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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Cannes 2004] 2046 - Wong Kar-wai
2046 Chine, 2004, de WONG Kar-wai, CL, 120' Scénario : Wong Kar-wai Photo : Christopher Doyle, Kwan Peung-leung et Lai Yiu-fai Musique : Peer Raben, Shigeru Umebayashi Montage, décors et costumes : William Chang Suk-ping Producteurs : Wong Kar-wai et Zhang Yimou Avec : Tony Leung Chiu-wai, Zhang Ziyi, Gong Li, Faye Wong, Takuya Kimura, Chang Chen, Carina Lau, Thongchai McIntyre et "la participation exceptionnelle" de Maggie Cheung Man-yuk. Wong kar-wai fait partie de ces rares cinéastes tel Stanley Kubrick hier ou David Lynch aujourd'hui dont, leur nouveau film à peine sorti, on se met à attendre le suivant avec une impatience croissante. Le succès phénoménal et planétaire de In the Mood for Love (2000) qui fit d'ailleurs découvrir le réalisateur à bon nombre de ses spectateurs, provoqua ainsi un insupportable suspense de quatre ans, renforcé par des fuites selon lesquelles ce nouvel opus intitulé "2046" serait une suite au film qui remit au goût du jour le port de qipao (robes chinoises). L'aventure du tournage de "2046" aura été épique, mais s'agissant d'un film de WKW rien là de vraiment exceptionnel ! Premières prises assurées pendant le tournage de IMFL, pas de scénario écrit, une histoire évoluant considérablement en quatre ans, une date de finition du film régulièrement repoussée jusqu'aux quelques heures précédant sa présentation en Compétition officielle au Festival de Cannes et, cerise sur le gâteau de riz si l'on ose dire, le retrait à quelques semaines de la fin du tournage de l'actrice Maggie Cheung pour raisons professionnelles (autres engagements) suivi de son éviction pure et simple de l'écran malgré une mention de "participation exceptionnelle" au générique, l'actrice-vedette de IMFL étant remplacée au quasi-pied levé par une autre star, Gong Li, qui fait ainsi ses débuts dans l'univers cinématographique de WKW. Ouf ! "2046" ne pouvait donc être un film comme un autre. Et, de fait, il ne ressemble à rien de connu si ce n'est à... In the Mood for Love ! Ceux qui restèrent hermétiques aux amours contrariés et esthétisants du couple Tony Leung-Maggie Cheung n'aimeront pas davantage sa (fausse) suite. A l'inverse, ceux qui succombèrent au charme vénéneux des somptueux ralentis sur les chansons de Nat King Cole trouveront ici un nouveau bonheur. Si "2046" est thématiquement et surtout esthétiquement la suite de IMFL, il ne l'est pas tout à fait sur un plan scénaristique. Comme le dit WKW lui-même, "C'est plutôt le prolongement du parcours d'un des personnages ". Ce dernier, Chow Mo-wan, toujours interprété par le parfait Tony Leung Chiu-wai (meilleur acteur à Cannes en 2000 pour IMFL) nous raconte via une voix off très présente les mois et années ayant suivi ses amours contrariés avec la belle Su Li-zhen. L'histoire de "2046", éclatée et située à plusieurs niveaux, s'avère plus difficile d'accès que celle de IMFL. Trois nouvelles femmes dans la vie de Chow et autant de relations amoureuses, plus un épisode de pure science-fiction illustrant le roman qu'il écrit et intitulé "2046". Un roman inspiré de sa propre histoire mais dont les ingrédients se retrouvent décalés et transposés. Cette première incursion de WKW dans un genre cinématographique nouveau pour lui (la S-F) s'avère assez étonnante et pleinement réussie. Encadrée au début puis en fin de film par une animation aux traits très épurés, l'univers présenté dégage une immédiate originalité et permet au spectateur de rêver à ce que ferait le cinéaste d'une histoire entièrement futuriste. Du beau et du bon, à n'en pas douter. 2046 est tout à la fois un train, un lieu imaginaire et un processus où l'on se rend "pour oublier" et d'où personne, jamais, n'est revenu, sauf le narrateur/auteur, Chow. C'est aussi, bien entendu, le numéro de chambre d'hôtel où Chow et Li-zhen se retrouvaient dans IMFL. Sans oublier, en passant, l'année où doit se terminer les cinquante ans de statu-quo politique promis par Pékin à Hong-Kong après la rétrocession de l'ancienne colonie britannique à la mère-patrie. On y suit, récit dans le récit, l'amour impossible d'un jeune homme (Chang Chen), représentation de Chow, pour une belle androïde (Faye Wong). Cet épisode de S-F ne constitue pas un simple élément rapporté ou plaqué à la trame principal du film mais vient en complément et apporte un subtil éclairage sur les pensées et la psychologie de Chow. Celui-ci apparaît légèrement différent de ce qu'il était dans IMFL. Plus cynique et plus cruel. Séducteur redoutable, il multiplie les liaisons parfois simultanées, passe de femme en femme et refuse de s'attacher durablement. Mais comme la plupart des personnages de WKW, il s'apercevra que le drame n'est pas d'aimer ou de ne pas aimer mais de ne pas le faire en même temps que l'autre. Comme dit plus haut, il rencontre trois femmes. La première est la fille aînée de son propriétaire (il a déjà couché avec la plus jeune). Interprétée par Faye Wong que WKW retrouve pour notre plus grand bonheur dix ans après Chungking Express, Wang Jing-wen passe son temps à se languir de son petit ami nippon dont son père la tient séparée et à arpenter le sol de sa chambre en marmonnant des phrases usuelles japonaises. Elle fera écho à la Su Li-zhen de IMFL en aidant Chow à écrire ses romans. Mais d'histoires de chevalerie, celui-ci est passé "pour vivre" aux romans pornos. C'est elle qu'il va transposer dans son nouveau roman de S-F, "2046", sous la forme d'une belle androïde. La deuxième femme se nomme... Su Li-zhen. Comme Maggie Cheung dans IMFL. Cette homonyme devait être interprétée par la nouvelle lauréate du Prix d'interprétation féminine du Festival de Cannes (pour son rôle dans "Clean" d'Olivier Assayas), provoquant ainsi plus qu'un simple écho d'un film à l'autre. Gong Li, la "remplaçante", presque méconnaissable avec sa perruque peu gratifiante, incarne une mystérieuse joueuse professionnelle portant en permanence un gant noir à la main gauche (pour cacher une prothèse remplaçant une main coupée par punition ? évoque la rumeur). Son rôle, au total pas très long, reste suffisamment intrigant pour nous laisser un peu frustré de ne pas le voir plus développé. Juste le temps de voir Gong Li pleurer divinement bien... La troisième femme enfin, la plus importante de l'histoire (l'ombre omniprésente de la Su Li-zhen de IMFL mise de côté), se nomme Bai Ping. Prostituée, incarnée avec une grâce et une finesse de jeu tout à fait sublime par Zhang Ziyi qui trouve là le plus beau rôle de sa jeune carrière, elle représente une nouvelle chance offerte à Chow. Mais ce dernier reste empêtré dans la toile de ses contradictions et comme handicapé à vie par les souvenirs, la mélancolie inhérente à tout personnage "wongien" et le lourd secret qu'il cachait dans un trou à la fin de IMFL et que l'alter-ego de son propre roman cherche, lui aussi, à confier au train de "2046". La mise en scène de WKW fait une nouvelle fois merveille. Qui d'autre que lui peut filmer ainsi, composer de tels plans, trouver de tels angles de prises de vue d'une incroyable audace, se permettre un montage partant apparemment dans tous les sens mais collant toujours à l'essentiel et réunissant toutes les techniques cinématographiques possibles sans arriver à lasser, insérant des ralentis qui, partout ailleurs, sombreraient dans la pose et le cliché ? Qui d'autre que son directeur de la photo attitré, le fidèle Christopher Doyle dont le nom reste indissociable de celui de WKW, arriverait à une telle perfection sur le rendu des couleurs, à une telle beauté photographique ? Et cette osmose emplie de tant d'élégance entre images, mouvements et musiques ? Le célébrissime "Casta Diva" semble n'avoir été composé par Bellini que dans l'attente que WKW s'en saisisse et le fasse sien, instants d'une beauté et d'une grâce fulgurantes. On retrouve Nat King Cole dont la voix veloutée avait marqué de son empreinte IMFL et les parties musicales de Shigeru Umebayashi. Au niveau des acteurs, que dire si ce n'est que toute l'interprétation y est parfaite : de Thongchai McIntyre (Bird, l'ami au crâne rasé de Chow, déjà présent dans IMFL et que l'on retrouve avec plaisir) à Carina Lau (double apparition assez brève) en passant par Chang Chen et surtout, bien sûr, ses quatre interprètes principaux déjà évoqués avec une mention très spéciale, au risque de se répéter, à Zhang Ziyi, étonnante et qui a raté de peu le prix d'interprétation cannois. Comme dans tout film signé Wong Kar-wai mais sans doute plus que les autres, il faudra revoir plusieurs fois "2046" pour en tirer toute sa substance et résoudre les mystères de sa beauté. Puis attendre, encore et encore, le "nouveau Wong Kar-wai"... Philippe Serve -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://www.usenet-fr.news.eu.org/fur/conseils/frcs.html> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
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