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[Avis] A travers l'orage - DW Griffith (1920)


  • Subject: [Avis] A travers l'orage - DW Griffith (1920)
  • From: Gromit <gromit@club-internet.fr>
  • Date: 16 Jul 2004 11:15:01 GMT
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[Mod: Ceci est la seconde publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion. -- DE]

À TRAVERS L'ORAGE

(WAY DOWN EAST)

Usa, 1920, de Dwight W. Griffith, muet, NB, 100' à 145 ou 165' selon les 
copies

Scénario : Anthony Paul Kelly
d'après les pièces de William A. Brady et Jospeh R. Grismer

Avec : Lilian Gish, Richard Barthelmess
Lowell Sherman, Burr McIntosh
Kate Bruce, Mary Hay


La jeune et pauvre Anna Moore (Lillian Gish) vit seule avec sa mère. Au 
cours d'une visite chez de riches cousins, elle est séduite par un don 
juan, Lennox Sanderson (Lowell Sherman), l'homme "aux trois spécialités, 
les femmes, les femmes et encore les FEMMES"  qui l'abandonne, enceinte, 
après un faux mariage. Le bébé de Anna meurt rapidement et la jeune 
femme, désemparée, trouve refuge et travail chez une famille de fermiers 
très puritains, les Bartlett. Elle tombe amoureuse du fils de la maison, 
homme sensible et poète, David (Richard Barthelmess). Mais son passé va 
ressurgir et, révélé, la mettre au ban de la société.

Moins connu que les grandes oeuvres de Griffith telles que Naissance 
d'une Nation (The Birth of a Nation, 1915), Intolérance (1916) ou Le Lys 
Brisé (Broken Blossoms, 1919) sommet de la collaboration du cinéaste et 
de son actrice fétiche Lilian Gish (14 films ensemble), A TRAVERS 
L'ORAGE compte pourtant parmi ses meilleures réussites.

Si l'histoire peut paraître un peu datée à première vue (l'infamie 
d'être fille-mère et son rejet par une société très puritaine), elle 
l'est moins lorsqu'on veut bien s'y attarder. La tolérance, une fois de 
plus, mais aussi la trahison, l'injustice et la lâcheté constituent 
autant de thèmes présents au coeur du film. On peut aussi y voir poindre 
comme une (légère) préfiguration de thèses féministes via la 
dénonciation de l'égoïsme séducteur du mâle triomphant.
Naturellement, le film tire aussi sa qualité de la mise en scène de 
Griffith, tissée autour d'une construction scénaristique et surtout d'un 
découpage et d'un montage sans faille très maîtrisés. Il alterne longues 
plages dramatiques et purs moments de comédie parfois même teintés de 
burlesque (on le lui reprochera), jusqu'à la scène finale du triple mariage.

Enfin et comme toujours, la simple présence de la magnifique Lillian 
Gish fait de WAY DOWN EAST une œuvre à ne pas manquer. L'actrice 
personnifie comme nulle autre l'innocence, la pureté, la naïveté mais 
aussi une fragilité physique que vient contredire et sauver une force et 
une puissance mentale intense et étonnante. Admirable Lillian Gish, 
toujours prête aux pires sacrifices pour la grandeur de son art et qui 
faillit y laisser sa santé, voire pire, dans la scène de la rivière 
gelée tournée en décors naturels et conditions réelles, scène où 
Griffith tient en haleine le spectateur grâce à un suspense résultant 
lui-même d'un formidable montage alterné. C'est Lillian Gish elle-même 
qui proposa à Griffith d'aller jusqu'à laisser sa longue chevelure et 
ses mains traîner dans l'eau glacée avec pour conséquence des gelures 
qui la firent souffrir toute sa vie. Ecoutons son témoignage :

" M. Griffith dirigeait Dick [Richard Barthelmess] à partir d'un pont 
sur la rivière mais le bruit des chutes d'eau noyaient littéralement ses 
ordres. Dick, jeune homme mince, était entravé par le lourd manteau en 
raton-laveur et les chaussures à crampons qu'il était obligé de porter. 
Alors que je me dirigeais vers les chutes sur ma plaque de glace, M. 
Griffith cria à Dick qu'il se déplaçait trop lentement mais Dick ne 
pouvait pas l'entendre. Les gens sur la rive hurlaient aussi avec 
frénésie. Comme Dick courait vers moi, il s'emballa, sauta et atterrit 
sur un morceau de glace trop petit. Il tomba à l'eau, parvint à s'en 
extraire et me souleva finalement dans ses bras alors que allais 
basculer, puis il courut comme un fou vers la rive. Des années plus 
tard, lorsque Dick et moi nous rappelions tout ça, il me dit : "Je me 
demande pourquoi nous avons dû faire ça. Nous aurions pu être tués. Il 
n'y a pas assez d'argent dans le monde entier pour m'y pousser 
aujourd'hui..."  Mais nous ne faisions pas cela pour l'argent...
Toutes les personnes travaillant avec M. Griffith se dédiaient 
complètement au film que nous faisions. Aucun sacrifice n'était trop 
grand pour réussir le film, pour le rendre réaliste, véridique et 
parfait. A nos yeux, nous n'avions aucune importance, seul le film en 
avait."
Comme on peut s'en rendre compte à la vision du film, il s'en fallut 
d'un cheveu que Lillian Gish ne disparaisse pour de vrai dans la chute 
d'eau !

L'ancienne fille de confiseur dont le triste exemple de son père, 
quittant le foyer familial du jour au lendemain, la poussa à ne jamais 
se marier, qui débuta sur scène à cinq ans et accompagna la grande Sarah 
Bernhardt en tournée aux Usa, avait rencontré Griffith en 1912. Celui-ci 
l'engagea aussitôt ainsi que sa soeur Dorothy, plus jeune de cinq ans. 
Pour le cinéaste, Lillian représentait "la jeune femme innocente qui 
demeure inaccessible", à l'inverse de Dorothy, "espiègle, joueuse, et 
provoquant le désir". Les deux soeurs devaient tourner une dernière fois 
ensemble pour Griffith dans l'un de ses plus grands succès, Les Deux 
Orphelines (Orphans of the Storm, 1921).

WAY DOWN EAST remporta un immense succès aux Usa à sa sortie. Lillian 
Gish raconta qu'en France, le public ne comprit pas vraiment pourquoi 
une femme ayant eu un bébé se retrouvait si punie !

[critique illustrée de 26 photos : 
http://perso.club-internet.fr/pserve/Way_Down_East.html]

Le film est disponible en DVD (version courte de 100' sur CDiscount au 
prix de... 3,99 euros : (minilien) http://www.kyuran.be/?buloxy

Philippe Serve

-- 
" Je suis d'accord avec l'amour tant que cela
n'arrive pas pendant les Simpson a la television. "
(Anita 6 ans)
Ecrans pour Nuits Blanches : http://perso/club-internet.fr/pserve

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