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[Avis] Un long dimanche de fiancailles, JP Jeunet 2004



[Avis] [Spoilers] DE LA MECANIQUE EN GENERAL
Un Long Dimanche de Fiançailles, Jean-Pierre Jeunet (2004)
Sortie France: 27 octobre 2004


par Alexandre Tylski, ESAV/LARA
http://www.cadrage.net/films/jeunet2004.htm


Le nouveau film de Jean-Pierre Jeunet est un des rares films français de ces
dernières années (films de Rappeneau, Téchiné, Mocky et Tavernier exceptés)
à parler de la France. Si tous les films ou presque aux USA parlent de près
ou de loin des Etats-Unis, pourquoi les films français ne se
pencheraient-ils pas aussi sur leur propre pays et ce, sans nécessairement
tomber dans un nationalisme radical ? Car en effet, le film de Jeunet aborde
ici la France et ses esthétiques (Monet, Tardi.), ses architectures (la gare
d'Orsay reconstituée.), ses folklores (les cafés, la cuisine.) ou encore ses
paysages (Corse, Bretagne.) en jouant sur le concept même de la carte
postale.


On ne peut d'ailleurs pas vraiment lui reprocher de verser dans une «
approche carte postale » de la France puisque la carte postale, en tant que
support et en tant que métaphore est partie intégrante, fondatrice, de son
imaginaire (on pense à Amélie Poulain, 2000), image de la mémoire
iconographique, de la transmission, du souvenir collectionné, du fragment
caché dans une boîte de petit garçon ou de petite fille. C'est un des
fondements de son cinéma, l'amour de l'accessoire, de l'objet, du journal,
du bout de viande, du grain, du jouet, de la vitrine, de la boutique, mais
aussi du cliché détourné, du cliché qui prend vie comme dans un théâtre de
marionnettes.


Et si, un peu à l'instar de son maître Sergio Leone, le sentiment de la
guerre n'est jamais loin dans les films de Jeunet, on pense à son
court-métrage Le Bunker de la dernière rafale (1981) ou encore à Alien, la
résurrection (1997) et même Amélie Poulain et si, de son propre aveu, le
cinéaste avoue aujourd'hui avoir l'impression d'avoir vécu dans une autre
vie pendant la première guerre mondiale, un élément, voire un moteur,
central dans la filmographie de Jean-Pierre Jeunet se développe surtout ici,
et de manière probablement plus épanouie que jamais : le thème de la
mécanique - un thème qui prend d'ailleurs tout son sens de violence et de
poésie ici avec la guerre.


En 1980, Jeunet & Caro imaginaient une fête foraine et des spectateurs
marionnettes dans Le Manège, puis jouaient sur le rythme des ressorts de fer
dans Delicatessen (1991), ou encore des liens entre enfants, hommes et
machines dans La Cité des enfants perdus (1995) et Alien (une saga qui
allait forcément comme un gant à l'univers du cinéaste). Dans Un Long
Dimanche de Fiançailles (2004), la mécanique est partout - et pas
nécessairement parce qu'il s'agit dans le film du champ lexical de la
guerre, il n'y a pas que des bombes, mitraillettes et avions dans le film de
Jeunet, mais une rythmique de leitmotivs liée au machinal et à l'engrenage.


Jules Verne plane ainsi de bout en bout du film, à travers une époque où les
inventions mécaniques faisaient rage, à une époque où le train débutait à
sillonner la terre, à une époque où le téléphone changeait notre manière d'
échanger, à une époque où les voitures luisaient de courbes et de dorures, à
une époque où les pistolets d'or se camouflaient sous les plis et à une
époque où la machine cinéma, elle aussi, frémissait encore à l'iris, comme
ici dans le film de Jeunet (l'éclairage du générique d'ouverture en rappelle
d'ailleurs inévitablement la nature). C'est un monde de nouvelles mécaniques
flambant neuves et de rêves de progrès que nous décrit Jeunet.


Mais au fond, Un Long Dimanche de Fiançailles raconte la tyrannique,
implacable et actuelle machine du monde, la guerre, le meurtre, la
guillotine, la peine de mort, la peine des morts. Lorsque Mathilde (Audrey
Tautou) se promet de courir plus vite que la voiture malgré son handicap et
ses jambes mécaniques, c'est déjà le désir humain de ne pas se laisser
dominer par la machine, c'est déjà l'envie d'aller plus vite que le temps et
l'horloge mécanique. Car dans la jambe ou la main mécanique (on en voit une
dans le film) ou encore derrière la petite montre et sa mécanique, se cache
un petit mot d'amour et d'espoir, l'humanité à la recherche du temps et de l
'amour perdu dans l'Histoire.


Un Long Dimanche de Fiançailles exprime par son titre même cette folle
impatience de la vie et la course contre la montre qui en découle. Jeunet
revient ainsi plusieurs fois dans le film sur des horloges géantes, exécute
des sauts en avant, en arrière, des ralentis et accélérés et construit son
film comme sur du papier à musique, en ouvrant des parenthèses narratives et
esthétiques qu'il prend soin de refermer quelques moments plus tard dans le
film comme d'éternels échos, comme d'éternels engrenages de style. Une
machine cinématographique presque trop bien huilée diront les plus
réticents.


Pourtant, ce film nous a plu pour tous les instants contrapuntiques qu'il
cultive : le vélo qui dérape, le vent de la Bretagne incontrôlable, les
petits points de couleur inattendus, les femmes libres et volontaires au
cour de la machine du monde, les retours en arrière de la musique et ses
poussées en avant, l'os à moelle, les ombres dans le jardin à la toute fin,
la petite allumette éclairant la nudité adolescente, les lames d'un miroir
plantées dans le corps, la force des points de vue sur le même événement, un
cinéaste mécano pas loin parfois d'être génial.


CADRAGE 2004
http://www.cadrage.net 

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