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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Avis] Les Carabiniers - Jean-Luc Godard (1963)
[Mod: Ceci est la seconde publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion.] LES CARABINIERS France, de Jean-Luc Godard, 1963, NB, 85' Scénario : JL Godard, Jean Gruault, Roberto Rosselini d'après la pièce de Benjamin Sopporlo Photo : Raoul Coutard Montage : Agnès Guillemot, Lila Lakshmaman Musique : Philippe Arthuys Producteurs : Carlo Ponti et Georges de Beauregard Distributeur (France) : Cocinor Avec : Albert Juross, Marino Masé, Catherine Ribeiro, Geneviève Galéa, Jean Brassat, Gérard Poirot Si A Bout de Souffle, Le Mépris ou Pierrot le Fou sont connus de tous (ou devraient l'être), gageons qu'il n'en va pas de même des CARABINIERS, cinquième long métrage de Jean-Luc Godard. Tourné à la va-vite (trois semaines) avec un budget plus que réduit, le film dénonce sur le ton d'une fable tout à la fois cruellement ironique et violemment cynique les horreurs de la guerre et constitue en cela la deuxième oeuvre politique du cinéaste, juste après Le Petit Soldat, tourné la même année. De quoi s'agit-il ? Deux frères, vaguement paysans, l'aîné Ulysse (Marino Masé) et le cadet Michel-Ange (Albert Juross) vivent avec leur jolie soeur Vénus (Geneviève Galéa) et la non moins belle épouse de Ulysse, Cléopâtre (la future chanteuse d'origine portugaise Catherine Ribeiro). Débarquent des carabiniers, porteurs d'une "invitation" du Roi à la guerre dans laquelle est engagé le pays. Après une échauffourée avec les soldats, les deux frères hésitent à s'engager. Mais devant les promesses mirobolantes faites par les carabiniers qui leur assurent qu'ils pourront faire et prendre tout ce qu'ils veulent (voir liste ci-dessous*), ils se décident et partent. Avec deux bouts de carton et trois ficelles, Godard réussit fort bien à recréer en moins d'une heure trente tout un climat de guerre et son cortège d'horreurs. Limité par ses manques en moyens matériels et humains, il compense par le montage et l'intégration de documents d'actualités ainsi que par l'affichage à l'écran d'extraits de cartes postales envoyées par les deux frères. Ce que vise Godard en priorité, au-delà de l'horreur physique de toute guerre, est le mensonge idéologique servi aux populations par les pouvoirs. Sans ce mensonge (reposant ici sur des promesses de possession) et sans la recevabilité des destinataires (des êtres naïfs et cupides), rien sans doute ne serait possible. Cléopâtre, la mère, dresse ainsi avec sa fille une "liste des courses", commandes passées aux deux nouveaux soldats : un cheval, une robe en velours, une machine à laver, un bikini... Ne manque plus qu'un raton-laveur ! Le ton du film se partage continuellement entre un burlesque très primaire, au sens "début du cinéma" et une sorte de néo-réalisme décalé. Le cinéma muet est convoqué à plusieurs reprises : intertitres, visage "charbonneux" de Catherine Ribeiro qui semble à plusieurs reprises sortir d'un film de Feuillade ou de Griffith, gags, et surtout cette très belle scène poétique au "Cinématographe" où un hommage très direct est rendu aux frères Lumière via une reconstitution des effets sur le public de "L'entrée du train en gare de La Ciotat". On y voit Michel-Ange, fasciné, tenter d'entrer littéralement "dans" le film qu'il visionne, le bain d'une femme du monde. L'humour corrosif se retrouve aussi par exemple dans cette croix blanche qui orne les uniformes et le (seul) char d'assaut visible, croix qui ne peut que renvoyer au drapeau de la Suisse, symbole même de neutralité et patrie du genevois Godard. Celui-ci impose une distance entre son film et le spectateur à laquelle tous les artifices cinématographiques utilisés contribuent, de la fausse diction à l'omniprésence d'une bande son trop forte en passant par le refus de tout caractère positif. Le réalisateur se montre efficace dans l'utilisation des décors naturels à sa disposition : campagnes dénudées, "cités" bétonnées et vides. Bien sûr, Godard ne serait pas Godard sans quelques afféteries ou "obsessions" personnelles : les faux raccords du montage, la (mauvaise) déclamation d'un poème de Maiakovsky, le poète et propagandiste d'avant-garde bolchévique, par une blonde résistante s'apprêtant à être fusillée (sans doute aussi un autre clin d'oeil au cinéma soviétique des années 20-30), le (anti) héros gardant en permanence une clope (ici plutôt un cigare) aux lèvres qu'il ne cesse d'allumer, dégageant en permanence un nuage de fumée, sans oublier cette étrange manie d'en faire toujours un peu trop, d'en rajouter une couche, en général via l'énumération. Dans son film précédent, LE PETIT SOLDAT, on avait droit à une vraie litanie, énumération de références culturelles (voir http://perso.club-internet.fr/pserve/Le_Petit_Soldat.html). Ici, le film s'alourdit et se met à patiner avec le retour des deux frères. L'épisode bien trop long et démonstratif des cartes postales (les "possessions" dont les frères se croient les heureux propriétaires) s'il constitue une excellente idée, souffre d'excès. Mais ces quelques défauts godardiens n'enlèvent rien au mérite global du film dont on regrettera juste qu'il n'arrive pas à garder son unité "éclatée" et son rythme jusqu'au bout. Quarante ans après sa sortie et sa "descente" en règle par la critique, et à l'heure des guerres d'Afghanistan, d'Irak et de Tchétchénie, des massacres de Côte d'Ivoire ou du Soudan et du conflit sans fin Israélo-Palestinien, LES CARABINIERS "parle" toujours autant, comme en 1963, un an seulement après la fin de la "sale" guerre d'Algérie et alors que celle du Vietnam, toute aussi "dégueulasse" comme auraient dit les personnages d'A Bout de Souffle, prenait son essor. Et le film parlera tant que des gogos se feront avoir par ceux qui les gouvernent et prendront une arme au son de doux mensonges. Autrement dit, son impact risque de durer bien longtemps ! Notes : à noter la présence au générique dans des petits rôles des acteurs Pascale Audret et Roger Coggio, du co-scénariste Jean Gruault et du futur réalisateur Barbet Schroeder. * "D'abord, vous allez enrichir votre esprit en visitant des pays étrangers. Et puis vous allez devenir très riches. Vous pourrez avoir toute ce que vous voudrez (...) Y a qu'à le prendre à l'ennemi. Pas seulement des terres, des troupeaux, mais aussi des maisons, des palais, des villes, des cinémas, des Prisunics, des gares, des aérodromes, des piscines, des casinos, des théâtres de boulevards, des bouquets de fleurs, des arcs de triomphes, des usines de cigares, des imprimeries, des briquets, des avions, des femmes du monde, des trains de marchandises, des stylos, des bijouteries, des Alfa Roméo, des guitares hawaïennes, des paysages splendides, des éléphants, des locomotives, des stations de métro, des Rolls-Royce, des Maserati, des femmes qui se déshabillent..." A la guerre, on peut "voler des appareils à sous, casser les lunettes des vieillards, casser un bras et même deux aux enfants, cambrioler des appartements, incendier des villages, voler des femmes, des pantalons chics, massacrer des innocents, dénoncer des gens, partir sans payer des restaurants" car "Oui, oui, c'est la guerre". [critique illustrée : http://www.kyuran.be/?tanbeuda (minilien) Philippe Serve -- " Je suis d'accord avec l'amour tant que cela n'arrive pas pendant les Simpson a la television. " (Anita 6 ans) Ecrans pour Nuits Blanches : http://perso/club-internet.fr/pserve -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://www.usenet-fr.news.eu.org/fur/conseils/frcs.html> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://ghanima.dyndns.org/frcs/>
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