[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index]

[AVIS] Deux frères (Annaud, 2004) : Aristote vs Malraux


  • Subject: [AVIS] Deux frères (Annaud, 2004) : Aristote vs Malraux
  • From: "rousseau" <cambe.c@com.invalid>
  • Date: 30 Apr 2004 11:30:01 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Moderation de fr.rec.cinema.selection
  • References: <c6rlma$rgp$1@news-reader3.wanadoo.fr>
  • Reply-to: "rousseau" <cambe.c@ifrance.com>
  • Sender: modappbot@dspnet.fr.eu.org
  • Xref: unknown fr.rec.cinema.selection:256

[Mod: Ceci est la seconde publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion.]

Je passe et je vois qu'frcd est devenu un désert.

Du coup, pour faire nombre, j'ai décidé de me dédoubler :

--------------------

- J'ai vu "Deux Frères".

- Alors ?

- Grand spectacle.

- Mais encore ?

- L'histoire de deux tigres dans l'Indochine des années 20, où les
administrateurs sont corrompus et où les princes locaux rêvent de la
gloire de leurs ancêtres.

- J'ai lu qu'Annaud a beaucoup versé dans l'anthropomorphisme...

- Ce n'est pas faux, même si certaines critiques sont injustes. Les
animaux ne sont ni dénués de mémoire, ni dépourvus de sentiments. Quant
aux regards des animaux, c'est plutôt le regard du spectateur qui y
projette ce qu'il veut.

- Enfin, Annaud est quand même connu pour...

- Bien sûr, il choisit son camp et sa caméra est davantage bienveillante
envers les animaux qu'elle ne l'est envers les humains. Mais la plupart
des arguments avancés pour dénoncer l'anthropomorphisme de "Deux Frères"
ne m'ont pas semblé suffisamment étayés. Cela ne signifie pas que je
n'ai pas vu certaines scènes qui en relèvent. Mais bizarrement ce ne
sont pas celles qui sont évoquées dans les diverses critiques. Ce que je
voulais dire, c'est que les critiques anti-anthropomorphistes sont
d'autant plus sensibles à l'anthropomorphisme affiché du film, que leur
propre anthropomorphisme est latent.

- J'ai rien compris. Mais le film d'Annaud sombre donc bien dans
l'anthropomorphisme ?

- Oui. Mais en utilisant le verbe "sombrer", tu sombres toi-même dans
une polémique stérile. D'abord parce qu'il n'est pas aussi envahissant
qu'on s'est plu à le dire,  et ensuite parce que certaines études du
comportement animal reviennent peu à peu sur cette espèce de ligne
infranchissable entre l'homme et la bête. De sorte que certaines
intuitions de l'anthropomorphisme ne sont plus tout à fait aussi
ridicules qu'on a pu le penser. Aristote fut le plus sage, lorsqu'il
réserva à l'homme le dernier degré du raisonnement sans pour autant nier
la capacité des animaux à mémoriser et à faire preuve d'intelligence.
Certains commentateurs (comme le Père Sylvester Maurus) du livre A de la
Métaphysique l'ont surinterprété quand ils ont cru lire que le vecteur
d'apprentissage chez les animaux restait l'homme, qui....

- Tu digresses. Donc le film fait de l'anthropomorphisme, et tu es
d'accord avec ceux qui le disent, tout en étant pas d'accord avec leurs
arguments. C'est quoi tes arguments ?

- Je ne peux pas te les dire sinon je gâche les seuls bons moments du
film.

- Ah, parce qu'en plus ce sont des "bons moments" ?

- Oui, la vérité est cruelle.

- Sans doute. Et le manichéisme du film ?

- Disons que le film manque de nuances parfois. A vrai dire les
personnages humains semblent très peu intéressés le cinéaste.

- Résumons : il est complaisant avec les animaux et traitent ses
personnages par dessus la jambe. Rien à sauver ?

- Ca n'empêche pas le spectacle. Et puis il y a une scène qui rattrape
un peu le tout.

- Ah ?

- Celle où Malraux arrive sur le site d'Angkor.

- Il y a Malraux dans le film ?

- Oui. Enfin non. C'est le gars qui joue le pilleur de temples qui m'y
fait penser.

- C'est un écrivain ?

- Non à la base il est chasseur. Mais il a publié quelques-unes de ses
aventures d'Afrique. Il s'est reconverti dans le trafic de statuettes en
Asie.

- Et en quoi la scène rattrape tout ?

- Parce qu'elle montre une décapitation.

- ...?

- Je ne peux pas t'en dire plus.

- C'est tout ?

- T'ai-je déjà dit que je n'aime pas trop Malraux. Trop de postures. Et
de la posture à l'imposture...

- Bon j'admets que la Voie Royale ça casse pas des briques, mais la
Condition Humaine, c'est autre chose.

- Ca fait longtemps que je ne l'ai pas relu. Mais le titre... Tu ne le
trouves pas... un peu trop...

- Revenons à nos moutons... ou plutôt à nos tigres. Le film est donc
anthropomorphique, manichéen et un peu léger au niveau des personnages,
c'est ça ?

- On peut dire ça : tu vois, c'est le genre de tigres qui ne mordent que
les méchants. En plus, Annaud utilise certains ralentis inutiles, pour
bien montrer toute la "beautitude" de ces animaux. J'ajoute que
l'histoire, un peu simplette, est prévisible du début à la fin.

- Donc, tu es d'accord : il ne faut pas aller le voir.

- Je suis pourtant content de l'avoir vu.

Rousseau.

-- 
Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://frc.selection.free.fr/>
Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>