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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] La mauvaise education (Pedro Almodovar, 2004)
Mod: Ceci est la seconde publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.selection. Désolé pour le délai de republication.
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[Cet article est la traduction d'un texte que j'ai publié sur
es.rec.cine, en espagnol, le 9 mai 2004.]
"LA MAUVAISE ÉDUCATION" ("La mala educación")
Espagne, 2004, de PEDRO ALMODÓVAR, Couleur, V.O. en espagnol, 1h45mn
(Sortie en France : Festival de Cannes, le 12 mai 2004)
Scénario : Pedro Almodóvar
Directeur de la photographie : José Luis Alcaine
Musique : Alberto Iglesias
Montage : José Salcedo
Interprètes : Gael García Bernal, Fele Martínez, Javier Cámara, Lluis
Homar, Daniel Giménez Cacho, Fran Boira.
Site officiel du film (en espagnol, français et anglais) :
http://www.lamalaeducacion.com
[SPOILERS] Attention ! Certains paragraphes contiennent RÉVÉLATIONS et
détails de l'argument du film.
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Introduction
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Des fois, il m'arrive de penser que si j'avais fait du cinéma, la prétendue
personnalité et la marque d'auteur qui auraient caractérisé mes œuvres
comme réalisateur seraient sans doute eclipsées, ou au moins fatalement
conditionnées, par la puissante et inévitable influence des deux
réalisateurs qui synthétisent toutes mes obsessions, mes intérêtes
esthétiques et thématiques, et en somme ma façon de comprendre le mélodrame
moderne: je parle, bien sûr, de R.W. Fassbinder et de Pedro Almodóvar.
Je les ai découverts, tous les deux, quand j'étais un adolescent solitaire
de quinze ans, quand ma cinéphilie commençait à se bâtir sur des fondations
qui, des années plus tard, donneraient lieu au cinéphile que je suis
maintenant; un cinéphile qui, loin de rejeter ses origines ou de contester
ces découvertes-là, les considère au contraire vitales, indispensables et
irremplaçables dans ce bâtiment peuplé d'auteurs (pour moi, il n'y a pas de
films, mais des auteurs) qu'il continue de construire aujourd'hui, malgré
toutes les difficultés et toutes les absences. Fassbinder et Almodóvar me
hantent, ce sont des fantômes qui ne me quitteront jamais en ce qui concerne
ma façon de comprendre et de sentir le cinéma; et ils ne m'ont pas abandonné
non plus même quand j'ai essayé d'écrire quelques histoires par le passé.
Je viens de voir "La mauvaise éducation" (dans ma ville, Ceuta, le film est
sorti juste avant sa présentation à Cannes) tout en essayant d'oublier le
succès et l'impact de "Parle avec elle"; j'ai tenté de voir ce film, et d'en
profiter, avec la plus grande objectivité possible, même si je suis un
passionné du réalisateur de La Mancha: une passion qui pourtant ne m'empêcha
pas de considérer "Le labyrinthe des passions", "Kika" ou "La fleur de mon
secret" comme les plus grandes déceptions, pour moi, dans la carrière
d'Almodóvar; donc, si tout allait bien, ma passion ne devait pas constituer
un obstacle non plus en ce qui concerne ma perception du film: comme, je le
crois, ça a été bien le cas.
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La radicalisation du style
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Ángel Fernández-Santos a écrit, dans sa critique publiée dans le journal "El
País" au mois de mars dernier:
«Un indice du fait de ce que le talent d'un cinéaste fécond frôle l'age de
la maturité -et de ce qu'il pousse de l'intérieur sur ses limites, en les
élargissant vers la plénitude- est donné par la constatation suivante:
chaque nouvelle œuvre lui fait parcourir de nouveau -sans probablement se
proposer de le faire, ou même tout en se proposant le contraire- des chemins
formels ouverts dans l'œuvre précédente, de telle façon que ces chemins
sont ainsi rallongés au-delà d'eux mêmes, en quête de territoires
inexplorés. Et c'est exactement ce qu'il arrive avec "La mauvaise
éducation"».
J'ai assisté à la projection de "La mauvaise éducation" justement en
essayant d'écarter de moi le souvenir et le prestige de "Parle avec elle",
et je dois dire que Fernández-Santos a complètement raison. En effet, "La
mauvaise éducation" est la radicalisation stylistique et narrative de ce que
Pedro Almodóvar fit dans son film précédent, et il réussit la pure prouesse
tout en jonglant de façon téméraire avec les éléments de son histoire: quand
il mélange les temps; quand il rend "fictive" (comme dans sa "Visite") la
réalité de ses personnages; quand il nous offre, en fin de compte, un film
où la passion, loin d'être émotionnelle et charnelle comme dans "La loi du
désir" (le film qui est la référence la plus directe de "La mauvaise
éducation"), semble plutôt être entourée d'une aura démoniaque, perverse,
malsaine (cette aura flotte prodigieusement dans l'air, par exemple, lors de
la séquence dans la piscine, soulignée par la musique et le ralenti de Gael
García Bernal quand il saute au-dessus de Fele Martínez: car dès ce moment,
le passé, les recoins et les secrets les plus obscurs et douloureux qui
accompagnent les personnages de l'histoire s'emparent de ceux-ci, les
enveloppent, les possèdent, et ne les quitteront jamais).
Tout cela fait de "La mauvaise éducation" le film le plus noir mais aussi le
plus froid -le plus passionnément froid, si l'on peut dire, car le film est
passionnant- d'Almodóvar: d'où l'absence d'humour, qui d'habitude parsemait
ses dernières œuvres, absence dont je le remercie tout particulièrement.
Car, malgré le fait qu'Almodóvar lui-même ait essayé, dans quelques
déclarations à la presse, de dévier l'attention portée sur lui, il est
évident que le film est plein de détails autobiographiques,
d'auto-références et aussi, pourquoi ne pas le dire, de bien mérités
auto-hommages (sans pour autant montrer aucune complaisance). Regardez-moi,
par exemple, l'émouvant écriteau de la fin, qui nous apprend que "Enrique
continue de tourner des films avec la même PASSION": ce dernier mot,
"passion", inonde justement l'écran à la dernière image du film, résume la
raison d'être du cinéma almodovarien, et constitue, bien sûr, toute une
déclaration d'intentions pour le futur. Comme l'a dit Almodóvar: "Le film
est autobiographique, mais dans un sens profond; je suis derrière mes
personnages, mais je ne raconte pas ma vie".
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Les personnages et leurs passions
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Tous les personnages de "La mauvaise éducation" sont, a priori, très
antipathiques (ce qui est un risque assumé courageusement par le
réalisateur, mais heureusement surmonté, ainsi que le revers ténébreux de la
passion qu'il nous offre). Ce sont des personnages marqués par des
expériences vitales qui forment une malveillante toile d'araignée tissée par
tous à la fois, qu'ils partageront, et de laquelle ils ne pourront pas
s'echapper, car chacun de leurs actes conditionne les actes des autres, en
les partageant ainsi. Par exemple, Ignacio souffre les agressions sexuelles
du père Manolo dans son enfance, qui à son tour souffrira des années plus
tard le chantage d'Ignacio parce qu'il veut améliorer son aspect; tandis que
le frère d'Ignacio, Juan, ambitionne devenir acteur, et fascinera le père
Manolo, et rentrera dans le jeu de celui-ci, et s'accordera avec lui pour la
mort d'Ignacio: lequel écrit à son tour des récits et dont la "Visite"
autobiographique déclenchera la rencontre avec Enrique, son camarade de
classe qu'il aimait lorsqu'il était enfant, devenu aujourd'hui réalisateur
de cinéma underground; et le fantôme d'Ignacio inspirera de nouveau Enrique,
le cinéaste en pleine crise créative, qui d'ailleurs, en démiurge
omniscient, connaîtra et dévoilera une partie des secrets du passé, et
cachera de nouveau par la suite (comme tous les autres impliqués)
l'arrière-boutique de beaucoup de ces secrets.
Des passions fatales, enchevêtrées, démoniaques, que répand cet ange
exterminateur appelé Juan, mais dirigées, en réalité, par un des personnages
les plus pathétiques et les plus amers de tout le cinéma almodovarien et qui
m'a captivé personnellement d'une façon très spéciale: je parle d'Ignacio
adulte, qui, avec son passé et sa présence fantomatique dans le présent, est
l'authentique moteur des événements qui enveloppent tout le monde, ainsi que
de leur futur subséquent.
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La complexité et le risque
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La complexité de l'argument, qui a des teintes d'excès et de très risqués
funambulismes, a un écho dans la réalisation et la mise en scène, qui
réussissent à faufiler avec une maîtrise époustouflante les trois temps, les
trois histoires, jusqu'au point de les faire converger sans faille dans une
unité parfaite, une unité qui se manifeste aussi dans le mélange de
mélodrame et de cinéma noir présents dans ce film: deux genres qui
s'invoquent l'un l'autre irrésistiblement, qui se nécessitent mutuellement
et qu'ici se fusionnent à merveille, avec cette même froideur implacable,
impitoyable (comme la "passion cérébrale, à d'obscurs passages") dont fait
étalage ce film d'hommes (mais aussi de femmes) fatals.
"La mauvaise éducation" me semble le film le plus sincère, le plus noir, le
plus personnel, le plus mûr et le plus risqué de Pedro Almodóvar, et je
compte le défendre comme une œuvre fondamentale de sa carrière, la
meilleure de toutes ses œuvres, celle qui a le plus de sentiments, la plus
dénudée, la plus absorbente, la plus cérébrales et, peut-être, la plus
trouble et celle qui manifeste le plus de désarroi: bref, une œuvre qui
recueille et résume tout ce que la filmographie d'Almodóvar nous avait donné
jusqu'à présent; qui n'épuise pas ses fondements mais qui par contre les
revivifie et les redéfinit (et j'espère que le film sera considéré ainsi par
les experts quand ils examineront l'ensemble de ses films).
"La mauvaise éducation" est l'œuvre géniale d'un cinéaste au sommet de sa
créativité; un film qui m'a aussi fait mal d'une façon spéciale, à cause
sans doute de mes circonstances personnelles actuelles; mais il m'a fait mal
tout en m'offrant une bouffée de vie: j'avais mis de grandes expectatives
sur ce film, mais je dois avouer qu'elles ont été largement, et très
agréablement, dépassées.
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Pour en conclure : les interprétations
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Je ne voudrais pas finir cette chronique sans mentionner quelques aspects
évidents du film, mais non pour autant moins importants: l'extraordinaire et
caméléonique composition de Gael García Bernal, aussi bien dans son rôle de
Zahara (plein de connotations, de regards, de gestes extraordinaires et
féminins) que dans le rôle "réel" de Juan et les rôles "feints" d'Ignacio et
Ángel; le regard égaré et vacillant d'Ignacio enfant; les impressions que le
film transmet sur l'époque de tournage (1980) du film "La Visita" et sur le
pouvoir de fascination du cinéma (Ignacio et Enrique, enfants, au cinéma,
captivés par Sara Montiel lors de la projection de "Esa mujer" -"Cette
femme-là", 1969-, si bien qu'ils finissent par se branler); et en général
tous ces éléments qui ont fait de "La mauvaise éducation" mon expérience la
plus intense, jusqu'à présent, par rapport à un film de Pedro Almodóvar: une
expérience qui a commencé avec "La Visite" et qui, comme un tourbillon
sauvage, m'a transporté vers les plus troubles et nocives intériorités de la
passion. Que la veine continue, ainsi que l'envoûtement qu'Almodovar exerce
sur moi!
[Je tiens à remercier pabloMad pour avoir traduit ce texte de l'espagnol (N.
du T.: et c'est lui le seul responsable de toutes les erreurs de français
dans cet article!)]
Rafa Morata
E-mail: rafamorata (arobas) wanadoo (point) es
Site perso sur Fassbinder: http://perso.wanadoo.es/rafamorata
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