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[Analyse] YAABA, 1989



[Analyse] [Spoilers] YAABA (1989)
Mise à l'écart des films africains, territoires intimes

par Alexandre Tylski, Université Toulouse II, France
Analyse disponible ici: http://www.cadrage.net/films/yaaba.htm

" L'Afrique, ce n'est pas seulement celle des masques, des danses, des
cases. C'est aussi celle de l'amitié, de l'amour, de la réflexion sur le
monde. " Idrissa Ouedraogo (1)

Mise à l'écart des films africains

Si les films venus d'Asie sont depuis quelques années, et souvent à juste
raison, " à la page " à la fois dans les films indépendants et, phénomène
intéressant, également dans les films hollywoodiens, les films venus d'
Afrique, quant à eux, sont reconnus et respectés mais restent, en
comparaison, fort moins éclairés par la scène médiatique occidentale.

Pour ceux et celles ne voyant plus lieu aujourd'hui de parler de gouffre
médiatique entre films orientaux et africains, il suffit de poser la
question aujourd'hui à un cinéphile occidental " moyen " (si l'en est). Ce
dernier pourra citer facilement quelques titres de films d'Akira Kurosawa ou
de Wong Kar Waï, mais pourra-t-il ne serait-ce que citer un seul film d'
Ousmane Sembene ou d'Idrissa Ouedraogo ? Le plus cruel est qu'il apparaît
même inutile de procéder à un sondage pour se convaincre de la rupture -
tellement celle-ci est visible. Il reste beaucoup à faire pour rendre à
Césaire ce qui est à Césaire.

Nous pouvons pour l'heure voir dans cet injuste décalage (probablement
horaire), d'abord la craquelure mondiale honteuse entre Nord et Sud, mais,
plus secrètement aussi, y déceler un toujours actuel, lointain et inavoué
dédain pour les films du continent noir, dont l'image générale semble se
résumer à un cinéma pauvre, aride, naïf et campagnard. A croire que les
films japonais adulés par les critiques, les distributeurs et les publics
occidentaux caressent chez eux avant tout leur inclinaison pour tout ce qui
est urbain et « branché ». A croire que les films africains resteront
cantonnés au rôle d'éternels « parents pauvres » éternellement catalogués,
éternellement mis à l'écart et incompris, car encore bien trop méconnus - et
ce, en dépit de quelques tentatives répétées de promotion dans les festivals
et les kiosques.

Pluralité des films africains

Il est plus que jamais temps de ne plus parler de " cinéma africain " ou du
" cinéma d'Afrique ", mais, véritablement, des films africains dans leur
formidable diversité, parfois dans leur médiocrité et parfois dans leur
génie. Une diversité en tout cas que l'on doit probablement, en partie tout
du moins, à une pluralité d'ethnies, de langages et de dialectes - au-delà
même d'une incomparable pluralité géographique et géopolitique.

" J'accepte le mot cinéma d'Afrique, mais au pluriel. " Celui qui parle ici
est nul autre que Idrissa Ouedraogo, un des maîtres du cinéma contemporain
international. Idrissa Ouedraogo est un peu le Aimé Césaire du cinéma. Le
cinéaste a d'ailleurs mis en scène une pièce de Césaire au théâtre (" La
Tragédie du Roi Christophe ") à la Comédie Française. Cinéaste de la terre,
mais pas seulement. Cinéaste des êtres humains, des rapports de force et d'
indépendance, cinéaste de réflexions sur le monde.

Tout récemment, le sketch réalisé par Ouedraogo pour le film collectif 11
SEPTEMBRE (2002), dans lequel des enfants du Burkina Faso croient
reconnaître Ben Laden, était d'une ironie désarmante. Ouedraogo terminait le
film avec le sosie de Ben Laden « s'enfuyant » par avion et ce, à la
tristesse générale des enfants qui le pourchassaient pour gagner la fameuse
" Récompense " de Georges Bush. Ces enfants, yeux levés vers l'avion,
lançaient alors dans un dernier soupir: " Reviens Ben Laden, on a besoin de
toi. " Ce sketch proposait une vision osée, acide, différente et lucide sur
le monde, avec entre ciel et terre: les enfants (d'Afrique) et l'absurde
âpreté et inégalité de la condition humaine.

Irdrissa Ouedraogo se positionne en franc-tireur depuis longtemps,
connaissant mais refusant le langage et les recettes de l'Occident,
voyageant mais s'enracinant dans son Afrique natale, revendiquant les
spécificités des mondes africains. YAABA (1989) reste ainsi comme un des
films majeurs du cinéaste, et résume à lui seul la démarche de son auteur,
et, tout comme ses personnages, son amour de la terre, des autres et des
regards. L'occasion donc de revenir sur un vrai grand film dans la vraie
petite histoire du cinéma mondial.

La terre & l'eau : les femmes

YAABA a été tourné au Burkina Faso (nom que l'on doit au " mooré " et au "
dioula "). "Burkina" signifie "patrie des hommes intègres" et "Faso" "terre
de nos ancêtres". Dans YAABA, on évoque ironiquement moins l'intégrité des
hommes que leurs constants mensonges (faux aveugles, faux devins, faux
gentils) et leur cruauté (rejet à jets de pierre contre " Yaaba " la vieille
femme que l'on dit sorcière). On y évoque en revanche cette " terre des
ancêtres " (première image du film sur la tombe d'une mère disparue) et dès
lors, la terre devient très vite dans YAABA le territoire des femmes. "
Yaaba ", la grand-mère.

La première image du film est aussi la toute dernière : une petite fille
court dans l'étendue de la terre, un petit garçon la suit en courant. Arc de
la vie. Ils courent jusqu'à se fondre avec la terre, un seul et même corps.
Se fondre avec la terre-mère, fuser dans l'harmonie. Cette idée de véritable
fusion des corps trouve par ailleurs un écho générationnel dans la relation
entre cette petite fille, Nopoko, et Sana, la vieille dame. C'est d'abord
Sana qui aide Nopoko à débusquer le petit garçon (première scène), ce sera
ensuite le voile de Nopoko qui couvrira le corps inerte de Sana. Mais c'est,
aussi, ce bracelet, ce lien personnel, ce petit arc, qui unira à la toute
fin les deux femmes, une transmission s'est opérée.

L'union des corps et des êtres est ainsi d'une grande poésie dans YAABA en
particulier par l'intermédiaire, si l'on peut dire, de l'eau. De l'eau est
versée sur la tombe d'une mère disparue au tout début du film, la dernière
scène se déroule dans l'eau où chacun semble renaître. Et, entre les deux,
un " simple " raccord de montage : Sana boit du lait et, " cut ", Bila
plonge dans l'eau de la rivière. Et par n'importe quelle rivière: une eau
terreuse et laiteuse mise en valeur en gros plan sonore (alors qu'à l'image
nous restons à distance). L'eau recouvre dans YAABA une épaisseur, une vie
propre.

Autrefois le Burkina Faso était appelé la " Haute-Volta " en rapport avec
les fleuves qui irriguent le territoire et YAABA n'est clairement pas un
film d'aridité, mais bel et bien de vie. C'est cette eau qui recouvre les
plaies de Nopoko, c'est cette eau que l'ingénieur du son Jean-Paul Rugel "
grossit " jusqu'à en faire naître un corps à part entière dans le film.
Notons ici que Rugel avait déjà prêté son oreille à des films tels que PARIS
TEXAS, S'EN FOUT LA MORT, BEAU TRAVAIL, LA LETTRE, ou plus récemment LES
EGARES. De même le mixeur de YAABA est Dominique Dalmaso, que l'on retrouve
au générique de films comme LES VALSEUSES, THERESE, LA HAINE ou LE ROI
DANSE.

Pourtant, si la profusion des liens secrets et sensuels travaille dans
YAABA, le film n'est pas moins une réflexion sur ce qui sépare les êtres,
les sexes et les générations entre eux.

L'Autre au précipice

La société traditionnelle abhorre tout ce qui n'est pas dans le groupe. Et
si jamais un individu s'écarte de la communauté, on le sait, il y a effet "
boule de neige " sur l'ensemble du groupe. même en Afrique. YAABA montre la
volonté d'indépendance de Bila, ce petit garçon qui, toujours, sort du champ
de la caméra (autrement dit ici du cadre social) et qui, toujours, cherche à
se lier avec Sana, l'exclue du village.

La première vraie rencontre entre Bila et Sana est filmée dans le sens d'une
complémentarité : Bila, lui, est placé au bord gauche du cadre. Sana, elle,
est placée au bord droit du cadre. La même image photographique se fait
face, et s'inverse. Et se complémente. Le reste du temps, les corps souvent
placés au précipice ou fuyant le «champ», indiquent cet Autre sans cesse
repoussé, sans cesse écarté.

Souvent, aussi, un obstacle vient lutter contre l'harmonie des corps : du
feuillage au premier plan, un mur, etc. Bila et Sana souvent pris en
sur-cadrage d'évoquer leur distance, leur recul, leur prise de position
lucide sur cette société qu'ils observent en silence. Et sans jugement. " Ne
la juge pas " est-il d'ailleurs dit dans YAABA. " Elle a peut-être ses
raisons. "

Au cour de YAABA, également, cette brèche réelle dans la chair de Nopoko
lors d'une altercation avec des enfants du village. Cette coupure au couteau
sera le nouvel élément dramatique du film jusqu'à la fin, il en est le suc.
Les rares gros plans du film, comme des moments de rupture esthétique
violente, traquent ces plaies ouvertes dans la peau des bras et des visages.
YAABA est cette grand-mère au vieux corps filmé sans détour. La peau, " le
profond. "

Métonymie de la distance, va et vient entre le corps de l'Afrique et les
visages, entre monde intérieur et extérieur, YAABA raconte aussi la mise à l
'écart d'un monde et d'un cinéma. Mais le film aborde aussi ces territoires
intimes où l'identité personnelle est possible. Identité possible soit dans
la disparition du monde (le mot revient souvent dans le film et les enfants
jouent sans cesse à disparaître), soit dans la révélation des corps (chaire
ouverte, adultère révélé, passé des ancêtres révélé, etc.). Mais toujours
dans le choix et l'émancipation.

Les regards, territoires intimes

L'identité et l'harmonie passent dans YAABA à travers des instants intimes
et personnels, soit par la parole à voix basse (les enfants chuchotent
souvent pour eux-mêmes comme au théâtre), soit par des lieux confinés (la
case où s'enferme une femme, le bosquet où se cache le couple illégitime et
où se dissimule Bila, etc.). Mais, une autre formule permet de vivre
pleinement son " soi " avec l'Autre, c'est le regard, le partage des regards
pour être plus exact encore. Le regard, seul, n'est peut-être plus
suffisant, il faut " l'échanger " désormais.

YAABA fourmille ainsi de raccords-regards entre les êtres vivants et "
voyants " du film. Jean Rouch parlait d'ailleurs de ce fondement social et
cinématographique au sujet d'Idrissa Ouedraogo précisément : « Je parle avec
lui [Ouedraogo] et je lui dis que dans le cinéma ce qui manque aujourd'hui,
c'était les raccords-regards et que dans le cinéma muet le regard était
essentiel. Et il me dit " Mais où est-ce qu'on peut apprendre ça ?". Je lui
dis: " Tu vas à la Cinémathèque Française voir les anciens films ". Et c'est
là, où nous avons tous travaillé. Il y avait cette découverte extraordinaire
des regards. " (2)

La fusion des corps et des éléments naturels opèrent aussi à travers ces
regards échangés sans un mot, au-delà des dialectes, dans cette universalité
généreuse qu'est le corps. Et le montage cinématographique. Raccorder,
accorder, l'impossible. Le corps de la musique principale (de Francis Bebey)
exécute elle aussi ici ce lien corporel constant et transitoire, et exprime
dans deux gammes les mêmes notes, comme un effet de miroir. L'Autre, ce
regard, l'Autre, cet étranger familier, l'Autre ce territoire intime à
explorer.

YAABA reste comme un récit initiatique drôle et émouvant, celui d'enfants et
d'adultes perdus, chassés puis réunis dans la lenteur de l'Afrique, cette
lenteur prégnante qu'on emporte avec soi. YAABA d'Idrissa Ouedraogo est un
hymne à la vie qui, avec le temps, va gagner en aura, en magie et en
influence. Ne plus jamais dire « cinéma de cases », mais films de regards,
films d'ouvertures.

Alexandre Tylski est chercheur à l'Université Toulouse II.

(1) Idrissa Ouedraogo est né en 1954 au Burkina Faso, écrit un DEA à Paris I
et entre à l'IDHEC. Il est ensuite lauréat du Grand Prix du court-métrage
FESPACO, Prix de la Critique Internationale, Mention Spéciale de l'Institut
culturel africain (pour son film POKO, 1981), Prix Kodac Musée de l'Homme,
Grand Prix Documentaire à Melbourne, Prix de la Fédération internationale
des ciné-clubs d'Oberhausen, Grand Prix du court-métrage à Nevers (pour LES
ECUELLES, 1983), Prix de l'Institut culturel africain, Oprix de l'Agence de
coopération culturelle et technique, Prix de la Critique Internationale
(pour ISSA LE TISSERAND, 1985), Prix Georges Sadoul, prix de l'OCIC, prix du
7ème Art, Prix de l'Unicef, prix de la ville de Ouagadougou, prix OUA
(Tunisie), prix du CIERTO, prix UNESCO, Corride d'Argent de Taorrmina (pour
YAM DAABO, 1986), Prix Spécial du Jury et prix du public FESPACO, Prix de la
Critique Internationale (pour YAABA, 1989), Prix Afrique, Grand Prix du Jury
à Cannes, Prix OCIC, Grand Prix FESPACO (pour TILAI, 1990), Tanit d'Argent
de Carthage, Ours d'Argent à Berlin (pour SAMA TRAORE, 1992). Idrissa
Ouedraogo est aujourd'hui Commandeur de l'Ordre National Burkinabè et
Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres Françaises. Filmographie d'
Irissa Ouedraogo ici: http://www.imdb.com/name/nm0653458/

(2) propos recueillis par Laurent Devannen le 12 mars 1998 à 9h au Café de l
'Observatoire de Paris (France).

Remerciements: Anaïs Ménager, Philippe Quaillet et Alain Bouffartigue,
"Préparation de Collège au cinéma avec Ciné 32" ainsi que Messieurs Graillat
et Chapon

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