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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Cannes 2004] Lu Sheng (Passages) - Yang Chao - Un certain regard
[Mod: Ceci est la seconde publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion.]
LU CHENG
(Passages)
Chine, 2004, de Yang Chao, CL,
Avec Geng Le, Chang Jieping
[cet avis contient des révélations mais vu que vous avez peu de chances
de voir un jour ce film... ;o)]
Bien que présenté comme le produit d'un cinéaste proche de Jia Zhangke,
le premier film de Yang Chao, présenté à Un Certain Regard au Festival
de Cannes 2004 et en lice pour la Caméra d'Or, se situe néanmoins assez
loin en qualité et intérêt des trois films jusque là réalisés par le
chef de file de la sixième génération de cinéastes chinois (notons au
passage que Jia Zhangke lui-même n'a jamais revendiqué ce titre et
semble prêt à s'éloigner de ce courant dès son prochain film, souhaitant
entre autre pouvoir désormais montrer ses oeuvres à ses compatriotes en
Chine même).
LU CHENG maintient un certain intérêt pendant les deux tiers de la
projection. On suit avec sympathie les maladroits et naïfs efforts de Si
Xu (Geng Le, acteur vu précédemment dans le premier chef d'oeuvre de
Jiang Wen "Des jours éblouissants" puis dans "Beijing Rocks" ou plus
récemment dans "Spring Subway") et de sa petite amie Xiao Ping (Chang
Jieping) pour sortir de leur province de l'Anhui, l'une des plus pauvres
de Chine.
Tous deux lycéens (lui en est à sa quatrième tentative pour passer le
bac), ils rêvent de partir un jour vers le sud après avoir développé et
commercialisé une culture de ling zi, champignons très chers et
recherchés aux vertus proches de celles du ginseng (fortifiant,
longévité, etc.) qui leur assurerait de rapides et confortables revenus.
Ils partent donc pour la province limitrophe du Hubei et sa capitale
Wuhan afin d'y acquérir ces fameux champignons, faisant l'école
buissonnière et échappant au contrôle de leurs familles réciproques.
Un mot d'ailleurs sur ces familles : tandis que celle de Si Xu est
partagée entre un père acceptant de bon gré que son fils se mette à
travailler et une mère le poussant au contraire à passer son bac et à
poursuivre des études universitaires ("Sans bac, que peux-tu espérer
?"), la famille de Xiao Ping (littéralement "Petite lentille d'eau") est
très différente. La mère, totalement passive, ne pense qu'à forcer sa
fille à ingurgiter ses nouilles tandis que son frère aîné, substitut à
un père absent, terrorise sa soeur qu'il surveille de près et n'hésite
pas à corriger physiquement.
Si Xu et Xiao Ping forment un jeune couple chinois typique pour qui les
contacts physiques et les mouvements de tendresse semblent peu naturels.
Xi Su ne prendra son amie dans ses bras que lorsque celle-ci
s'effondrera en larmes à deux reprises.
Le film se divise en trois parties : la première montre le couple se
rendant en train à Wuhan pour y acheter les champignons. Arrivés à
destination, ils se heurtent à une fonctionnaire parfaitement
représentative de la bureaucratie administrative chinoise (mais pas
seulement...) qui exige d'eux dans un premier temps qu'ils retournent
d'où ils viennent afin d'écrire une requête comme le demande le
règlement, avant de céder et de donner ou plutôt de vendre ces fameux
champignons, après l'inévitable marchandage sans lequel aucune
transaction chinoise ne saurait avoir lieu.
La deuxième partie du film les voit y retourner, en vélo cette fois,
afin de se faire rembourser, l'expérience ayant échoué. La même employée
refuse, avant d'accepter mais uniquement pour se débarrasser d'eux
devant leur refus de quitter son bureau et après qu'une bagarre ait
opposé un Si Xu frustré à un voyou notoire "ayant déjà tué" et qui avait
eu l'audace de s'asseoir un peu trop près de Xiao Ping.
Enfin, dans la troisième et dernière partie les deux jeunes gens partent
à pied pour on ne sait trop où vers le sud (sans doute Canton). Mais
s'ils ne savent où ils vont, le réalisateur ne semble pas en savoir
beaucoup plus et son film se délite alors et se traîne vers une fin
dont, du coup, l'amertume dégagée par la rupture du couple ne nous
touche plus guère. Tout ce qui faisait le charme même relatif du film
disparaît. Plus de personnages secondaires représentant autant de
facettes de la société ni de petits événements provoquant parfois le
rire et surtout une peinture très réaliste de la jeunesse chinoise
d'aujourd'hui pour qui l'avenir se résume à trois alternatives :
l'armée, les études ou un départ vers une grande ville afin d'y
décrocher un boulot au rabais au service des nouveaux capitalistes
s'enrichissant vite et bien sur leur dos (le choix de Xiao Ping tandis
que Si Xu décide de retourner passer son bac).
LU CHENG n'est donc qu'en (petite) partie réussi et ne restera pas comme
l'une des oeuvres majeures du jeune cinéma chinois, loin s'en faut. Il
contient cependant suffisamment de qualité pour surveiller les
prochaines réalisations de Yang Chao.
Philippe Serve
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