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[CANNES 2004] OLD BOY - Park Chon-wook (Coree, compétition officielle)


  • Subject: [CANNES 2004] OLD BOY - Park Chon-wook (Coree, compétition officielle)
  • From: Gromit <gromit@club-internet.fr>
  • Date: 23 May 2004 10:35:01 GMT
  • Approved: modappbot@dspnet.fr.eu.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Guest of ProXad - France
  • References: <40AAD245.1010203@club-internet.fr>
  • Sender: modappbot@dspnet.fr.eu.org
  • Xref: unknown fr.rec.cinema.selection:263

[Mod: Ceci est la seconde publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion.]

OLD BOY

Corée du sud, 2003, de PARK Chan-wook, CL, 120'

Scénario : Park Chan-wook, Lim Chun-yeong et Hwang Jo-yun
Photo : Jeong Jeong-hun
Montage : Kim Sang-beom
Musique : Jo Yeong-wook

Avec : Choi Min-sik, Yu Ji-tae, Gang Hye-jeong


"Même si je suis pire qu'une bête, n'ai-je pas le droit de vivre ?"


N'ayant pas vu ses deux précédents "cartons" – "Joint Security Area" 
(JSA, 2000), énorme succès dans son pays et "Sympathy for Mr Vengeance" 
(2002) – je n'avais guère d'a priori avant de voir OLD BOY, si ce 
n'était une certaine crainte de découvrir un film hyper violent, vu la 
réputation de SFMV.

Si violence il y a bien, la (très bonne) surprise est pourtant au 
rendez-vous. Voilà un film dur, très librement adapté d'un manga (BD 
japonaise, donc) signé Tsuchiya Garon et Minegishi Nobuaki,  qui 
n'hésite pas devant certaines scènes relevant du sadisme et où la 
perversion se montre présente autant au niveau du scénario que sur un 
plan visuel. Tout pour déplaire (sauf aux inconditionnels du genre) ? A 
première vue seulement. Car en dépit de ce climat très lourd (on n'ose 
écrire "grâce à lui"), on reste accroché à ce film de la première à la 
dernière minute. Violence certes mais jamais gratuite, racoleuse ou 
hyper esthétisante. Loin, autrement dit, des Gaspard Noé, Quentin 
Tarantino des mauvais jours (cf. Kill Bill) ou John Woo. Ceci dit, bien 
des spectateurs détourneront les yeux à ces moments forts, plus par peur 
de voir quelque chose d'horrible que... de le voir, Park Chan-wook 
coupant juste avant les visions les plus traumatisantes ("Les gens 
tremblent car ils imaginent. N'imaginez pas et vous serez plein de 
courage") dit un "vilain" à Dae-su alors que celui-ci se retrouve dans 
une situation critique. Si néanmoins vous avez toujours rêvé de manger 
du poulpe, je doute que vous vous y mettiez après le visionnage de ce 
film... ou que vous vous rendiez chez un dentiste vous faire arracher 
une dent sans quelque réminiscence désagréable dans la tête.
Mais précisons très vite que ramener OLD BOY à ces quelques scènes 
(comme je donne peut-être l'impression de le faire) serait une grosse 
erreur. Le film repose en effet avant tout sur un scénario réellement 
intéressant, touchant à quelques tabous et qu'une mise en scène 
largement inventive et spectaculaire sans être démonstrative illustre 
fort bien, multipliant les différents angles de prises de vue, alternant 
gros plans et profondeur de champ quand ce n'est pas en les associant ou 
par quelques judicieuses incrustes.

De quoi s'agit-il ?

Un homme, Dae-su (formidable Choi Min-sik une fois de plus après ses 
performances dans "Shiri", "Failan" ou "Ivre de femmes et de peinture"), 
aperçu d'abord salement aviné et plantant le souk dans le commissariat 
où son état l'a amené – scène hilarante – se retrouve peu après enlevé 
en pleine rue puis enfermé et tenu prisonnier dans une chambre sans 
savoir par qui ni pourquoi et ce pendant... 15 ans ! Et 15 ans sans 
savoir, c'est long, même (surtout ?) avec pour seule compagne une 
télévision qui nous sert aussi à apprécier le passage du temps. Délires 
hallucinatoires, rage, désespoir, entraînement physique, tentatives de 
suicide, endormissement forcé sous l'effet d'un gaz "qu'utilisent les 
Russes contre les Tchétchènes", et l'information – via l'omniprésente 
télé ("La télévision est à la fois horloge et calendrier. C'est votre 
école, votre foyer, votre église, votre amie et votre maîtresse") – du 
meurtre de sa femme puis des nouvelles du Monde qui illustrent chaque 
année passée, Dae-su vit comme une bête mais une bête révoltée 
développant un instinct de survie qui renforce jour après jour sa 
détermination à sortir et à savoir.
L'extrême sentiment d'Absurde qui hante l'entame du film - et symbolisé 
entre autre par cette vision trompe l'½il d'une fenêtre donnant sur un
paysage campagnard orné d'un moulin – l'une des meilleures parties du 
film sur certains points (Kafka n'est pas loin) permettra par la suite, 
même en mode mineur, de maintenir un suspense véritable débouchant sur 
quelques rebondissements assez surprenants. Le film entièrement vu du 
point de vue de Dae-su qui "parle trop", nous progressons avec lui, ce 
qui signifie aussi rester dans le brouillard à la recherche 
d'explications pendant la plus grande partie du film. Comme lui, nous 
nous interrogeons par exemple sur la véritable personnalité de la jeune 
Mido, sortie de nulle part et décidée à devenir son alliée.

" Ris et le monde rira avec toi. Pleure et tu pleureras seul."

OLD BOY constitue en fait le deuxième volet d'une trilogie consacrée au 
thème de la vengeance, situé entre "Sympathy for Mr Vengeance" et un 
"Sympathy for Lady vengeance" (!) à venir. Après quoi Park s'attaquera à 
un film de vampire.
Mais ici la vengeance se double d'une enquête, le "Pourquoi ?" restant 
indissolublement lié à la démarche vengeresse de Dae-su. Double quête 
donc. Le volet "recherche de compréhension" semble toujours prêt à 
tantôt freiner, tantôt accélérer celui de la pure vengeance. A ces deux 
thèmes s'ajoutent ceux de la solitude et de la monstruosité engendrée 
par le désir de vengeance et la violence que celle-ci génère forcément, 
enfermant celui qui en est l'esclave dans un étau dont il ne peut 
s'extraire ("Chercher à me venger est devenu une partie de moi-même" 
confie Dae-su à Mido). Sans oublier d'autres points importants tels que 
l'égoïsme, la rumeur et ses conséquences, les pulsions sexuelles. Le 
scénario s'avère donc riche et subtile,  préservant sans problème les 
révélations finales et invitant le spectateur à revoir le film une 
seconde fois.
Si les trois principaux personnages paraissent manquer un peu de 
profondeur psychologique, la découverte de leurs actions passées et 
l'exposition de leurs comportements présents permettent au spectateur de 
construire lui-même le portrait mental des protagonistes. Les nombreuses 
zones d'ombre qui demeurent ont plus pour effet de renforcer l'impact du 
film par les questions qu'elles soulèvent, que le contraire. On l'aura 
compris, Park n'a pas choisi de tenir la main du spectateur tout au long 
de son film et on lui en sera redevable.

"Grain de sable ou rocher, dans l'eau il coule de la même manière".

Comme dit précédemment, la mise en scène pour spectaculaire qu'elle soit 
parfois, n'existe pas juste pour elle-même mais reste au service de 
l'histoire. Si toutes les scènes dans la chambre/cellule sont très 
réussies, la qualité de la réalisation ne faiblit pas par la suite et le 
film contient au moins un plan-séquence que certains n'ont déjà pas 
hésité à présenter comme d'anthologie : un combat certes hautement 
improbable à 1 contre 20 dans un étroit et long couloir verdâtre, filmé 
en travelling latéral très efficace et où, une fois encore, l'humour ne 
pointe pas aux abonnés absents, notamment dans sa conclusion. Cet 
humour, il arrive souvent là où on ne l'attend pas et le spectateur se 
souviendra de cette question posée deux fois par Dae-su à lui-même, dans 
deux contextes très différents : "Est-ce qu'un entraînement imaginaire 
de 15 ans est efficace ?" Les réponses ne sont pas forcément les mêmes à 
chaque fois et le rire du public débouche de scènes que l'on aurait vues 
ailleurs esthétisées à fond et durant trois fois plus longtemps.
Ajoutons quelques jolies séquences oniriques (la fourmi géante, symbole 
de solitude, dans le métro), un long flash-back où le passé s'entremêle 
au présent, ou un clin d'½il amusant à l'origine BD du film (une ligne
rouge de visée en pointillé).

Le film bénéficie de très belles partitions musicales de Jo Yeong-wook, 
souvent d'inspiration classique mais qui savent alterner avec des 
rythmes plus modernes, toujours en parfaite harmonie avec les lents et 
élégants mouvements de caméra, notamment de grue (beaucoup de plans 
filmés en plongée) ou, au contraire, accompagnant une action dont le 
rythme s'emballe. La musique ne fait pas que suivre le propos, elle 
vient parfois se placer en parfait contre-point, soulignant par exemple 
l'absurdité d'une situation.

"Comme la gazelle de la main du chasseur (...), libère –toi".

Choi Min-sik justifie encore son statut de super star du cinéma coréen 
en écrasant le film de sa présence. Qu'il agisse ou pas, cet homme a une 
façon de vampiriser l'écran qui ne cesse d'étonner. Habitué aux rôles 
forts et complexes, il maîtrise parfaitement celui de Dae-su et n'est 
pas pour rien dans la qualité du film, bien au contraire. Les dix 
minutes sans doute les plus difficiles pour les nerfs du spectateur sont 
aussi une éclatante démonstration de son talent. Sa performance pourrait 
lui valoir une belle surprise personnelle au palmarès du Festival de 
Cannes avec un prix d'interprétation. Sans préjuger des autres 
prestations d'acteurs lors de cette quinzaine, ce ne serait certainement 
pas un prix volé.
Le charme juvénile et souvent drôle de Kang Hye-jeong (Mido), découverte 
dans "Nabi" et l'élégante suavité de Yu Ji-tae au physique de "playboy" 
qui interprète un psychopathe tout en sourire, offrent de bonnes 
répliques à l'omniprésent Choi Min-sik.

Un dernier mot : si tout ce qui précède vous laisse espérer (ou plutôt 
craindre) un "Kill Bill" asiatique, vous serez déçu. Malgré les nombreux 
parallèles qu'on pourrait faire entre ces deux films, à l'inverse du 
(double) dernier opus du Président du Jury cannois 2004, vous n'y verrez 
pas le produit d'un cinéaste se regardant filmer en lançant toutes les 
minutes au spectateur : "Regardez comme je connais beaucoup de films, je 
vous les refais tous en surchauffe (et tant pis si c'est chaque fois 
inférieur aux originaux)". Park Chan-wook ne cherche pas à flatter son 
public dans le sens du poil, il se contente de faire ici du cinéma, le 
sien, et c'est très bien ainsi. Il a aussi et peut-être surtout le 
talent de réussir ce paradoxe : tout oser (constante du cinéma coréen), 
tout pousser à son maximum et même au-delà, et pourtant ne pas laisser 
l'impression d'en faire trop. Une marque de talent à n'en pas douter. On 
pourrait même dire que le réalisateur coréen a réussi exactement là où 
Tarantino a échoué. Ce qui explique peut-être par l'absurde certaines 
réactions tièdes (Le Monde) ou carrément hostiles (Libération) devant 
OLD BOY de critiques ayant encensé Kill Bill, comme dans un effort de 
nier avoir supporter le mauvais cheval mais si "tendance"... Certes, il 
est tout aussi tendance dans certains cercles de louer très fort tout ce 
qui vient d'Asie et plus particulièrement de Corée. Mais un snobisme de 
circonstance ne doit pas cacher la réalité : le cinéma coréen développe 
depuis quelques années de réelles qualités cinématographiques qui n'ont 
rien à voir avec un effet de mode qui, bien que permettant de découvrir 
ces films, risque de provoquer un effet de ras-le-bol à commencer chez 
ceux qui n'en ont vu aucun.

En conclusion, un très bon film qui, s'il ne prétend pas à la Palme 
d'Or, n'a cependant pas volé sa place dans la compétition et prouve donc 
à son tour l'incroyable santé du cinéma coréen.

Philippe Serve

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"Only silence is shame" (Nicola Sacco)
Site perso cinema: Ecrans pour nuits blanches 
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