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[Critique] Good Bye Lenin - Wolfgang Becker (2003)



GOOD BYE LENIN !

Allemagne, 2003, de Wolfgang Becker, CL, 121'

Scénario : Wolfgang Becker et Bernd Lichtenberg
Photo : Martin Kukula
Montage : Peter R. Adam
Musique: Yann Tiersen
Producteur : Stéphane Arndt / WDR, X-Filme Creative Pool, Arte

Avec :
Daniel Brühl, Katrin Saß,
Maria Simon, Chulpan Khamatova
Florian Lukas, Alexander Beyer
Burghart Klaußner, Michael Gwisdeck


Berlin Est. Le 7 octobre 1989, une manifestation pacifique réclame la
liberté de déplacement dans ce qui est encore la République Démocratique
Allemande (RDA). La répression policière est violente. Le jeune Alex (21
ans) se fait arrêter sous les yeux de sa mère, Christiane Kerner, qui
passait par-là. Christiane est une communiste modèle, décorée quelques
jours plus tôt par le Comité Central. Sous le choc de ce qu'elle voit,
elle s'écroule, victime d'une attaque cardiaque et sombre dans le coma.
Elle dort pendant que les changements se précipitent dans le pays : la
démission du Président Erich Honecker, les fuites de plus en plus
massives de citoyens est-allemands vers l'Ouest préludant la chute du
Mur de Berlin et la réunification à marche forcée des deux Allemagnes.
A son réveil, huit mois plus tard, le médecin prévient Alex et sa soeur
Ariane : le moindre choc émotionnel pourrait être fatal à leur mère.
Alex décide alors de ramener leur mère chez eux et de lui travestir la
réalité : pour elle, la RDA doit continuer à exister--

Une bonne vingtaine d'années après le deuxième "âge d'or" du cinéma
allemand (le premier date des années 1919-33), GOOD BYE LENIN  ramène
avec force le meilleur du cinéma d'outre-Rhin sur les écrans du monde
entier. Et pour la première fois depuis très longtemps (depuis toujours
?), on rit devant un film allemand. Car le deuxième long-métrage de
Wolfgang Becker (cinéaste né et grandi en Allemagne de l'Ouest) s'avère
une franche comédie dont l'émotion n'est jamais absente, bien au
contraire, mais une émotion toujours pleine de pudeur, de discrétion.
GOOD BYE LENIN  véhicule aussi une grosse nostalgie renommée en
Allemagne "Ostalgie" (jeux de mot signifiant "nostalgie de l'Est"). Pour
comprendre ce sentiment très fort, il faut se rappeler qu'au-delà de la
disparition d'un Etat totalitaire s'appuyant sur une répression
orchestrée par la redoutable Stasi (police politique), c'est aussi tout
un pays de 17 millions d'habitants qui disparut du jour au lendemain,
littéralement aspiré par son grand frère de l'Ouest, perdant au passage
tout ce qui fit son identité, à commencer par sa culture et ses acquis
sociaux. Une "révolution" capitaliste qui laissa des millions de gens
sur la touche, au chômage et profondément désemparés après s'être brûlés
les ailes à une lumière trompeuse nommée "consommation".

En montrant dès le début du film la répression dont était capable le
gouvernement de Berlin-Est ou, par la suite, les carences notamment
économiques du régime de RDA, Wolfgang Becker indique bien qu'il n'est
pas là pour faire l'apologie de ce dernier sur fond de regrets. Non, si
nostalgie il y a, c'est celle des repères et surtout celle d'un espoir,
d'un rêve, de l'idéal originel que personnifie Christiane, "trop
idéaliste" pour le Parti qui l'a écartée. Nostalgie aussi de cette
solidarité, celle existant entre des gens vivant des conditions
difficiles (matérielles ainsi, bien sûr, que sur le plan des libertés)
mais aussi celle incarnée par des lois sociales vite jetées au panier
par la réunification. Nostalgie, tout simplement, de voir un demi-siècle
de vies individuelles et collectives (au meilleur sens du terme)
s'évanouir sans retour. L'épisode où Alex et Ariane échouent – pour 48
heures de retard - à échanger les 30 000 Marks de leur mère, économies
de 40 ans de travail, en est un bel exemple. Ce n'est pas seulement de
l'argent qu'Alex n'a plus qu'à jeter au vent mais bien toute une vie de
sacrifices, d'efforts, de foi en un avenir qu'on voulait croire, malgré
tout, meilleur.

Le film commence par quelques images tournées en super 8 par le père
d'Alex et Ariane alors enfants et donne une vision passéiste et kitsch
de la RDA des années 70. Le 26 août 1978, le pays fête son premier
cosmonaute, Sigmund Jähn, satellisé sur le Soyouz 31 soviétique tandis
que la police se rend au domicile des Kerner à la recherche du père,
parti à l'Ouest. La mère, Christiane (Katrin Saß) perd la parole pendant
huit semaines. Rétablie, cette institutrice communiste modèle consacre
une bonne part de son temps à écrire des lettres de "remarques" au
bénéfice de ses voisins et destinées à l'administration, la plupart des
missives portant sur des biens de consommation inadaptés. De vrais
modèles du genre : "Même en RDA, il n'y a pas que des princesses
glaciales et des camarades sveltes"  (pour les culottes d'une vieille
femme). Ou bien encore pour un vêtement : "Dans la capitale, il n'existe
pas de personnes si petites et carrées. Si nous sommes coupables de ne
pas être de la même taille que stipulé sur vos plans, nous vous prions
de bien vouloir nous en excuser. Dans ce cas, on s'efforcera à devenir
plus petit et plus carré dans le futur. Mes salutations socialistes".
Après l'accident cardiaque de Christiane et la chute du mur, le
quotidien change. Alex part découvrir en mobylette les miracles
culturels occidentaux : la pornographie à la télévision tandis que sa
soeur Ariane se met à travailler pour un Burger King où elle rencontre
Rainer, "ennemi de classe" (il est originaire de l'Ouest) et "chef des
grillades". Ils deviendront ensemble "travailleurs du mois".  Au chevet
de sa mère à l'hôpital, Alex avait retrouvé la jolie Lara, infirmière
stagiaire soviétique brièvement aperçue lors de la tragique
manifestation d'octobre. Une idylle se noue entre eux. Les commentaires
en voix off d'Alex, présents tout au long du film, apportent beaucoup
d'humour aux scènes filmées.
Du jour au lendemain, Alex se retrouve au chômage dans cette nouvelle
Allemagne avant de placer des paraboles en équipe avec Denis (Florian
Lukas), aspirant cinéaste, auteur d'un "hommage" délirant au "2001" de
Stanley Kubrick. L'Allemagne réunifiée devient championne du monde de
football en 1990 en Italie, symbole d'une puissance retrouvée. Mais à
côté de ce triomphe (à mettre en parallèle avec une victoire précédente
de la Mannschaft en 1954, moins de dix ans après la débâcle), la réalité
des "nouveaux territoires" est toute autre. La perte des repères est
symbolisée par la disparition de produits alimentaires comme les
cornichons de Spreewald ou le Moccafix, remplacés par l'inévitable
Coca-cola. Mais là encore Wolfgang Becker a choisi le ton de la comédie
et la nostalgie affichée se mêle toujours de distance ironique. A ses
enfants qui lui annoncent avoir reçu pour elle la Trabant qu'elle avait
demandé (pur stratagème de leur part), Christiane réplique : "Seulement
après trois ans ? (d'attente)".
L'absurde atteint son paroxysme lorsque Alex, aidé de Denis, renverse
l'Histoire en faisant croire à sa mère (images de la chute du mur à
l'appui mais dont le sens a été inversé) que des milliers d'Allemands de
l'Ouest se précipite désormais à l'Est pour y trouver refuge !

Le mensonge et la mystification, tel sont les thèmes centraux de GOOD
BYE LENIN !
Et ici la sphère privée renvoie à celle des Etats. La première concerne
Christiane en tant que victime. Partant d'une intention louable, Alex va
élever la mystification au rang d'un art. Mais en accumulant les
mensonges toujours plus énormes (Lara finira par le lui reprocher : "Tu
veux dire que puisque tu mens déjà, ce n'est pas important ?"), il
rejoint les techniques du mensonge d'Etat de l'ex-RDA, à commencer par
les bidouillages d'images d'actualité. Là repose l'une des intelligences
principales du film en entremêlant le positif (l'action du fils) et le
négatif (les moyens utilisés) par une succulente mise en abyme, nous
obligeant à nous interroger sur le point de rupture ou du moins la ligne
de séparation entre ce qui est admissible et ce qui ne l'est pas. Si
l'intention, l'objectif de la manipulation (ne) peut (pas) justifier
celle-ci, alors ne devient-elle pas finalement qu'une question d'échelle
? Alex lui-même touche du doigt le coeur du problème dans ses réflexions
: "Je réalisais que la vérité n'était qu'une matière incertaine que je
pouvais modeler aux perceptions habituelles de maman."
Au-delà de l'amour porté par un fils à sa mère, au-delà de la comédie et
de la nostalgie, c'est bien au même mensonge que celui perpétré par tant
d'Etats envers leurs concitoyens (ni la RDA ni les pays dits socialistes
n'ayant le monopole en la matière) que se rattache toute la démarche
d'Alex et des siens. Sans peut-être s'en rendre compte, n'est-ce pas ce
que Alex sous-entend lorsqu'il confie : "La RDA que je créais pour ma
mère était celle dont j'avais rêvé".  On pourrait ajouter : Et que le
régime de Berlin Est avait échouer à matérialiser.
Mais ce constat terrible bute évidemment sur une réalité incontournable
: le bonheur apporté à Christiane par cette mystification. Christiane
est heureuse car elle croit encore à une réalité qui n'existe plus,
comme elle y croyait avant son accident alors que le menteur n'était pas
son fils mais l'Etat. Elle est manipulée. Mais heureuse, même si elle
sait rester critique envers le régime censé lui créer ce bonheur (passé
et présent), à savoir le Parti, elle est heureuse car elle croit encore
au rêve.
En étendant la problématique de Christiane-l'individu à toute une
nation, faut-il alors s'étonner de voir un peuple s'avouer
majoritairement orphelin d'un bonheur passé qui n'a jamais existé
autrement que dans sa croyance collective artificiellement créée par le
pouvoir ? Si le régime de Berlin Est a menti pendant des décennies à ses
citoyens sur la réalité du système "socialiste", que dire aussi du
mensonge comme en écho des pays occidentaux, à commencer par la RFA et
les Usa, promettant la prospérité, la démocratie et le "bonheur" pour
tous, une fois libérés du carcan totalitaire ? Tous les ex-pays
socialistes, dont les nouveaux länder (ex-RDA) de l'Allemagne réunifiée,
continuent à payer un lourd tribut à cet autre mensonge.
Mais GOOD BYE LENIN ! complique encore les choses en révélant que la
pure Christiane elle-même n'a pas hésité à recourir au mensonge. Cette
fois les victimes en ont été ses enfants des années durant. La comédie
n'est plus seulement hilarante puis nostalgique mais dégage aussi un
goût d'amertume réel. La grandeur du film est de ne jamais s'apitoyer
sur ses protagonistes ni surtout de les condamner. Chacun(e) a ses
raisons d'agir et pense faire au mieux. On ne trouvera pas de film moins
manichéen que celui-ci. Et ce n'est pas là sa moindre qualité.

Au fur et à mesure du temps qui passe, les Ossies  (Allemands de l'Est)
réapprennent à ne pas avoir honte de certaines réalisations de leur
ancien pays, que ce soit dans le domaine culturel ou social. Même les
vieux programmes télés pour enfants (celui du "Marchand de sable" dont
la poupée avait accompagné Sigmund Jähn dans l'espace) refont surface et
séduisent à leur tour les enfants de l'Ouest. A propos de l'espace on
notera le magnifique écho que renvoie la fin du film par rapport à une
séquence du début. On avait vu le très jeune Alex sur les vieux films en
super 8, rêver devenir cosmonaute comme son idole Jähn et envoyer
lui-même une fusée dans les airs. A la fin du film, ce sera une autre
fusée qu'il propulsera, déclenchant le plus émouvant et le plus poétique
des feux d'artifice.
Cette scène mémorable restera symptomatique d'une réalisation très
maîtrisée et, en parfaite symbiose avec le scénario, sans cesse
inventive. Elle s'appuie sur un montage donnant au film un rythme
toujours soutenu et assure un sens parfois surprenant aux différents
événements. La qualité des cadrages, les mouvements de caméra latéraux
ou verticaux toujours très fluides et élégants, l'humour des séquences
en accéléré, tout se met au service d'une émotion jamais abandonnée par
la pudeur du réalisateur ou de ses interprètes (voir la scène de la
confession de Christiane à ses enfants ou les retrouvailles de Alex avec
son père). Sans oublier la magnifique partition musicale de Yann Tiersen.
Parmi les plus belles scènes du film, ressort comme un parfait symbole
la vision qu'a Christiane de la statue de Lénine emportée au rebut par
un hélicoptère. Devant ses yeux pleins d'incompréhension, le père de la
révolution lui tend littéralement la main, semblant tout à la fois lui
demander aide et lui lancer un ultime adieu.

La distribution du film contribue grandement à son succès. Daniel Brühl
(Alex) et Katrin Sass (Catherine), actrice originaire de RDA dominent
les débats sans jamais écraser des partenaires tous plus vrais que
nature. GOOD BYE LENIN, comédie intelligente et vraiment drôle a tout à
fait mérité ses multiples récompenses (dont 6 European Awards en
attendant peut-être Golden Globe et Oscar) .

Philippe Serve
29/12/2003

Notes :

" La meilleure façon de décrire Alex est de le comparer à un marin
embarqué sur un bateau qui prend l'eau. Et ce marin passe son temps à
reboucher les fuites les unes après les autres." (Daniel Brühl,
interprète du rôle d'Alex)

Wolfgang Becker est né en 1954 à Herner en Westphalie. Après le
baccalauréat, il a fait des études d'histoire et de littératures
allemande et américaine à l'université libre (FU) de Berlin. Ensuite, il
a suivi la formation de la Deutsche Film und Fernsehakademie à Berlin
(l'Académie Allemande du cinéma et de la télévision). Avec son film de
fin d'études, Schmetterlinge (Papillons), il a commencé à faire parler
de lui. Cette adaptation du récit de l'écrivain anglais Ian McEwan lui a
valu le Student Film Award (l'Oscar pour le meilleur film d'étudiant),
ainsi que le Léopard d'Or au Festival de Locarno et le prix du
ministre-président du Land de la Sarre au Festival Max-Ophuls en 1988.
Pour la télévision, après l'épisode de Tatort, Blutwurstwalzer (La valse
du boudin), en 1991, accueilli avec beaucoup d'enthousiasme, Wolfgang
Becker a réalisé un excellent téléfilm, Kinderspiele (Jeux d'enfants,
1992), un drame sur l'enfance qui a aussi été distribué dans les salles
obscures.
Le premier film que Becker a réalisé pour la société X FILME CREATIVE
POOL, dont il est l'un des cofondateurs, fut Das Leben ist eine
Baustelle (La vie est un chantier, 1997), avec Jürgen Vogel et
Christiane Paul dans les rôles principaux, un film qui a rencontré un
très grand succès cinématographique.

Filmographie :
------------
2002 GOOD BYE, LENIN !
1997 DAS LEBEN IST EINE BAUSTELLE (La vie est un chantier)
1992 KINDERSPIELE (Jeux d'enfants)
          CELIBIDACHE (Documentaire)
1991 Tatort – BLUTWURSTWALZER (La valse du boudin)
1987 SCHMETTERLINGE (Papillons)
(http://www.ocean-films.com/goodbyelenin/becker.htm)

Extrait d'entretien sur Allo-ciné :
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- Votre film est souvent qualifié par les médias allemands de
"Ostalgie-Komödie" ("comédie nostalgique de l'Est"). Cela vous énerve t-il ?
- J'ai l'impression que les gens qui disent ça n'ont pas vraiment vu le
film. Je ne suis pas en colère mais je trouve ça vraiment idiot. Good
bye Lenin ! n'est pas une comédie "ostalgique". Comment des personnages
qui ont vécu en RDA pourraient-ils avoir de la nostalgie pour ce régime,
une dictature avec Stasi et répression ? En revanche, ils ont aussi des
souvenirs positifs de ce pays. Un premier baiser, tomber amoureux, ce
sont des événements personnels qui arrivent même sous une dictature !
C'est totalement différent de l'"ostalgie" qui est une véritable mode en
ce moment en Allemagne, une sorte de vague rétro qui ne m'intéresse pas
du tout. Il y a cinq émissions là-dessus comme le Ostshow par exemple !
Le problème, c'est que les gens me disent : "Tu es le père de cette
mode, c'est ton film qui l'a lancé" Et ça me désole. Enfin, je me dis
que dans un an, on n'en parlera plus et que Good bye Lenin ! sera
toujours là. La RDA continue d'exister comme un mort-vivant depuis
quatorze ans et ne laisse personne en paix. Il va falloir que les gens
fassent le deuil de ce pays dans leur tête.
(http://www.allocine.fr/article/fichearticle_gen_carticle=18357517.html)

Philippe Serve
[critique + affiche + photos : 
http://perso.club-internet.fr/pserve/Goodbye_Lenin.html#goodbye_lenin]

"Plus le gingembre est vieux, plus il est piquant" (Expression chinoise)
Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches
(http://perso.club-internet.fr/pserve)

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