographique largement empruntée à la tradition
documentariste britannique et qui donne ses lettres de noblesse au terme
"réalisme social". La tendresse de Mike Leigh pour ses personnages
saute aux yeux et c'est bien cet humanisme, éloigné de tout
sentimentalisme facile, qui nous attache à ces quelques vies cabossées.
Le cinéaste peint de façon magistrale les conséquences des conditions de
vie difficiles d'une classe sociale sur la communication de ses membres
entre eux. Mais il a l'intelligence, via le personnage de Cécile la
bourgeoise française aux prises elle-aussi avec la solitude, de ne pas
sombrer dans le manichéisme tout en ne réfutant pas la thèse du
déterminisme social. Cette désespérance face à la vie, Phil (Timothy
Spall) la vit jour après jour tout comme Penny (Lesley Manville) sa
compagne (ils ne sont pas mariés), épuisée par son travail, son fils,
les tâches familiales et qui ne trouve pas le soutien attendu de la part
de son compagnon. Pourtant, de l'amour pour Penny, Phil en a à revendre.
Mais comment montrer son amour aux/des autres quand toute son énergie
est pompée par le travail et le quotidien ? L'amour, tous les
personnages de ALL OR NOTHING le cherchent, même sans le savoir, car lui
seul peut aider à surmonter les difficultés de la vie. Surtout quand on
est pauvre.
Phil, sorte de gros morse à visage de chien fatigué et placide aux
cheveux/poils gras et filasses (Penny, elle, ressemble plutôt à une
petite souris) manque de carburant pour continuer à avancer
correctement. Son carburant ? L'amour que Penny lui porte. Mais voilà
que Phil doute de cet amour, le laissant figé sur place. Il confie à
Cécile, sa passagère française :
L'Amour est une chose étrange. Comme un robinet qui goutte. Le seau est
à moitié plein ou à moitié vide. Si l'on n'est pas ensemble, on est
seul. On naît seul et on meurt seul. On ne peut rien y faire." *
Phil en a "marre" ("I have enough"), alors il débranche son portable à
défaut de pouvoir débrancher sa vie. Penny qui, elle, ne peut se payer
le luxe de débrancher ne serait-ce que cinq minutes car après le
Safeway's il y a encore la maison, le ménage, le repassage, la cuisine,
accable Phil de reproches, sans doute en partie justifiés mais sans
jamais chercher à le comprendre, à voir la part de rêve tué en lui.
Phil a démissionné de son rôle de chef de famille. Sous le regard
incrédule de Penny, il ne reprend même pas son fils Rory (James Corden)
lorsque celui-ci lance des "Va te faire foutre !" (Fuck off !) à
répétition à sa mère. Il se contente de courber un peu plus la tête et
le dos. Pourtant Phil est un type bien au fond de lui. Il raconte
comment il a obligé un client handicapé à payer une somme modique pour
une course ridicule au bout de la rue, lui refusant la charité.
Cherchant le mot juste expliquant son geste, il est suppléé par sa fille
Rachel (Alison Garland), aide soignante dans un hospice de vieux qui le
lui souffle avec un sourire furtif : "Dignité". Et Phil explique à Penny
: "Ca n'a pas de prix quand tu es vieux". Mais Penny ne comprend pas.
Elle aussi a ses raisons d'en avoir marre. Elle se voit en femme de
devoir, gangrenée sans s'en rendre compte par l'amertume. Elle accable
Phil et lorsque celui-ci le lui reprochera (attitude confirmée par ses
deux enfants), elle tombera des nues. La confession de Phil, au soir de
l'accident cardiaque de Rory, ce fils que l'on avait vu plus proche de
l'animal ne pensant qu'à bouffer mais subitement redevenu un enfant dans
la douleur, cette confession est déchirante et Mike Leigh la filme avec
une extrême pudeur et sans la moindre once de sentimentalité. Juste du
drame vrai :
"Tu ne m'aimes plus depuis des années. Tu ne me respectes pas. Tu me
parles comme à une merde (--) C'est-- comment dit-on-- insupportable
(--) Je
te déçois. Je te porte sur les nerfs. C'est comme si quelque chose était
mort. Je me sens comme un vieil arbre privé d'eau. Quand nous nous
sommes rencontrés, je n'arrivais pas à y croire. Une jolie fille comme
toi sortant avec un gros type comme moi. Les gens nous regardaient. Je
ne me sentais plus. Nous n'avons pas grand-chose mais nous nous avons
l'un l'autre. Mais si tu ne veux pas de moi, nous n'avons plus rien.
Nous ne sommes plus une famille. Voilà." **
Phil a une philosophie fataliste de la vie qu'il lâche par bribes à des
interlocuteurs interloqués (son collègue, sa compagne) et qu'il nomme
"The fickle finger of fate" (Le doigt versatile du destin) : chaque
événement est inévitable mais, aussi négatif qu'il puisse paraître,
évite peut-être qu'un autre bien pire ne survienne. "Si tu savais ce qui
va se passer quand tu te lèves le matin, tu ne sortirais jamais du lit.
C'est la vie. La vieille horloge fait tic-tac, la marée monte, la marée
descend. Tu nais, tu meurs. Voilà." ***
La nouvelle génération partage la même vision désenchantée que
l'ancienne. Sam (Sally Hawkins), la fille de Carol (Marion Bailey)
cherche aussi l'amour mais ne le trouve pas chez sa mère, vraie
pochtronne, ou chez son père, être médiocre. Cet amour, il viendra de
Craig (Ben Crompton), jeune homme complexé et un peu simple d'esprit,
incapable de le montrer autrement qu'en se gravant au couteau l'initiale
"S" sur la poitrine.
Maureen (magnifique Ruth Sheen), elle, fait face à la réalité,
contrairement à Phil. Elle cherche une issue en doublant ses heures de
travail (elle fait du repassage à domicile ses jours de congés) et
démontre un bel humour. Elle soutient sa fille Donna (Helen Coker) qui
reproduit le même schéma qu'elle, victime elle aussi d'un type égoïste
et violent. Comme Maureen, Donna sera fille-mère. Mais Maureen a une
nature tournée vers l'optimisme. Elle pourrait pourtant se prétendre
encore plus malheureuse que d'autres mais elle sait orienter sa vie vers
une direction plus positive. La scène où elle interprète la chanson de
Crystal Gayle "Don't Make my Brown Eyes Blue" au karaoké du pub
constitue un joli moment. Sa "coolitude" en fait un personnage très
attachant et les paroles de la chanson font écho aux diverses vies des
personnages du film : "Ne me confie pas de secrets, raconte-moi des
mensonges, ne me donne pas de raisons, donne-moi des alibis. Dis-moi que
tu m'aimes et ne dis pas adieu. Dis n'importe quoi mais ne dis pas
adieu." ****
La rencontre déja évoquée de Phil et de Cécile (Kathryn Hunter), sa
cliente française bourgeoise et divorcée, commence comme une scène de
comédie. Parlant anglais avec un accent français à couper au couteau
(l'actrice est anglaise), Cécile montre d'abord un caractère
d'emmerdeuse allergique aux tunnels routiers. Puis, petit à petit et au
fur et à mesure de ses confidences, la scène se teinte de mélancolie et
sert, comme dit précédemment, à éviter de tomber dans un schéma trop
réducteur. La passagère de Phil lui raconte comment elle avait attendu
son fils Nicolas au restaurant afin de fêter avec lui son
vingt-cinquième anniversaire et comment celui-ci était arrivé une heure
et demie en retard, accompagné de deux filles habillées de "robes en
plastique rouge" avant de repartir aussitôt pour le casino, "ayant déjà
mangé". Un lien s'établit entre deux mondes si différents sur l'humanité
révélée dans la solitude des êtres.
Mike Leigh enchaîne avec l'escapade de Phil au bord de mer alors que
Rory a son accident cardiaque. Dans des teintes très automnales (qui
baignent tout le film, les intérieurs comme les extérieurs), il nous
offre un plan général magnifique avec phare et silo à grains se dressant
en parallèle à quelques distances, ce qui n'est pas sans rappeler le
fameux plan d'ouverture de "Herbes flottantes" d'Ozu. Face aux vagues,
Phil se tient l'air hagard. Pense-t-il au suicide en cet instant ?
Peut-être. Mais Phil n'est pas un "actif". Alors, il rentre chez lui.
Penny, toute à l'affolement suscité par l'accident de Rory et aux
reproches assénés à Phil pour son absence (sur tous les plans), ne
soupçonnera jamais l'abîme ouverte sous les pieds de celui-ci. Mais de
même qu'il paraît difficile pour ne pas dire impossible de condamner
Phil pour ses lâchetés quotidiennes, comment jeter la pierre à Penny,
mère courage brisée par le fardeau du "too much" ?
La qualité de la distribution nous rappelle une fois de plus que les
acteurs britanniques sont bien les meilleurs au monde, toujours
étonnants de crédibilité, bien loin des excès de l'Actor's Studio de
leurs cousins d'outre-Atlantique. Timothy Spall, photographe dans
Secrets et Mensonges (et le mari du "Intimité" de Patrice Chéreau), plus
que jamais bouleversant d'humanité, trouve là le plus grand rôle de sa
carrière (débuté en 1979 dans Quadrophenia). Lesley Manville, elle aussi
fidèle de Mike Leigh, le complète à merveille et rend leur couple
tellement crédible. Si tous les autres acteurs sont à l'unisson, je
relèverai une nouvelle fois la performance de Ruth Sheen qui illustre si
parfaitement l'adage cher à Georges Duhamel, "L'humour est la politesse
du désespoir".
N'oublions pas de signaler avant de conclure la superbe musique de
Andrew Dickson, dans la même tonalité que celle de Secrets et Mensonges
dont il était aussi l'auteur. Sa sobriété et sa mélancolie soulignent
avec une intelligence jamais démentie le propos du film.
Répétons-le : ALL OR NOTHING n'est pas seulement un grand film mais
possède quelque chose d'un chef d'œuvre.
* "lt's funny, isn't it ? What's-her-name, love. lt's like a dripping
tap. Bucket's either half full... or it's half empty. lf you're not
together, you're alone. You're born alone... and you die alone. Nothing
you can do about it."
** "You ain't loved me for years. You don't like me... you don't
respect me... you talk to me like l'm a piece of shit (--) lt's
wossername... unbearable (--) l know l'm a disappointment to you. l know
l get on your nerves. lt's like something's died. l feel like an old
tree that ain't got no water. When we first met... l couldn't believe
it. A pretty girl like you going with a fat bloke like me. People were
lookin' at us... l felt like the bees knees. We ain't got much... but we
got each other... and that's enough. But if you don't want me, we ain't
got nothing. We ain't a family. That's it."
*** ("If you knew what was gonna happen to you when you woke up in the
morning, you'd never get out of bed. That's life. The old clock ticks,
tide comes in, tide goes out. You're born, you die. That's it.")
**** ("Tell me no secrets, tell me some lies, Give me no reasons, give
me alibis. Tell me you love me and don't say good-bye. Say anything but
don't say good-bye".)
Lire l'interview de Mike Leigh à la revue Positif (novembre 2002):
(minilien) : http://www.kyuran.be/?ladaivan
Site officiel (français avec 4 extraits videos) :
http://www.bacfilms.com/tout/
Bandes annonces: http://us.imdb.com/title/tt0286261/trailers
[La critique suivante peut être retrouvée illustrée d'une dizaine de
photos ici (minilien): http://www.kyuran.be/?qexonqai]
Philippe Serve
--
"Plus le gingembre est vieux, plus il est piquant" (Expression chinoise)
Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches
(http://perso.club-internet.fr/pserve)
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