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[Avis] Les Carabiniers - Jean-Luc Godard (1963)


  • Subject: [Avis] Les Carabiniers - Jean-Luc Godard (1963)
  • From: Gromit <gromit@club-internet.fr>
  • Date: 11 Jul 2004 10:15:01 GMT
  • Approved: modappbot@dspnet.fr.eu.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Moderation de fr.rec.cinema.selection
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  • Xref: unknown fr.rec.cinema.selection:273

[Mod: Ceci est la seconde publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion.]

LES CARABINIERS

France, de Jean-Luc Godard, 1963, NB, 85'

Scénario : JL Godard, Jean Gruault, Roberto Rosselini
d'après la pièce de Benjamin Sopporlo
Photo : Raoul Coutard
Montage : Agnès Guillemot, Lila Lakshmaman
Musique : Philippe Arthuys
Producteurs : Carlo Ponti et Georges de Beauregard
Distributeur (France) : Cocinor

Avec : Albert Juross, Marino Masé, Catherine Ribeiro, Geneviève Galéa, 
Jean Brassat, Gérard Poirot


Si A Bout de Souffle, Le Mépris ou Pierrot le Fou sont connus de tous 
(ou devraient l'être), gageons qu'il n'en va pas de même des 
CARABINIERS, cinquième long métrage de Jean-Luc Godard. Tourné à la 
va-vite (trois semaines) avec un budget plus que réduit, le film dénonce 
sur le ton d'une fable tout à la fois cruellement ironique et violemment 
cynique les horreurs de la guerre et constitue en cela la deuxième 
oeuvre politique du cinéaste, juste après Le Petit Soldat, tourné la 
même année.

De quoi s'agit-il ? Deux frères, vaguement paysans, l'aîné Ulysse 
(Marino Masé) et le cadet Michel-Ange (Albert Juross) vivent avec leur 
jolie soeur Vénus (Geneviève Galéa) et la non moins belle épouse de 
Ulysse, Cléopâtre (la future chanteuse d'origine portugaise Catherine 
Ribeiro). Débarquent des carabiniers, porteurs d'une "invitation" du Roi 
à la guerre dans laquelle est engagé le pays. Après une échauffourée 
avec les soldats, les deux frères hésitent à s'engager. Mais devant les 
promesses mirobolantes faites par les carabiniers qui leur assurent 
qu'ils pourront faire et prendre tout ce qu'ils veulent (voir liste 
ci-dessous*), ils se décident et partent.

Avec deux bouts de carton et trois ficelles, Godard réussit fort bien à 
recréer en moins d'une heure trente tout un climat de guerre et son 
cortège d'horreurs. Limité par ses manques en moyens matériels et 
humains, il compense par le montage et l'intégration de documents 
d'actualités ainsi que par l'affichage à l'écran d'extraits de cartes 
postales envoyées par les deux frères. Ce que vise Godard en priorité, 
au-delà de l'horreur physique de toute guerre, est le mensonge 
idéologique servi aux populations par les pouvoirs. Sans ce mensonge 
(reposant ici sur des promesses de possession) et sans la recevabilité 
des destinataires (des êtres naïfs et cupides), rien sans doute ne 
serait possible. Cléopâtre, la mère, dresse ainsi avec sa fille une 
"liste des courses", commandes passées aux deux nouveaux soldats : un 
cheval, une robe en velours, une machine à laver, un bikini... Ne manque 
plus qu'un raton-laveur ! Le ton du film se partage continuellement 
entre un burlesque très primaire, au sens "début du cinéma" et une sorte 
de néo-réalisme décalé. Le cinéma muet est convoqué à plusieurs reprises 
: intertitres, visage "charbonneux" de Catherine Ribeiro qui semble à 
plusieurs reprises sortir d'un film de Feuillade ou de Griffith, gags, 
et surtout cette très belle scène poétique au "Cinématographe" où un 
hommage très direct est rendu aux frères Lumière via une reconstitution 
des effets sur le public de "L'entrée du train en gare de La Ciotat". On 
y voit Michel-Ange, fasciné, tenter d'entrer littéralement "dans" le 
film qu'il visionne, le bain d'une femme du monde.

L'humour corrosif se retrouve aussi par exemple dans cette croix blanche 
qui orne les uniformes et le (seul) char d'assaut visible, croix qui ne 
peut que renvoyer au drapeau de la Suisse, symbole même de neutralité et 
patrie du genevois Godard. Celui-ci impose une distance entre son film 
et le spectateur à laquelle tous les artifices cinématographiques 
utilisés contribuent, de la fausse diction à l'omniprésence d'une bande 
son trop forte en passant par le refus de tout caractère positif.
Le réalisateur se montre efficace dans l'utilisation des décors naturels 
à sa disposition : campagnes dénudées, "cités" bétonnées et vides.

Bien sûr, Godard ne serait pas Godard sans quelques afféteries ou 
"obsessions" personnelles : les faux raccords du montage, la (mauvaise) 
déclamation d'un poème de Maiakovsky, le poète et propagandiste 
d'avant-garde bolchévique, par une blonde résistante s'apprêtant à être 
fusillée (sans doute aussi un autre clin d'oeil au cinéma soviétique des 
années 20-30), le (anti) héros gardant en permanence une clope (ici 
plutôt un cigare) aux lèvres qu'il ne cesse d'allumer, dégageant en 
permanence un nuage de fumée, sans oublier cette étrange manie d'en 
faire toujours un peu trop, d'en rajouter une couche, en général via 
l'énumération. Dans son film précédent, LE PETIT SOLDAT, on avait droit 
à une vraie litanie, énumération de références culturelles (voir 
http://perso.club-internet.fr/pserve/Le_Petit_Soldat.html). Ici, le film 
s'alourdit et se met à patiner avec le retour des deux frères. L'épisode 
bien trop long et démonstratif des cartes postales (les "possessions" 
dont les frères se croient les heureux propriétaires) s'il constitue une 
excellente idée, souffre d'excès.

Mais ces quelques défauts godardiens n'enlèvent rien au mérite global du 
film dont on regrettera juste qu'il n'arrive pas à garder son unité 
"éclatée" et son rythme jusqu'au bout.
Quarante ans après sa sortie et sa "descente" en règle par la critique, 
et à l'heure des guerres d'Afghanistan, d'Irak et de Tchétchénie, des 
massacres de Côte d'Ivoire ou du Soudan et du conflit sans fin 
Israélo-Palestinien, LES CARABINIERS "parle" toujours autant, comme en 
1963, un an seulement après la fin de la "sale" guerre d'Algérie et 
alors que celle du Vietnam, toute aussi "dégueulasse" comme auraient dit 
les personnages d'A Bout de Souffle, prenait son essor. Et le film 
parlera tant que des gogos se feront avoir par ceux qui les gouvernent 
et prendront une arme au son de doux mensonges. Autrement dit, son 
impact risque de durer bien longtemps !

Notes : à noter la présence au générique dans des petits rôles des 
acteurs Pascale Audret et Roger Coggio, du co-scénariste Jean Gruault et 
du futur réalisateur Barbet Schroeder.

* "D'abord, vous allez enrichir votre esprit en visitant des pays 
étrangers.  Et puis vous allez devenir très riches. Vous pourrez avoir 
toute ce que vous voudrez (...) Y a qu'à le prendre à l'ennemi. Pas 
seulement des terres, des troupeaux,  mais aussi des maisons, des 
palais, des villes, des cinémas, des Prisunics, des gares, des 
aérodromes, des piscines, des casinos, des théâtres de boulevards, des 
bouquets de fleurs, des arcs de triomphes, des usines de cigares, des 
imprimeries, des briquets, des avions, des femmes du monde, des trains 
de marchandises, des stylos, des bijouteries, des Alfa Roméo, des 
guitares hawaïennes, des paysages splendides, des éléphants, des 
locomotives, des stations de métro, des Rolls-Royce, des Maserati, des 
femmes qui se déshabillent..."
A la guerre, on peut "voler des appareils à sous, casser les lunettes 
des vieillards, casser un bras et même deux aux enfants, cambrioler des 
appartements, incendier des villages, voler des femmes, des pantalons 
chics, massacrer des innocents, dénoncer des gens, partir sans payer des 
restaurants" car "Oui, oui, c'est la guerre".

[critique illustrée : http://www.kyuran.be/?tanbeuda (minilien)

Philippe Serve

-- 
" Je suis d'accord avec l'amour tant que cela
n'arrive pas pendant les Simpson a la television. "
(Anita 6 ans)
Ecrans pour Nuits Blanches : http://perso/club-internet.fr/pserve

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